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Une infirmière, responsable opérationnelle du service COVID-19 de l'hôpital de Tembisa en Afrique du Sud, le 2 mars 2021.
Une infirmière, responsable opérationnelle du service COVID-19 de l'hôpital de Tembisa en Afrique du Sud, le 2 mars 2021.
©Guillem Sartorio / AFP

Pandémie

Covid-19 : l’effet boomerang en provenance des pays pauvres largement sous-estimé par les gouvernements occidentaux

La fête de la reprise dans les pays riches pourrait bien se voir gâcher par un défi aussi bien sanitaire qu’économique et politique.

Antoine Flahault

Antoine Flahault

 Antoine Flahault, est médecin, épidémiologiste, professeur de santé publique, directeur de l’Institut de Santé Globale, à la Faculté de Médecine de l’Université de Genève. Il a fondé et dirigé l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (Rennes, France), a été co-directeur du Centre Virchow-Villermé à la Faculté de Médecine de l’Université de Paris, à l’Hôtel-Dieu. Il est membre correspondant de l’Académie Nationale de Médecine. 

 

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Charles Reviens

Charles Reviens

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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Atlantico : La Banque mondiale estime que les pays en développement sont les laissés pour compte de la reprise post-pandémie. L’endettement y atteint des sommets et pourrait menacer la reprise économique de l’économie mondiale. Pourquoi ces pays accusent-ils un tel retard ? Est-ce par manque de couverture vaccinale ? 

Antoine Flahault : La pandémie régresse rapidement et fortement dans les pays les plus riches de la planète (Europe, Etats-Unis, Canada, Japon, Corée du Sud, Russie) alors que la pandémie semble loin d’être terminée dans certains pays émergents comme le Brésil, l’Afrique du Sud (qui connaît actuellement un nouveau rebond), et dans plusieurs pays africains (comme la Zambie, la Namibie, l’Ouganda, la République Démocratique du Congo) et d’Amérique latine. Il apparaît très clairement que l’on ne peut pas vivre avec ce coronavirus, et à chaque fois qu’il circule à un niveau élevé où que ce soit, rapidement, outre le bilan sanitaire dévastateur qui s’en suit, il paralyse la vie sociale et économique des pays touchés. L’embellie actuelle que connaît l’Europe et l’Amérique du Nord devrait donc s’accompagner, presque mécaniquement, d’une reprise de leur activité économique et une relaxation de la vie sociale. Les pays encore empêtrés dans leurs vagues pandémiques ne participeront malheureusement pas, au moins dans l’immédiat, à cette reprise économique. Par ailleurs, il y a de très grandes disparités entre les pays riches et les plus pauvres dans l’approvisionnement en vaccins. La couverture vaccinale des pays européens dépasse souvent 40% (pourcentage de la population ayant reçu au moins une dose), alors qu’elle dépasse rarement les 5% dans les pays à faible niveau de revenus, et plafonne plutôt à 1 ou 2% dans les pays d’Afrique sub-saharienne, cela ne crée pas de conditions favorables pour lutter efficacement contre la pandémie et tend à précipiter les pays qui font face à une vague pandémique, comme en Inde récemment, dans un engorgement massif de leur système hospitalier déjà beaucoup plus fragile que dans les pays riches.

Quel risque y a-t-il à sous-estimer l’impact du redémarrage inégal de l’économie ? 

Charles Reviens : La Banque Mondiale a publié le 8 juin une analyse des conditions de reprise sous le titre « L’économie mondiale renoue avec une croissance vigoureuse mais inégale sur fond de pandémie ». Cet exercice de la Banque Mondiale fait suite à la publication en avril 2021 des dernières perspectives économiques mondiales.

