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La Turquie a une attitude ambigue vis-à-vis de la crise des migrants.
La Turquie a une attitude ambigue vis-à-vis de la crise des migrants.
©Reuters

Bipolaire

Crise des migrants : pourquoi l’Europe doit (enfin) traiter le problème turc

Face à l'Etat islamique, la Turquie a toujours adopté une double posture. Frappes d'un côté depuis peu et soutien lorsque le groupe combat les Kurdes. Intra-muros, l'attitude face aux migrants est la même. Le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan ouvre les frontières mais ne leur fournit que peu d'aide tout en n'hésitant pas à les pousser vers l'Europe.

Laurent Leylekian

Laurent Leylekian

Laurent Leylekian est analyste politique, spécialiste de la Turquie.

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La Turquie accueille les réfugiés syriens depuis 2011. Aujourd'hui, le pays en hébergerait environ 2 millions qu'elle pousse vers l'Europe. Jusqu'à il y a peu, Erdogan se disait fier d'avoir opté pour une politique d'hospitalité. Pourquoi donc changer d'attitude ?

Laurent Leylekian : Le changement d’attitude des autorités turques est sans doute attribuable à une question de nombre. La Turquie était prête à accueillir quelques dizaines de milliers de réfugiés, en invoquant précisant les valeurs d’hospitalité et de fraternité musulmanes chères au régime islamiste de l’AKP. Dans une optique plus cynique, on peut même dire que c’était le prix à payer, vu d’Ankara, pour une chute du régime d’Assad en Syrie. Mais là, ce prix est trop élevé. Ankara n’est pas prêt à héberger deux millions de réfugiés arabes aussi mal considérés, sinon plus, en Turquie qu’en Europe. Là, il n’y a plus de fraternité religieuse qui tienne car en Turquie, la solidarité est d’abord ethnique.

Au demeurant, n’importe quel pays ne peut être que déstabilisé par un afflux aussi massif. C’est vrai en Europe, c’est encore plus vrai en Turquie pour trois raisons. D’une part, ce pays n’a pas de politique sociale aussi développée que celle des Etats européens ; d’autre part, il n’a pas du tout de politique d’asile car il se perçoit à travers son Histoire récente comme un pays d’émigration et non pas comme une terre d’accueil. Enfin, il est désormais lui-même en guerre civile, un contexte dans lequel la présence massive de migrants ne fait qu’ajouter au désordre.

Au résultat, la Turquie cherche maintenant à se débarrasser des migrants tout comme nombre de pays européens. 

Face à l'arrivée massive de migrants du fait de l’inaction de la Turquie, l'Europe dispose-t-elle de moyens de pression sur le pays ? Ne pourrait-elle pas durcir sa politique face à l'immigration ? 

L’Union européenne ne durcira pas sa politique face à l’immigration, ou alors avec une extrême réticence, ce qui pose le grave problème de sa représentativité démocratique. En fait, la construction européenne a départi nos Etats de leurs attributs en matière de contrôle des frontières mais l’Union ne s’est elle-même pas pourvue de cette prérogative qui est fondamentalement étrangère à son ADN libéral. En cela, elle est de plus en plus en défaut vis-à-vis des opinions publiques de notre continent qui perçoivent parfaitement la déstabilisation induite par les migrants dans des sociétés déjà fracturées par des décennies de libéralisme : même l’image de ce petit garçon mort sur une plage Bodrum – assénée ad nauseam et sans distance critique par les médias dominants – n’a pas modifié les opinions publiques occidentales à ce sujet. Les gens, notamment les 25 millions de chômeurs de l’Union européenne, perçoivent parfaitement que les appels à la compassion cachent mal les intérêts des puissants à la création d’un nouveau lumpenprolétariat. Au demeurant, le patronat qui vante "l’adaptabilité" et la "motivation" des migrants ne fait pas grand mystère de ce qu’il escompte de la situation.

En fait, la crise des migrants révèlent crûment que les peuples européens ont perdu toute capacité à décider ce qui advient sur leur territoire, c’est-à-dire leur souveraineté. A cet égard, l’Etat-nation semble avoir vécu chez nous et il est assez ironique que ce soit principalement les anciens pays de l’Est, groupe de Visegrad, Roumanie et même Croatie, qui résistent le mieux au nouvel Imperium : ceux qui ont été longtemps privés de leur souveraineté en connaissent le prix. La Turquie n’est donc pas la seule à blâmer dans cette affaire.

Ceci dit, même si elle le souhaitait, on voit mal comment l’Europe pourrait faire pression dans quelque mesure que ce soit sur la Turquie : Quand les négociations d’adhésion n’étaient pas encore considérées comme une chimère, Bruxelles ne parvenait déjà pas à imposer ses conditions à la Turquie. Maintenant que l’Europe est plus faible que jamais, on se demande comment elle pourrait imposer quoi que ce soit à Ankara. Même les Etats-Unis n’y parviennent pas. La vérité, c’est que la Turquie est essentiellement hors contrôle. 

