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Gestion de crise

Coronavirus : les fonctionnaires qui nous sauvent et ceux qui nous plombent (voire pire...)

La mauvaise gestion de la crise actuelle du coronavirus ne découle-t-elle pas aussi d'un problème idéologique ?

Guy-André Pelouze

Guy-André Pelouze

Guy-André Pelouze est chirurgien à Perpignan.

Passionné par les avancées extraordinaires de sa spécialité depuis un demi siècle, il est resté très attentif aux conditions d'exercice et à l'évolution du système qui conditionnent la qualité des soins.

Voir la bio »Jean-Carles Grelier

Jean-Carles Grelier

Jean-Carles Grelier est Député (LR) de la Sarthe. Il est également porte-parole sur les questions de santé et Orateur du Groupe sur le PLFSS. 

 
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Atlantico : Pensez-vous qu'il existe un problème (ou une lourdeur) administratif dans la gestion de la crise actuelle liée au coronavirus ? Si oui, pouvez-vous nous en donner quelques exemples ? 

Jean-Yves Le Goff : Cette catastrophe sanitaire COVID 19, dont l'origine est en Chine était prévisible dès la mi- janvier 2020, en Europe et bien évidemment en France, étant donné son importance, son impact gravissimes dans le Hubei et la totale opacité chinoise qui laissaient présager une dimension encore plus dramatique et prononcée, sauf à être crédule et naïf, pour ne pas dire plus.

Un énorme retard a été pris dans l'anticipation d'autant que la gestion des stocks de matériel a été désastreuse pendant des années, l'enquête qui suivra la fin de l'épidémie établira les responsabilités. 

Il est établi aujourd’hui que les stocks de masques chirurgicaux FFP1 étaient très bas, les masques FFP2 destinés aux soignants très exposés : inexistants ! De même pour les quantités de gel hydroalcoolique, et les kits de protection, lunettes, charlottes, surblouses....

Les tests en faible nombre dont on connaît l'importance fondamentale, en les multipliant, pour isoler les patients COVID+ (voire les résultats sur la décroissance très importante de l'épidémie en Corée du Sud, à Taiwan). Et aussi en Allemagne pour ce qui concerne la mortalité comparée à la France : 3024 morts le 30 mars (sans compter les décès dans les EHPAD, maisons de retraite, SSR, non comptabilisés ...) Et 560 décès en Allemagne à ce jour.  

Dire que l'Allemagne est en retard de 7 jours ne tient pas la route une seule seconde, les premiers cas étant survenus quasi aux mêmes dates fin janvier 2020.

Les 5 000 lits de réanimation, équipés de respirateurs, existants en France pouvant être portés à 15 000 alors qu’il existe 22 000 lits pérennes en Allemagne. 

Donc une immense disette qu'il faut essayer de corriger en très peu de temps en sachant que le retard pris dans l’anticipation de la catastrophe et la gestion des stocks ne pourra évidemment jamais être rattrapé.

Cependant une organisation de guerre pourrait pallier en partie ces graves insuffisances et défaillances.

Mener une guerre-éclair suppose de faire sauter tous les verrous administratifs type COFRAC (fermée maintenant !!) qui édicte les normes pour l'hôpital public et le secteur privé. Et ceci par des arrêtés rendant possible réglementairement ce qui est  impossible maintenant.

Et idem pour produire des masques protégeant les soignants et la population, et multiplier les tests d'importance cruciale.

Dans ce contexte de pénurie de matériel aux conséquences tragiques, un industriel français a proposé au gouvernement 400 000 masques par jour faits en Asie, et puisque cela passait par le truchement d'une région française sans les normes estampillées par l'administration, cela a été refusé. Il fournit ces masques actuellement à la Suisse et à l'Espagne !!

Pour les tests PCR (amplification du virus), des laboratoires de l'INSERM ont proposé de faire 1 000 tests par jour par labo alors qu'ils font des PCR de routine : refusé car n’ayant pas les normes COFRAC d'où l’impérieuse nécessité en urgence d'arrêtés dérogatoires ++++ ce qui permettrait pourtant de faire avec les labos privés 50 000 tests par jour en avril 2020.