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La Banque Mondiale prévoit une croissance globale de 5.6% en 2021 (6% pour le FMI) mais pour les deux institutions constatent le caractère très différencié de la croissance. Pour la Banque Mondiale, les Etats-Unis (+6.8 % en 2021) et la Chine (+8.5 % en 2021) sans récession en 2020 représenteront chacun plus d’un quart de la croissance mondiale en 2021, les deux principales économies du monde captant donc à elles deux plus de la moitié de cette croissance. Cette analyse est cohérente avec celle du FMI d’avril 2021 : derrière les locomotives américaine et chinoise, la zone euro et l’Amérique latine sont donc une fourchette de 4-5% et deux zones géographiques ferment la marche à moins de 4 %, le Moyen Orient et l’Asie centrale (3.7 %) et l’Afrique subsaharienne (3.4 %)

La Banque mondiale déplore le fait que les conditions de la reprise post covid conduisent plutôt à élargir les écarts avec le monde développé qu’à les résorber, à l’exception flamboyante de la Chine, le retour à un revenu par habitant supérieur à celui de 2019 étant prévu au-delà de 2020 pour les trois quarts des pays émergents et en développement. La Banque considère en outre que 100 millions de personnes sont retournées dans la pauvreté extrême du fait de la pandémie.

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La Banque mondiale met enfin en avant les risques sur la croissance de la reprise de la pandémie du fait des écarts effectivement très importants entre les niveaux de vaccination des pays développés et ceux d’Afrique par exemple. On rappelle toutefois sur ce point le fait que la pandémie a eu les effets sanitaires et socio-économique les plus violents dans l’OCDE (hors membres d’Asie du Sud et d’Océanie) et que des pays aussi différents que le Sénégal et le Vietnam semblent avoir fait face à la crise sanitaire avec une efficacité qui n’a rien à envier à de la plupart des pays occidentaux en particulier en 2020.

Sur la question de la dette, il faut rappeler que le niveau très élevé d’endettement global existait avant la crise sanitaire et que cet enjeu dépasse très largement le champ des pays émergents ou en développement. Si l’on regarde un instant la situation française, son déficit pré-covid était strictement égal à celui de la zone euro et les années 2020 et 2021 vont voir le déficit fleurter avec les 10 % du PIB amenant le pays à un niveau de déficit inédit en temps de paix.

Mais la question de la dette se pose également de façon forte pour les pays pauvres ou émergents. Le FMI identifie ainsi 36 pays pauvres fortement endettés représentant 740 millions d’habitants (10 % de la population mondiale), pays pour la plupart en Afrique subsaharienne.

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Le FMI et la Banque Mondiale soit favorables à un réaménagement ordonné de leurs dettes, comme le Soudan suite à une conférence à Paris au mois de mai. Banque Mondiale et FMI mettent en avant la possible fragilisation des économies émergentes en cas de hausse des taux d’intérêt.

Les pays occidentaux ont-ils une responsabilité là-dedans ? Comment peuvent-ils inverser la tendance ? 

Antoine Flahault : Il y a deux aspects qu’il faut considérer dans les inégalités nord-sud que nous avons laissé perdurer jusqu’à présent sur notre planète. La question morale que vous soulevez, qui adresse la question de la responsabilité des pays riches vis-à-vis des plus pauvres. Et puis, il y a également l’intérêt bien compris des pays riches pour leur propre sécurité sanitaire mais aussi sociale et économique. Au sein même des pays riches, on a pu voir que laisser des poches de précarité dans les sociétés les plus développées que sont les nôtres pouvait créer des clusters de COVID-19 difficilement contrôlables comme ce fut le cas à Singapour par exemple en 2020. Mais cela peut menacer le succès de la lutte contre la pandémie à l’échelle mondiale. Les variants qui ont émergé ces derniers mois au Brésil, en Afrique du Sud ou en Inde, toujours plus transmissibles et plus virulents, montrent que laisser des foyers épidémiques évoluer sans contrôle où que ce soit sur la planète peut créer des conditions de rebond épidémique, y compris dans des pays riches, qui bénéficient déjà d’une importante couverture vaccinale (comme le Royaume-Uni, le Portugal, le Chili ou les Emirats Arabes Unis aujourd’hui). Cette pandémie aura montré plus que jamais à quel point notre monde était devenu interconnecté et à quel point il fallait qu’il devienne plus solidaire. Personne, aucun pays, aucune économie ne sera en sécurité tant que toute la planète ne le sera pas redevenue également. Sinon, un jour, émergera un nouveau variant qui échappera à l’efficacité des vaccins et nous reviendrons à la case départ dans le processus pandémique. Il faut donc réfléchir aux conditions qui pourraient permettre d’inverser la tendance durablement. Si nous croyons que la vaccination est l’un des moyens pour nous sortir de cette pandémie, et que nous réalisons qu’il faut que toute la planète bénéficie de ce vaccin, alors il faut créer rapidement les conditions qui permettront à tous les pays de produire et dispenser des vaccins à leur population. L’Inde produisait 60% de la capacité mondiale de vaccins contre le coronavirus lorsqu’elle a été touchée par la récente vague dévastatrice de ces dernières semaines. Son gouvernement a alors décidé de bloquer toute exportation de vaccins produits localement, alors qu’ils étaient initialement essentiellement destinés aux marchés africains. Cela montre qu’il est urgent que l’Afrique en particulier puisse se doter d’une indépendance en matière de production et d’approvisionnement dans ces vaccins, mais c’est également vrai pour l’Amérique latine et les pays d’Asie du Sud-Est. Dans l’urgence, il faut bien sûr lever une aide humanitaire d’urgence qui permette de fournir des doses de vaccins notamment aux personnes âgées et à risque ainsi qu’aux personnels de santé des pays les plus pauvres de la planète, à commencer par ceux qui connaissent actuellement une pression forte de la circulation du virus. Mais il faut rapidement créer des conditions plus durables pour qu’une telle crise ne se reproduise pas. Il faut construire des usines de production des vaccins, tests diagnostiques et médicaments essentiels sur tous les continents, il faut permettre un transfert de technologies et la construction de compétences et d’un savoir faire pour permettre la production de ces produits de haute technicité. Cela prendra du temps, plusieurs années, mais le plus tôt on s’y mettra sera le mieux. On voit bien que ce n’est pas seulement une affaire de levée de brevets, cela passe probablement par des mécanismes de partage des brevets, mais cela va bien au-delà.