D’autre part, bien que le gouvernement turc ait pris la décision de rejoindre la coalition combattant l’Etat Islamique, son attitude face à celui demeure ambiguë. Comment expliquer que le pays le combatte d’une part, tous en les aidant - face au kurdes - d’autre part ? Qu’a-t-il à y gagner ? 

Le comportement de la Turquie n’est pas ambigu du tout. En dehors de frappes cosmétiques destinées à donner le change aux chancelleries occidentales, la Turquie est de fait alliée à l’Etat islamique. Il y a deux facteurs qui expliquent cette complicité.

Le premier, c’est la montée en puissance du fait kurde. Erdogan a repris à son compte l’agenda kémaliste en matière de politique étrangère et vit, entre autres, l’hypothèse de la création d’un Etat kurde à la frontière syrienne comme un cauchemar ; d’autant plus que le PYD syrien est un parti gauchiste proche du PKK turc, bien différent du gouvernement de la région autonome du Kurdistan irakien (KRG) avec lequel la Turquie entretient des relations ambivalentes.

Pour la Syrie, Erdogan a définitivement tombé le masque il y a un peu plus d’un mois, lorsque les kurdes menaçaient de prendre Jerablous, le dernier cordon par lequel la Turquie alimente l’Etat islamique. Ankara a alors tout simplement bombardé ces forces kurdes. Et depuis lors, la Turquie demande comme par hasard une zone d’exclusion aérienne qui recouvre exactement la zone frontalière tenue par Daech. Une façon de donner à ce dernier un véritable blanc-seing.

La seconde raison de l’alliance entre la Turquie et l’Etat islamique, c’est une certaine communauté de conception du pouvoir. Erdogan et l’Etat Islamique partagent une même vision de la société, celle d’un régime théocratique mené par un homme fort, qui possède tout à la fois l’autorité politique du Sultan et le charisme religieux du Calife. Cette alliance objective est donc fondée sur l’espérance qu’advienne à nouveau une forme de régime qui a déjà existé dans la région : le califat abbasside ou l’Empire ottoman.

Ce qui pourrait briser cette alliance à terme, c’est la concurrence entre Erdogan et Al Baghdadi pour le leadership sur la communauté des croyants. Mais nous n’en sommes pas encore là car le processus de pakistanisation de la Turquie n’est pas assez avancé. A cet égard, il me semble que la guerre qu’Erdogan a déclenchée contre les Kurdes de Turquie constitue une double erreur : tactiquement parlant, il n’a pas réussi à rallier les fascistes du MHP et à affaiblir le HDP, parti pro-kurde participant au jeu démocratique. Les deux ministres HDP du gouvernement technique de transition viennent d’ailleurs de démissionner. Mais, plus grave, stratégiquement parlant, il a instauré le chaos à l’intérieur du territoire turc ce qui va certainement favoriser la pakistanisation que j’évoquais. La guerre civile syrienne risque désormais de contaminer la Turquie.

Que peut faire l'Union Européenne face aux prises de positions paradoxales de son allié ? 

Il me semble qu’en priorité, et vu son état de faiblesse, l’Union européenne serait bien inspirée de mettre en place une stratégie d’endiguement aussi radicale que possible. Il ne s’agit pas simplement de la question des migrants. Il s’agit de la relation politique que nous entretenons avec cet Etat qui bénéficie d’extraordinaires exemptions au regard de ses pratiques antidémocratiques et de son hostilité à notre égard. Cette situation était déjà malsaine avant mais elle s’avère franchement dangereuse maintenant que la Turquie est dirigée par un autocrate qui ne vaut pas mieux que celui de Syrie et qu’elle devient par ailleurs le siège de mouvements radicaux incontrôlables. Les exemples russe ou biélorusse montrent que l’Europe sait encore agir fermement même quand elle n’a rien à y gagner. Espérons qu’elle sache aussi le faire quand il en va de sa sécurité.

L’autre mesure serait éventuellement de soutenir plus fermement les forces démocratiques de Turquie. Aujourd’hui, ces forces sont incarnées par le HDP qui a su agréger une large frange de la gauche turque au-delà des seules populations kurdes. Si l’Union européenne était objective, elle favoriserait la création d’un Conseil National de transition turc comme elle l’a fait pour la Syrie. Inutile de vous dire que je n’y crois pas une seconde : l’Union européenne est aussi une construction idéologique et, à ce titre, elle est prête à sacrifier la sécurité de ses citoyens plutôt que de soutenir des forces antilibérales. Le récent exemple grec est là pour nous le confirmer.

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