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Coronavirus, 2eme vague et crise économique : 2020, l’été de la grande dissonance cognitive

D'après Jean-Michel Besnier, l'épidémie de coronavirus aura dérouté plus d'un esprit rationnel.

Jean-Michel Besnier

Jean-Michel Besnier

Jean-Michel Besnier est professeur d'Université à Paris-Sorbonne, auteur de Demain les posthumains (2009) et de L'homme simplifié (2012) aux éditions Fayard.

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Atlantico : Qu'est-ce que la dissonance cognitive ? Quel a été son rôle durant l'épidémie de coronavirus ?


Jean-Michel Besnier : Les sciences cognitives affrontent souvent le problème du décalage entre les représentations mentales et les actions. Ce qu’elles nomment « causalité mentale » recouvre une situation que nous considérons comme
évidente, tant qu’elle nous préserve de la déception : ce que nous avons dans l’esprit dicte ce que nous entreprenons d’accomplir. En tant qu’humains, nous agissons intentionnellement, en nous donnant consciemment des objectifs argumentables en termes de raisons ou bien sur la base de croyances assumées comme telles. Mais, en tant qu’humains, nous commettons aussi des bévues. Non pas tant parce que nos actions se révèlent inefficaces, nocives, erronées, mais parce qu’il arrive que nous fassions le contraire de ce que nous croyions devoir faire. L’inconséquence qui marque le déphasage entre la représentation et l’action a un autre nom : « la dissonance cognitive ». Nous savons et nous agissons comme si nous ne savions pas. Par exemple : nous savons que le climat se réchauffe du fait de nos activités polluantes et nous agissons comme si ce réchauffement était la manifestation d’un destin inexorable. Nous faisons comme si nous ne croyions pas ce que nous savons. Autre exemple : nous savons qu’un robot est un être résultant du savoir-faire des ingénieurs et nous sommes disposés à lui prêter une intention délibérée de faire ce qu’il fait. Nous nous comportons à son égard sur un mode animiste. Les situations de crise sont propices à mettre nos convictions, nos croyances, nos savoirs au défi de s’incarner dans des comportements et des décisions. L’épidémie de coronavirus a dérouté plus d’un esprit rationnel, en révélant les limites de notre savoir scientifique et en réveillant des fantasmes pour justifier l’événement jugé imprédictible.

 

Quel impact cette dissonance cognitive a-t-elle eu sur nos prises de décisions quotidiennes ? Peut-elle avoir influencé nos opinions politiques ?


Quand l’incertitude croit, l’opinion revendique ses droits. Le confinement n’a pas permis le déchaînement des brèves de comptoirs qui aurait permis à nombre de nos concitoyens d’exprimer publiquement leurs vérités sur la situation, mais les réseaux sociaux ont joué leur rôle : faute d’être localisée dans le scientifique ou dans le politique – bref, dans l’expert -, la « vérité » a circulé avec eux sans entraves, sous toutes ses formes. Le complotisme a fonctionné à plein régime et le virus s’est trouvé mythifié de multiple manière : produit d’une ingénierie criminelle, porté par le malheureux pingolin ou par la chauve-souris, pur intox politique… La dissonance cognitive alimente les fake news en rendant naturelle la relativité des connaissances et en donnant à penser que toute décision n’est jamais que la traduction d’un rapport de forces. Comment expliquer autrement que les réactions aux mesures de confinement aient été souvent interprétées comme une manière d’afficher son appartenance à un parti politique ou d’exprimer sa confiance dans un leader ? La vague qui porte les écologistes en ce moment ne peut être étrangère au déconcertement qui a prévalu au plus fort de la crise : on ne pouvait plus qu’entendre le discours le moins surdéterminé par les logiques de parti : celui qui enjoint de s’en remettre à la nature dont il faut préserver les écosystèmes et les frontières. Un discours audible moins parce qu’il exprime une vérité que parce qu’il se nourrit de la déception provoquée par les initiatives humaines censées résulter d’un choix du meilleur pour les humains. La dissonance cognitive est une pourvoyeuse de scepticisme, voire de découragement.

 

Les discours politiques sont-ils parvenus jusqu'ici à réconcilier ces tensions contradictoires ?


La dissonance cognitive a le mérite de casser les dogmatismes et de prémunir ainsi contre les fanatismes. Si elle accompagne souvent la versatilité des jugements, l’absence de suite dans les idées, un certain vagabondage intellectuel, elle traduit le fait que les humains ne peuvent faire autrement que vivre dans une certaine ambiguïté. Une façon triviale de le dire : nous ne sommes pas des robots programmés pour agir de manière transparente. Nous sommes habités de représentations (des idées, des préjugés, des croyances, des idéaux...) que nous cherchons à traduire dans les faits. Nous ne pouvons le faire de manière automatique et sommes soumis aux aléas de nos rencontres avec les autres, qui biaisent ce que nous pensons et infléchissent nos décisions. L’ambiguïté, c’est pour nous la vie. En ce sens, nous avons une aptitude à résister au monolithisme des idéologies et aux influenceurs de tous poils. Sauf propension à l’endoctrinement, il n’y a pas de tensions contradictoires que les discours politiques pourraient supprimer, mais seulement des impulsions que l’on peut chercher à composer de manière plus ou moins harmonieuse et opératoire. L’épidémie a révélé cette propension à tanguer entre les opinions les plus diverses : celles qui donnaient des points à Didier Raoult puis les lui retiraient, celles qui encensaient les suédois puis les dégradaient, celles qui révéraient la parole émouvante d’un président puis en diagnostiquaient la lâcheté... Qui dit « dissonance » dit en effet désharmonie et tumulte.

 

Comment l'été 2020 sera-t-il impacté par ces dissonances cognitives ?

Croire que la pandémie et les réactions qu’elle a appelées ne seraient qu’une parenthèse dans la vie des populations est une tentation appuyée, ces temps-ci. Juste après que chacun ait pu croire que nous allions engager un après irréductible à l’avant. Le fait que nous restions désemparés face au phénomène émergent – le virus – ne nous rend guère intelligents : on peut chercher à oublier le coronavirus tout en sachant qu’il existe bel et bien – dissonance cognitive caractérisée - ; on peut céder à l’apocalyptisme et au sauve qui peut en se disant qu’il sera temps, à la rentrée, d’affronter les formes que prendra alors la catastrophe ; on peut s’abandonner enfin à l’hédonisme si tentant quand l’été vient... Les dissonances cognitives qui nous révèlent impuissants et sans boussole risquent bien de nous replier sur l’élémentaire de nos existences biologiques. De la survie avant toute chose ! Mais on nous dit que la culture et toutes les formes symboliques que prennent nos activités les plus nobles sont l’objet de nouvelles attentes. Tel serait le contre-feu à cette biologisation de nos existences qui nous
fait perdre la dignité d’être humain. C’est dans ce sursaut qui conduit les êtres fragiles que nous sommes, à tenter le baroud d’honneur d’une vie exigeant les arts, la littérature, le théâtre, le cinéma... – c’est dans ce sursaut, donc, que les dissonances cognitives peuvent sans doute le mieux s’égailler et redonner crédit à la volonté de penser juste.

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