Charles Reviens : Un des risques identifiés pour les pays émergents serait une résurgence de la pandémie. Donc la première question concernant l’Occident la mise à disposition de vaccins auprès des pays émergents. ON constate en effet un écart massif du niveau de vaccination entre l’Occident et l’Afrique. A côté du « medical soft power » vaccinal russe et chinois, on a vu l’initiative covax et la promesse d’un milliard de doses à l’occasion du G7, dont 500 millions de doses Pfizer/BioNTech promises par les Etats-Unis.

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L’autre domaine de pression concerne les remises de dette mais également les orientations de la politique monétaire américaine et leur impact sur l’ensemble des taux d’intérêt. Le FMI en particulier le risque d’un durcissement rapide et inattendu pouvant avoir des conséquences négatives pour les pays en transition ayant des besoins importants de financement ou des niveaux élevés de dette.

Sur le plan purement sanitaire, peut-on dans les pays développés craindre un retour de boomerang épidémique en provenance de pays pauvres et peu vaccinés ? 

Antoine Flahault : En son temps, Georges Bush senior avait lancé une initiative présidentielle pour fournir aux pays africains des médicaments efficaces contre le sida. Ces médicaments étaient onéreux et les économies pauvres ne pouvaient pas y accéder alors que ces traitements avaient révolutionné le pronostic de la maladie dans les pays riches. Ensuite, un fonds mondial a été créé pour poursuivre et amplifier cette initiative. Il faut mettre en œuvre des dispositifs semblables dans le cas de la COVID-19. Cette initiative (qui s’appelait PEPFAR) n’était pas mue par pur altruisme de la part des Américains, mais ils avaient réalisé qu’elle était aussi dans leur intérêt bien compris. Lorsque les riches ne s’aperçoivent pas qu’une redistribution plus équitable est dans leur propre intérêt alors ils voient croître le risque de ne pas pouvoir profiter bien longtemps de leurs propres richesses. Les impôts, l’aide au développement, l’action humanitaire, les amortisseurs sociaux, toute cette redistribution des richesses sont des instruments qui concourent à une plus grande équité entre les hommes et les peuples, mais ce sont aussi les conditions préalables qui permettent aux riches de le rester et d’espérer jouir plus longtemps de leur situation favorable. Donc que ce soit par alter-mondialisme désintéressé ou pour la sauvegarde égoïste de ses privilèges, nous avons tous intérêt à ce que chacun bénéficie le plus rapidement possible des avancées scientifiques qui nous libèreront du joug infligé par cette pandémie.

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