De même des labos experts en Indre-et-Loire en PCR vétérinaires (et ceci pourrait se généraliser en France) ont proposé d'en faire 1 000 par jour : refusé par l'administration encore une fois pour une question de normes !

Et tout ceci peut être décliné à l'infini en particulier pour la fabrication de respirateurs, et d’autres matériels comme les kits de protection des soignants ….

En Italie, Georgio Armani a réorienté sa production de vêtements vers la fourniture de surblouses, charlottes ... pour le personnel soignant sans rencontrer les mêmes entraves.

En situation de pandémie, on ne peut pas attendre l’obtention de normes car pendant ce temps les patients COVID+, les complications, les morts se multiplient, sans compter les décès dans les maisons de retraite EHPAD, SSR, ... dans d'atroces souffrances par étouffement le plus souvent quand il s’agit du COVID 19...

Guy-André Pelouze : En réalité il ne s’agit pas d’avoir une opinion mais de constater des faits. La pandémie n’est pas une crise (manifestation soudaine et violente) puisqu’à la différence de la Chine nous savons depuis Janvier qu’il ne s’agit pas d’une épidémie strictement asiatique. En revanche les conséquences et les réponses apportées peuvent générer une crise. Découvrir le manque de masques fait partie de ces accélérateurs de la crise induite. Les masques sont aujourd'hui préemptés par l'Etat ce qui est loin d'être une bonne nouvelle. En effet, en préemptant vous créez un goulot d'étranglement puisque seule l’administration peut désormais commander et obtenir des masques en France comme à l’étranger. Cette décision restreint la possibilité d'importer des masques, et comme l'Etat est très lent et très inefficace cela crée une pénurie. La bonne décision aurait plutôt été d'interdire la vente de masques français à l'étranger, ce qui permettait à une entreprise française, à des groupements d’achat de se connecter avec une entreprise étrangère et d'importer directement des masques. 

Cette manie française de vouloir tout centraliser provoque la pénurie qu'elle soit relative ou totale.  Ce n'est pas parce que l'Etat a le monopole des masques que ça mieux, bien au contraire ! Tous les systèmes monopolistiques dans les sociétés développées et dans l'univers de la science sont très inférieurs aux systèmes ouverts où plusieurs personnes ou entreprises en concurrence -sous régulation- fournissent un service ou un bien. 

Voilà pour l'exemple des masques, mais il n'est pas le seul. L'exemple des tests ou des respirateurs est tout aussi significatif. Aujourd'hui on s’aperçoit que l'on dispose, en France, de nombreux lits hospitaliers mais l'administration n'a pas permis aux directions d'hôpitaux d'avoir l'autonomie de gestion de ces lits. On se retrouve donc avec beaucoup de lits, mais peu de lits spécialisés. Les lits qui ne sont pas techniques doivent être massivement remplacés par des hôtels hospitaliers. Or, l'Etat a interdit que cela se fasse en France, même si cette pratique est courante partout ailleurs en Europe. 

Aujourd'hui nous n'avons donc pas d'hôtels hospitaliers, et ce sont donc des lits d’hôpital qui servent plus ou moins de lits sociaux ou de lits d'attente alors qu'ils auraient très bien pu être redéployés en lits techniques. Ces lits techniques sont les plus demandés en temps normal. Pour faire face à l’épidémie actuelle et l'afflux des patients nécessitant des soins intensifs ou de la réanimation les lits non équipés ne sont pas d’une grande utilité et le différentiel avancé avec l’Allemagne concerne ces lits.  Toutes ces incohérences découlent du fait que les décisions sont prises d'en haut, par l'Etat. L’autonomie des hôpitaux, ce qui suppose le changement de leur statut d’administration publique, est indispensable à la prise de décisions à l’échelon local. On peut citer un autre exemple tout aussi parlant : c'est l'Etat qui se mêle des indications thérapeutiques et crée par la-même une autre pénurie. L'Etat en voulant interdire la chloroquine ou son usage non approprié a perdu la confiance des Français qui ce sont précipités pour aller en acheter. Il faut arrêter de considérer qu’il puisse exister des vérités étatiques et laisser les chercheurs et les médecins faire des essais thérapeutiques et prescrire des traitements.  

