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Crise des migrants : pourquoi la nouvelle opération anti-passeurs de l’Europe tient surtout de la communication
©Reuters

Qui osera parler à Ankara ?

Crise des migrants : pourquoi la nouvelle opération anti-passeurs de l’Europe tient surtout de la communication

Le 7 octobre 2015, l'Union européenne a mis en place sa deuxième phase du plan anti-passeur. Et le vendredi 9 octobre, l'ONU a donné son aval pour arrêter en haute mer des navires de migrants venant de Libye qui tentent de gagner l'Europe.

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : A quoi doit-on s’attendre du plan anti-passeur mené par l’Europe. En quoi cette opération est-elle différente d’autres opérations déjà menées ?

Gérard-François Dumont : Il s’agit d’une opération nouvelle et attendue depuis plusieurs mois. Même si la justice italienne avait déjà pris des initiatives, notamment en interrogeant des migrants parvenus en Sicile, c’est la première fois que l’Union européenne engage véritablement une action contre les passeurs, baptisée "Sophia" ou "Sofia", du nom d’une petite fille de migrants née en mer. 

Cette nouvelle mission, conduite par des bâtiments de guerre, a pour objectif d’intercepter des bateaux susceptibles de contenir des passeurs, et, en cas d’éléments permettant une présomption de trafic illégal de migrants, de les arrêter et de les remettre à la justice italienne, sachant que des officiers de police judiciaire italiens sont présents à bord des navires militaires de l’Union européenne. Puis les bateaux peuvent être rendus inutilisables et détruits.

Cette opération Sophia, qui a démarré le 7 octobre, a reçu le 9 octobre un appui international avec une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, par 14 voix pour et une abstention (Venezuela). Le Conseil décide "pendant un an à compter de l'adoption de la présente résolution, d'autoriser les Etats membres qui sont engagés dans la lutte contre le trafic de migrants et la traite d'êtres humains, agissant individuellement ou dans le cadre d'organismes régionaux, à inspecter les bateaux naviguant en haute mer au large des côtes libyennes s'ils ont des motifs raisonnables de soupçonner qu'il sont utilisés pour le trafic de migrants ou la traite d'êtres humains en provenance de Libye". Cette résolution a été voté car le Conseil a reçu une lettre de soutien au texte des autorités libyennes internationalement reconnues, le gouvernement de Tobrouk. Il est vrai que les bateaux sur lesquels sont entassés les migrants partent de la partie occidentale des côtes libyennes qui ne sont nullement contrôlées par le gouvernement de Tobrouk, mais par le gouvernement à tendance islamiste de Tripoli qui, très certainement, profite financièrement du trafic de migrants. 

Autrement dit, cette résolution rend possible d’arraisonner des bateaux non seulement au large des côtes italiennes, mais aussi dans les eaux internationales. 

Cette action peut-elle réussir ? Il n’est pas impossible qu’elle parvienne à quelques résultats dont l’Union européenne s’honorera. Mais cela risque d’être l’arbre qui cache la forêt. Les passeurs risquent de s’adapter pour abandonner les navires avant les eaux internationales, sachant que la navires de guerre de l’UE ne peuvent intervenir dans les eaux libyennes. 

Certes, la résolution du 9 octobre 2015 demande aux Etats membres "d'aider la Libye, à sa demande, à renforcer les moyens dont elle dispose pour sécuriser ses frontières et prévenir les actes de trafic de migrants et de traite d'êtres humains". Mais comment aider la Libye sans un accord de ce pays pour permettre que l’opération Sophia intervienne au moins sur les côtes libyennes ? L’efficacité de l’opération nécessiterait au moins de pénétrer dans les eaux syriennes que les passeurs vont continuer d’utiliser comme un refuge.

Selon vous, les résultats ne sont donc pas à la hauteur des ambitions ?

Le risque est que les passeurs bénéficient de ce qu’est pour eux le "sanctuaire libyen" et poursuivent en conséquence leurs tâches criminelles, équivalent à de la traite d’êtres humains. 

En outre, les passeurs peuvent continuer de promettre aux migrants qu’ils arriveront dans "l’eldorado européen" puisque, comme le précise la résolution, elle ne vise évidemment pas à "porter atteinte aux droits de l'homme des personnes ou à les empêcher d'obtenir une protection en vertu du droit international des droits de l'homme et du droit international des réfugiés".

Selon l’Onu, très louable intention, il s’agit de "prévenir la perte de vies humaines". Mais il est à craindre que les bateaux surchargés abandonnés par les passeurs à la frontière entre les eaux libyennes et les eaux internationales se traduisent encore par les morts par noyade, alors que l’automne puis l’hiver arrivent. D’autant que ces bateaux seront probablement encore moins fournis en carburant si les passeurs jugent qu’il n’est plus nécessaire d’en donner suffisamment pour leur permettre d’aller jusqu’aux eaux italiennes. 

Le vrai problème est de savoir si l’Union européenne veut ou non faire la guerre aux organisations criminelles. L’opération "Sophia" peut être considérée comme une opération militaire, puisqu’elle utilise des navires de guerre. Mais l’impression est qu’il faut plutôt la comparer à une police judiciaire au service de la justice italienne. 

Concrètement, nous n’en savons pas vraiment plus sur comment va se dérouler cette opération …

Pour que les passeurs ne soient pas informés des détails de leurs actions, ce qui se comprend, les responsables militaires de l’opération ont tenu des déclarations assez générales et donc imprécises. 

Il y a donc incontestablement un effet d’annonce du côté de l’Union européenne. La résolution de l’ONU donne le droit de "déstabiliser" les passeurs. Mais difficile d’anticiper des résultats concrets.

Ne risque-t-il pas d’y avoir en outre des complications en matière de droit international ?

Tant que les passeurs agissent dans les eaux libyennes, ils sont intouchables. Ils résident dans un espace placé sous la souveraineté de la Lybie, c’est-à-dire d’un pays largement désorganisé. Il faut noter que la résolution de l’ONU ne concerne que des navires inspectés dont les États européens "ont la confirmation qu'ils sont utilisés à des fins de trafic de migrants ou de traite d'êtres humains en provenance de Libye".

La résolution de l’ONU ne concerne donc nullement les passeurs de Turquie et, plus précisément, les mafias turques dont le trafic de migrants semble devenu la première activité, engendrant des recettes considérables en abusant des Syriens ou Irakiens voulant passer de Turquie aux îles grecques. De facto, le pouvoir turc est complice de ces organisations criminelles, puisque qu’il les laisse travailler quasiment en plein jour, tout particulièrement à Izmir, actuellement la plaque tournante des migrants en partance pour le Grèce, c’est-à-dire pour l’Union européenne. Une opération maritime semblable à "Sophia" concernant les bateaux de migrants venant de Turquie ne peut être envisagé. D’une part, l’étroitesse maritime entre les îles grecques et la Turquie exclut l’existence d’eaux internationales. D’autre part, les bateaux de migrants qui partent de la côte turque ne transportent pas de passeurs : ces derniers amènent des migrants sur les plages, les entassent sur des bateaux et donnent la barre à un migrant à qui ils expliquent plus ou moins comment la tenir. Seule la Turquie, si elle se décidait à la faire, pourrait lutter contre les passeurs qui œuvrent dans son pays. 

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