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Le crash a fait 10 morts
Le crash a fait 10 morts
©Reuters

Requiescat in pace

Crash en Argentine : une soif médiatique de morbidité à la hauteur de la perte de la signification de la mort en Occident

Argentine, lundi 9 mars 2015 : deux hélicoptères se percutent dans le cadre du tournage de Dropped, la nouvelle émission d'aventures de TF1. Dix personnes trouvent la mort, dont trois sportifs français de renom : Florence Arthaud, Camille Muffat, Alexis Vastine. Une tragédie qui suscite un emballement médiatique exploité à fond par les chaînes d'info en continu, parfois au détriment du travail de deuil.

Damien Le Guay

Damien Le Guay

Philosophe et critique littéraire, Damien Le Guay est l'auteur de plusieurs livres, notamment de La mort en cendres (Editions le Cerf) et La face cachée d'Halloween (Editions le Cerf).

Il est maître de conférences à l'École des hautes études commerciales (HEC), à l'IRCOM d'Angers, et président du Comité national d'éthique du funéraire.

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Atlantico : Quel sentiment avez-vous sur l'ampleur (et la tonalité) du traitement médiatique accordé à cet accident d’hélicoptère en Argentine ?

Damien Le Guay : Depuis ce matin la logique médiatique est à l’œuvre au risque de l’emballement. Elle se déploie d’heure en heure, surtout dans les médias en continu qui font appel à l’image, aux images, aux "réactions à chaud". C’est comme si l’émotion légitime de ce drame (et qui concerne, avant tout, les familles, les tout proches, les amis du premier cercle) était alimentée en permanence par d’autres émotions de compassion, de deuil, d’amitié, de souvenirs de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, connaissaient un peu moins les sportifs qui viennent de mourir. Généralement, le deuil donne naissance à une retenue gênée, une réserve incertaine, une pudeur discrète. Là, au contraire, nous avons assistés à une inflation émotionnelle, à une sorte d’expression hyperbolique de condoléances foisonnantes – qui, peut-on le craindre, seront aussi puissantes pendant deux ou trois jours qu’elles finiront par se perdre dans les sables d’une actualité qui chasse la précédente.

Il faut dire que nous sommes en présence d’un drame pur. Les accidents d’hélicoptères sont absurdes. La mort de jeunes gens fauchés en pleine gloire est pathétique. La mort en même temps de dix personnes est le summum de l’incompréhension surtout s’il s’agit, en plus, de trois sportifs connus. Tous les éléments sont réunis pour alimenter la machine émotive, le moulin à prières compassionnelles, le commentaire du commentaire des commentaires. Et si vous ne dites rien, vous devenez indifférent au drame qui est censé "endeuiller" la France tout entière.

Peut-on émettre des réserves et permettre, ainsi, à la réflexion de prendre le pas sur l’émotion ? 

Vous avez raison, réfléchissons un peu. Puis-je hasarder une question : ne faut-il pas, en matière d’émotions de mort, garder raison, garder la juste proportion des choses ? N’est-on pas en droit de se demander si, d’une certaine manière, nous n’avons pas assistés à une sorte de saturation médiatique qui peut, en retour, provoquer un dégoût assez rapide, un rejet par overdose, une indifférence pour "en faire trop" ? N’est-il pas excessif de considérer que "la France est en deuil" quand il s’agit, surtout, pour l’immense majorité des gens, tout au long du mardi 10 mars 2015, d’une somme de petites peines individuelles, de compassions lointaines, de solidarités humaines pour les parents et les amis de ceux qui ne sont plus là. Mais un deuil est d’une autre nature. Il suppose un ébranlement affectif profond pour des gens aimés, connus et qui font partie intégrante de la mémoire des endeuillés. Ces trois sportifs, pour familiers qu’ils étaient aux français –  et encore ! Qui les connaissaient au-delà de leurs exploits sportifs ? -, faisaient partie du paysage médiatique qui est d’un ordre différent du paysage intérieur de chacun. Les médias ne finissent-ils pas par croire qu’ils "façonnent" l’univers imaginaire  des individus au point de considérer qu’un deuil personnel mais surtout médiatique affectent tous les français comme s’ils avaient tous perdus "la fiancée de l’Atlantique" - à savoir Florence Arthaud.

Loin de moi l’idée de remettre en cause la peine du premier cercle, le drame des amis proches et des familles. Tous ces gens sont à plaindre. Ils vivent une tragédie d’arrachement, un cataclysme inhumain. Il faut  penser à eux, leur témoigner du respect, prier pour eux – si on considère que la prière est de mise. Tout cela est indiscutable. Mais, entre ce petit cercle de gens endeuillés et 65 millions de français, comment articuler une juste information qui ne soit ni trop discrète ni trop emphatique. Selon quelle logique fait-on d’un "fait divers" un "fait national" ? Comment fait-on d’un deuil singulier, tragique pour quelques familles, un deuil pour soixante-cinq millions de personnes ? N’y-a-t-il pas une part d’excès, d’excessif qui renforce l’idée que "tout ce qui est excessif est insignifiant" ? L’excès d’émotion du mardi sera chassé, mercredi ou jeudi, par d’autres émotions et d’autres drames – qui sont égrenés par les médias de jours en jours.

