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Virage

Contrecoup : le premier ministre suédois promet que plus jamais le pays n'ouvrira ses frontières à une immigration de masse

La Suède a été frappée par un attentat au camion bélier qui a fait quatre morts à Stockholm. L'auteur présumé est un Ouzbek.

Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

Voir la bio »Florent Parmentier

Florent Parmentier

Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est le créateur avec Cyrille Bret du blog Eurasia Prospective

Pour le suivre sur Twitter : @FlorentParmenti

 

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Le Premier ministre suédois a récemment déclaré que la Suède ne "reviendrait jamais à la période de l'immigration de masse". Comment interprétez-vous cette déclaration ? N'est-il pas étonnant de l'entendre, notamment de la part d'un pays largement représenté comme un modèle d'ouverture ?

Laurent Chalard : Cette déclaration montre que le premier ministre suédois fait preuve de pragmatisme, dans le sens que la Suède a connu, ces dernières années, une immigration de masse gérée de manière anarchique, à l’origine d’une détérioration sensible de la sécurité dans un pays, qui était, jusqu’ici, renommé pour sa tranquillité. Rappelons qu’outre le récent attentat de Stockholm et les règlements de compte réguliers dans la région de Malmö, les violences faites aux femmes ont explosé, ce qui n’est pas défendable, quelles que soient les opinions politiques des uns et des autres. 
 
Ce n’est donc guère une surprise, la volonté de limiter les flux entrants, affichée en novembre 2015 par le gouvernement, s’inscrivant déjà dans cette tendance. La dure réalité du monde réel a rattrapé la Suède, qui s’est longtemps perçue comme un pays différent du reste du monde, sorte de « jardin d’éden » où les tensions planétaires étaient censées s’arrêter à ses portes, les demandeurs d’asile de l’ensemble de la planète, grâce à une généreuse politique d’accueil, venant y trouver un « havre de paix » et n’ayant donc aucune raison d’y commettre des violences. Or, la Suède vient de sortir brutalement de ce doux rêve, l’immigration de masse, en large partie originaire de pays en guerre, c’est-à-dire de populations habituées à la violence dans leur pays d’origine, conduisant au transfert de cette même violence en Suède. Cette dernière est d’une certaine manière rentrée dans le monde réel, c’est-à-dire un monde où les rapports conflictuels dans des contextes pluriethniques sont importants et où l’Occident, malgré toutes les bonnes intentions qu’il s’attribue, est haï pour ce qu’il est, à tort ou à raison (c’est un autre débat !).  
 
Florent ParmentierAvant de revenir sur les déclarations du premier ministre suédois, il convient de revenir sur l'histoire de ce pays. En effet, pour nos contemporains, la Suède représente l'exemple même du pays neutre sur le plan international, et ouvert sur le plan économique et social. En matière d’accueil des migrants, la comparaison vis-à-vis du Danemark tourne de ce point de vue incontestablement à l'avantage de la  Suède.
 
Pourtant, la  Suède a été dans le passé une grande puissance européenne, lorsque Charles XII n'hésitait pas à défier la Russie de Pierre le Grand, tout en imposant sa présence à l'ensemble des pays de l'espace nordique, en dehors de la Russie. De surcroît, la Suède avait également constitué des colonies de l'autre côté de l'Atlantique dès le XVIIe siècle, avec la compagnie suédoise des Indes orientales, du côté de trois Etats actuels des États-Unis : le Delaware, la Pennsylvanie et le New Jersey. Du milieu du XIXe siècle jusqu'au début du XXe siècle,  ce sont près de 1,3 million de Suédois qui migrent en Amérique du Nord. Parmi d’autres, les américains aux origines suédoises les plus connus sont certainement Ingrid Bergman, Greta Garbo et Charles Lindbergh. A ceux-ci s'ajoutent les Suédois partis vers les Caraïbes et vers l'Amérique du Sud, notamment au Brésil et en Argentine. Dans ce dernier cas, on peut encore voir l'héritage suédois dans les couleurs du club de football de Boca Junior, qui porte le bleu et le jaune.

Depuis les années 1920, la Suède n'est plus une terre d'émigration - même si sa famille royale avait compté  parmi elle un immigrant français, Bernadotte. Témoin de cette tradition d’accueil, il faut noter qu’auparavant le philosophe français Descartes est lui-même mort à Stockholm, à une époque où le pays paraissait plus tolérant et ouvert à ses idées que le royaume de France.