Dernière illustration des difficultés liées à une administration centralisée et omnipotente: le manque d'anticipation. Alors que l’épidémie se poursuit à grande allure et que nous n'avons probablement toujours pas atteint le pic de cas à hospitaliser, l'Etat n'anticipe guère plus les problèmes à venir pour sortir du confinement indifférencié. Simplement parce qu’il faut tester les français et les suivre (confinement différencié, quarantaine, soins, reprise du travail) pour faire redémarrer les entreprises au chômage technique. Ce qui n’est même pas envisagé.

La mauvaise gestion de la crise actuelle ne découle-t-elle pas aussi d'un problème idéologique ?  Qui prend les décisions dans le système de santé français ? Qui est aux manettes ?

Jean-Carles Grelier : S’il s’agissait d’un problème idéologique ce serait presque une bonne nouvelle. Cela laisserait à supposer qu’il y a pour notre politique de santé des idées et une vision politiques. Or, je constate que tout à l’inverse c’est ce qui depuis 25 ans fait cruellement défaut à l’ensemble de notre système de santé. Depuis 25 ans la politique a abdiqué tout pouvoir, toute idée et toute décision prospective en santé. Depuis 25 ans, depuis que l’on a isolé le budget de la santé dans un document budgétaire à part (la LFSS), on a confié les rênes de l’ensemble du système aux comptables. Et depuis lors on a tenté de convaincre les Français qu’en matière de santé c’était toujours trop : trop de médecins d’où la baisse drastique du numerus clausus, trop d’hôpitaux locaux, de maternités, de services d’urgences, de plateaux chirurgicaux que l’on a fermé avec constance, trop de médicaments, d’actes et sans doute aussi trop de patients. En 25 ans de coupes budgétaires comme seul horizon politique on a tout simplement tué l’ensemble du système. L’exemple du stock stratégique de masques est de ce point de vue parfaitement illustratif, pour réaliser 15 millions d’euros d’économies on n’a tout simplement plus assuré la sécurité sanitaire des Français, préférant s’en remettre au secteur privé et à des fournisseurs étrangers, en l’occurrence chinois. C’est cette absence de pilotage politique, cette absence de vision et de décision que l’on paie aujourd’hui au prix le plus fort.

Jean-Yves Le Goff : Oui je pense ! En lutte extrême contre le virus, on ne peut planifier avec du temps devant soi tous les efforts de guerre.  Il faut laisser les initiatives individuelles d'industriels, de personnes s'exprimer au mieux, sans entraves, le contraire, l'opposé de l’État centralisateur, planificateur, bureaucrate, jacobin. Il faut permettre à l’échelon local de trouver des solutions.

Par exemple, une entreprise spécialiste de hublots de bateau s’est reconvertie en production de plexiglas pour protéger de la contamination virale les caissières, les pharmacies,… de la ville, du département, voire de la région.

Mais en aucun cas ceci ne doit remonter à Paris, et être entravé par l’État centralisateur.  Et cet exemple peut être multiplié quasi à l'infini pour toutes les initiatives locales, le génie créatif national ,que le gouvernement doit par contre faciliter, susciter, encourager, rassembler en France. 

Qui prend les décisions ?  C'est une question importante vue la lenteur, le caractère très différé, l’absence de décisions rapides, leurs justifications dictées par la pénurie et non le bon sens et les vraies raisons scientifiques.

Donc cela ne marche pas. Les cabinets ministériels ont été allégés considérablement (pour de prétendues raisons budgétaires) ce qui rend les expertises, les décisions très difficiles par la surcharge de travail exténuante de conseillers épuisés.