Ces émotions ne sont-elles pas, pour partie, toxiques pour une société comme la nôtre ? 

Pensons aux effets collatéraux de ces expositions massives aux ondes mortuaires qui, par les injections informationnelles en continu ont, durant toute la journée du mardi 10 mars 2015, atteints tous les français dans leurs vies quotidiennes – comme s’ils devaient suspendre leurs propres émotions pour s’accorder aux émotions de ces trois ou dix familles endeuillées. Quelle attitude adopter face à ces drames que nous ingurgitons à hautes doses cathodiques ? Nous demeurons dans une  sorte de passivité d’abattement, de tristesse impuissante. Car, vis-à-vis de ce drame, nous n’y sommes pour rien. Nous n’y pouvons rien. Nous n’avons rien à en penser – sinon à nous mettre au diapason de ce deuil. Il nous est même impossible (sous peine d’être taxé d’égoïste) de ne point adopter une attitude chagrinée. Quand la pensée est désarmée, l’émotion finit par nous envahir – comme d’un liquide salé, triste et passablement écœurant.

Or, souvenons-nous des évènements de janvier dernier. Là aussi, nous avons été suspendus à un drame national – celui de Charlie Hebdo qui, lui, était un attentat terroriste islamique, un attentat antisémite, un attentat contre des valeurs à défendre. Lui, demandait une réaction – qui est venue le 11 janvier. Lui supposait une réflexion et donnait "matière à penser". Ces longs jours ont eu un effet anxiogène. Abasourdis, les français subissaient une peine infinie. Traumatisés par tant de haine, ils ont accumulés une tristesse immense. Ce premier "deuil national" de l’année a conduit, aussitôt après, à une augmentation significative (de l’ordre de 18 %) de la consommation d’anxiolytiques en France – ce qui est énorme et montre bien que le climat médiatique, par son ampleur et l’effet anxiogène qu’il a sur les français, finit par produire des effets dépressifs à l’échelle d’une Nation toute entière. 

Des émotions tristes, quand elles saturent l’espace médiatique, minent "le moral des français". Il faut d’autant plus penser à cette responsabilité médiatique qu’une émotion de deuil aussi massive que celle que nous avons connue le 10 mars et qui laisse si peu de place à d’autres informations, conduit à des effets négatifs en chaîne. En Janvier dernier, la psychologue Hélène Romano s’était, à juste titre, insurgée contre cette manière médicamenteuse de traiter ces traumatismes. Un trauma conduit normalement à pleurer, à se défendre, à s’exprimer. Or, si une tristesse est considérée comme "pathologique", et donc "anormale", elle n’arrive plus à se dire, à "sortir" de soi et finit par devenir dépressive. Tel est le sort réservé, malheureusement, aux effets des chagrins nationaux alimentés par une surexposition médiatique. Il faut s’en rendre compte.

Quel enseignement peut-on en tirer sur notre rapport à la mort, au deuil dans nos sociétés ?

Il ne faudrait pas croire que de "deuil national" soit de nature à familiariser de nouveau les français avec la mort. Au contraire. Ce drame provoque une réaction épidermique provoquée, répercutée ou amplifiée par les médias. Cette levure d’émotions est immédiate. Elle ne dit rien du chagrin ni même des processus de deuil. D’une certaine manière osons ce paradoxe : c’est pour en parler trop (dans l’irréalité médiatique) que nous nous complaisons à n’en rien dire d’authentique dans le quotidien, dans nos vies personnelles à l’égard des 550.000 français qui meurent chaque année.   

Est-ce qu'on peut voir dans ce traitement médiatique comme un prolongement de l'émission de télé-réalité qui était sensée être tournée ?

Cette question pourrait sembler étrange, pour ne pas dire incongrue. Cependant, demandons-nous jusqu’à quel point ceux-là même qui font ces émissions de télé-réalité distinguent la réalité de la télévision ? Le mardi 10 mars nous avons vu, dans le journal télévisé de TF1, Louis Bodin, (qui devait présenter l’émission de télé-réalité pour laquelle toutes ces personnes avaient été transportées en Argentine), s’exprimer en duplex d’Argentine avec, derrière lui, en même temps qu’il parlait, les débris des deux hélicoptères. N’y avait-il pas là une indécence que seul un homme de télé-réalité n’envisageait même pas. Malgré le drame et les dix morts, n’était-il pas "dans" cette "télé-réalité" sans même s’en rendre compte, sans même respecter les minutes de silence, sans même quitter ces lieux qui avaient été profanés par la mort de toutes ces personnes ?  Voila qui en dit long sur cette logique de la télé-réalité qui n’arrive même pas à s’interrompre face à dix morts.  

 

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