Comme d'autres pays européens, à l'exemple de l'Italie, la Suède a dû apprendre à devenir une terre d'immigration. En 2010, ce sont près de 1,3 million de personnes  qui sont nés à l'étranger, en provenance de différentes destinations : la Finlande, l'Irak, la Pologne,   l'Iran, l'ancienne Yougoslavie et la Syrie. C’est dans ce contexte que la déclaration du Premier ministre suédois peut surprendre, quand bien même les circonstances liées à l'attentat de cette semaine l’expliquent logiquement. Il est vrai que ces dernières années,  et particulièrement au plus fort de la crise des migrants, la Suède a pu apparaître comme un pays toujours ouvert aux influences extérieures et cosmopolite. Il reste à voir si se tourne en rhétorique sera prolongé par un tournant politique : longtemps, la Suède a vécu avec l’idée qu’elle était protégée de ce type d’actes malveillants. Le réveil est donc brutal.

 

Comment le rapport à l'immigration a-t-il pu évoluer ces dernières années, que ce soit en Scandinavie mais aussi ailleurs en Europe ? Qu'est-ce qui aujourd'hui est remis en question ? 

Laurent Chalard : Le rapport à l’immigration a fortement évolué en Europe occidentale au cours des trente dernières années. Jusqu’aux années 1990, la majorité des européens étaient plutôt favorables à l’immigration, car elle était majoritairement originaire du continent européen, elle était relativement bien organisée (la majorité des migrants arrivaient de manière légale) et les volumes globaux de populations extra-européennes restaient peu importants. L’immigration était surtout visible dans les grandes métropoles, mais relativement  négligeable ailleurs, sauf dans certaines petites villes au caractère industriel affirmé. 
 
Depuis les années 1990, l’immigration extra-européenne, c’est-à-dire de personnes aux cultures plus éloignées et à l’apparence physique différente des populations européennes, d’où le terme parfois utilisé de « minorités visibles », s’est considérablement accentuée et touche désormais l’ensemble des territoires ouest-européens, grandes comme petites villes. Parallèlement, depuis la crise migratoire de 2015, cette immigration apparaît de plus en plus anarchique, avec des flux de migrants clandestins non européens d’ampleur inédite. Les Etats européens semblent ne plus contrôler les entrées et les sorties de leur territoire, les rendant plus vulnérables au terrorisme, beaucoup de migrants étant originaires de pays musulmans, principaux pourvoyeurs de terroristes dans le monde à l’heure actuelle (rappelons que le terrorisme n’est pas spécifiquement islamiste, il était plutôt d’extrême-gauche et d’extrême-droite pendant la guerre froide). 
 
Ce qui est remis en question aujourd’hui est l’immigration clandestine, les européens considérant que le continent n’a pas vocation à accueillir toute la misère du monde, ce qu’évoquait déjà l’ancien premier ministre socialiste Michel Rocard en son temps. En effet, beaucoup d’européens redoutent que la poursuite d’une forte immigration extra-européenne de manière anarchique ne conduise à déstabiliser culturellement le continent, menant ensuite à son effondrement économique et politique. Ils craignent que l’importation massive de populations de culture arabo-musulmane n’amène avec elle les problèmes gravissimes que traverse cette civilisation. Même si les européens ont conscience que le terrorisme ne concerne qu’une minorité des nouveaux arrivants, ils considèrent que le meilleur moyen de limiter le risque terroriste est, tout simplement, de ne pas augmenter le volume de populations de culture musulmane sur leur sol. C’est une position que certains jugeront comme moralement condamnable, mais qui relève dans les faits d’une rationalité implacable. Dans un monde perçu comme dangereux, ce qui est effectivement le cas depuis les printemps arabes de 2011 et la déstabilisation consécutive d’une large partie du monde arabo-musulman, les gens cherchent à se protéger, ce qui semble finalement assez logique !
 
Florent Parmentier : Les déclarations du Premier ministre suédois Stefan Löfven, ainsi que l'évolution politique de ce pays, font inévitablement penser à l'évolution des Pays-Bas, longtemps considéré comme un havre de tolérance modèle pour le reste de l’Europe. Pourtant,  l'assassinat de Théo Van Gogh a eu un effet délétère sur le climat politique des anciennes Provinces-Unies, puissance maritime traditionnellement marchande et ouverte au monde. Cette terre de tolérance, qui avait accueilli tant de Huguennots français pourchassés pour leur religion, était devenue soudainement plus rétive face à l'accueil de nombreux musulmans vus comme une menace pour l’identité nationale.
 

A côté de l’exemple néerlandais, il faut d'observer, par contraste, la volonté de certains pays de limiter tout recours à une immigration extra européenne. Les pays du groupe de Visegrad (Pologne,  Hongrie,  République tchèque,  Slovaquie) répondent très bien à ce descriptif : en effet, une partie de la population a préféré voir son pays se dépeupler plutôt que de recourir à une immigration permettant aux étrangers de récupérer les travaux dont les nationaux ne veulent plus. Depuis la chute du mur de Berlin, certains pays, en dépit d’un recul de la population de 10 à 20%, ont manifesté un rejet fort de toute politique de quota européen au moment de la crise des migrants, marquant une rupture de la solidarité européenne. 

 

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