Et ceci au profit de l’Elysée plutôt.

De même, le conseil scientifique doit être surtout scientifique.

A côté de ces initiatives locales, régionales,soulignées, il faut en synergie une « task force » restreinte, avec à sa tête, un vrai leader, main de fer et véritable homme ou femme de  terrain ayant autorité sur tous les ministères, la DGS, les administrations … en matière de santé, d'équipement prenant les décisions très rapidement, sans délai et veillant à leurs applications et réalisations heure par heure. 

Voici quelques suggestions en matière de gestion de crise de cette épidémie gravissime qui pourront permettre de gagner cette guerre et le plus rapidement possible.

D'autres nombreuses actions sont également bien sûr impératives.

N'y-a-t-il pas également  un problème d'organisation au cœur même du système de santé français ? Un problème de hiérarchie qui empêcherait la prise de décisions rapides ? 

Jean-Carles Grelier : De ce point de vue, notre système de santé souffre de deux handicaps. Le poids pour ne pas dire la pesanteur de sa technostructure et son hospitalo-centrisme. Depuis la loi HPST, la France ne compte plus un ministère de la santé mais 14, un par région administrative au travers de ces monstres administratifs que sont devenues les Agences régionales de santé. Qui a-t-on gagné ? En quoi leur création a-t-elle amélioré le fonctionnement du système ? Le monde de la santé est sur-administré, il produit des normes à ne plus savoir qu’en faire mais sans aucun contrôle, sans aucune évaluation. La politique d’achats des hôpitaux en est une bonne illustration, la création des Groupements hospitaliers de territoire en est une autre. On a coupé la santé des acteurs et praticiens de terrain pour la faire gérer de loin et de haut. Et par ailleurs, on continue de ne penser notre système de santé que par et pour l’hôpital public tout en lui refusant les moyens dont il a besoin. Allez comprendre.  Lors de la discussion de la loi de transformation du système de santé au Parlement le texte était défendu par une ministre et trois rapporteurs, tous praticiens hospitaliers. Dans les premiers jours de son arrivée avenue Duquesne, Olivier Véran n’a cessé de mettre en avant son statut de médecin hospitalier, en quoi est-ce une attestation de capacité à parler de la pratique libérale, de l’hospitalisation privée, de la filière du médicament et de l’innovation thérapeutique ? Là encore, le coronavirus nous donne un triste exemple de ces œillères avec lesquelles on gère notre santé : le Directeur général de la santé ne parvient pas à comptabiliser les victimes en dehors de l’hôpital, sans doute parce qu’en dehors de l’hôpital, de ce qui est directement administré par le ministère celui-ci est incapable de savoir ce qui se passe  réellement, là où vivent et meurent les Français. C’est un bien triste constat.

Finalement, qui pilote réellement le système de santé ? 

Jean-Carles Grelier : Quelques hauts fonctionnaires qui depuis 25 se partagent le pouvoir et regardent les ministres passés. Ils sont tous successeurs et prédécesseurs les uns des autres. Frais émoulus de l’ENA ou de l’EHESP ils seront directeurs en administration centrale, puis directeurs généraux d’un CHU, puis directeur généraux d’une ARS. Entre les deux ils auront fait un crochet au cabinet du ministre de la santé avant de reprendre le cycle. La santé est a mes yeux le premier des sujets politiques, celui pour lequel les responsables politiques devraient se mobiliser et se battre car il est celui qui touche et concerne tous les Français, indistinctement. Or quand se compose un gouvernement personne ne se bat pour aller à la santé, il se trouve toujours une figure en vue de la société civile, médecin de préférence, pour occuper le poste. Ce défaut de vision politique pour la santé est la cause du poids pris par l’administration. La nature a horreur du vide et c’est parce que depuis trop longtemps les politiques ont déserté la santé que l’administration occupe la place. Si le Président de la République veut tirer de bonnes leçons de la crise terrible que nous traversons, c’est peut-être par là qu’il devra commencer.

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