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Crédits Photo: Lazy Sam

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Condamner le Qatar ET lui vendre des armes dans la foulée : l’étrange chaud et froid américain au Moyen Orient

Donald Trump souffle le froid et le chaud vis-à-vis du Qatar. D'un côté il accuse Doha de financer le terrorisme et de l'autre, il n'hésite pas à conclure des contrats d'armement à hauteur de 12 milliards de dollars. Pour comprendre cette étrange position, il faut observer la scène d'un point de vue régional.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à GlobalGeoNews, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

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Atlantico : Donald Trump mène un jeu étrange vis-à-vis du Qatar, d'une part il accuse le pays de financer le terrorisme et de l'autre il conclut des contrats de vente d'arme avec le pays pour un montant de 12 milliards de dollars. Comment expliquer ce début de "schizophrénie géopolitique" par rapport à Doha ? 

Rolland Lombardi : Nous commençons à avoir l’habitude des contradictions, des volte-face et de l’imprévisibilité  du Président américain. Il n’est d’ailleurs pas le premier homme d’Etat à mettre ses actions en opposition avec ses discours. Il faut se souvenir également qu’il a eu les mêmes propos au sujet de l’Arabie saoudite lorsqu’il était candidat. On connaît la suite… En politique et surtout en relations internationales, les réalités viennent souvent à bout des slogans ou des promesses électorales. Toutefois, je ne parlerai pas de « schizophrénie géopolitique ». J’évoquerai plutôt une diplomatie américaine « bicéphale ». Car à présent, il est évident, pour ceux qui veulent bien le voir, que nous avons dans la politique internationale de Washington, notamment au Moyen-Orient, deux visages. Le premier, celui du locataire de la Maison Blanche, pour la scène afin de choquer, déstabiliser et mettre sous pression, l’interlocuteur ou l’adversaire. Le second, celui de ses conseillers et de ses ministres, pour les coulisses, là où tout se joue sérieusement. Mais cette « double gestion » des affaires n’est pas aussi handicapante qu’on pourrait le croire. Certes quelques couacs sont possibles, mais je pense au contraire que les rôles sont savamment partagés. 

On l’a d’ailleurs bien vu ces derniers jours lorsque le Pentagone s’est désolidarisé des propos Trump vis-à-vis du Qatar… 

Lors de sa victoire en novembre dernier, j’avais déjà annoncé que Donald Trump ne gouvernerait ni ne déciderait seul de la politique américaine à l’étranger . Il faut bien comprendre qu’il ne connaît rien aux affaires du Moyen-Orient. Or, en dépit du « Trump bashing » ambiant de nos médias, il ne faut pas le sous-estimer. Comme le décrit très bien Laure Mandeville dans son ouvrage, Qui est vraiment Donald Trump ?, le Président Trump a été un manager et même un bon manager. Et en tant que tel, il sait très bien s’entourer et surtout, déléguer à des collaborateurs de qualité, les tâches pour lesquelles il n’a aucune expérience et dont il ne maîtrise pas les subtilités. C’est exactement ce qui se passe actuellement dans le Golfe. Je rappelle encore une fois que les conseillers du Président américain pour le Moyen-Orient sont (pour les plus discrets), le colonel Sam Clovis, le libanais Whalid Phares, le général Petraeus et Henry Kissinger. De plus, son conseiller à la sécurité nationale, le général H.R. McMaster, et son Secrétaire à la Défense, le général James Mattis, sont des militaires d’expérience respectés, ayant servi en Irak et en Afghanistan, et surtout, sont considérés comme de véritables intellectuel-soldats qui connaissent parfaitement la région. Enfin, le Secrétaire d’Etat, Rex Tillerson (l’ancien PDG d’ExxonMobile) est lui aussi un fin connaisseur des arcanes du monde arabo-musulman, grâce notamment à son passé dans le milieu du pétrole. 

Assurément donc, les vrais architectes et les fins timoniers des nouvelles orientations moyen-orientales des Etats-Unis, sont peut-être les meilleurs spécialistes américains de la région depuis des décennies.

 

Peut-on y voir une stratégie régionale qui elle serait cohérente, et ayant pour objectif de réaffirmer la présence des Etats-Unis dans la région ? 

A mon sens, oui. Même si les crises et les tensions dans le Golfe assurent encore les beaux jours du complexe¬ militaro-industriel américain, les Etats-Unis ont toujours pour objectif de se tourner vers l’Asie et pour cela, de bonnes relations avec la Russie mais surtout, un retour à la paix, ou du moins à la stabilité, au Moyen-Orient sont indispensables.

Regardons de plus près la crise du Qatar. Celle-ci illustre tout à fait le fait que les Etats-Unis essaient de reprendre la main dans la région. Et certainement, l’influence de Washington dans la nouvelle position de l’Arabie saoudite et de ses alliés y est sûrement pour beaucoup. La dernière visite à Riyad du président américain Donald Trump a évidemment précipité la décision de Riyad et, incontestablement, rien n’aurait pu se faire sans l’aval américain.

Ainsi, Trump mais surtout ses conseillers et son entourage (qui, comme je l’ai dit, sont réellement à la manœuvre), ont estimé, par réalisme et pragmatisme, que le royaume saoudien, malgré sa relative faiblesse conjoncturelle valait la peine d’être de nouveau reconsidéré (ce qui a, en outre, l’avantage de mettre Téhéran sous pression). A leur yeux, les Saoud tiennent encore d’une main de fer leur pays (qui rappelons-le abrite les lieux saints de l’Islam) et peuvent donc retrouver une certaine influence et un relatif leadership mais sous certaines conditions (lutte sincère et efficace contre le terrorisme, le financement de l’islamisme radical et surtout, l'extrémisme religieux)… Au final, vous verrez que les Etats-Unis seront à l’origine de l’apaisement. Surtout, s’ils ne veulent pas pousser un peu plus le Qatar dans les bras de la Russie et de l’Iran. En effet, il faut rappeler que le Qatar abrite la plus grande base aérienne américaine du Moyen-Orient (Al Ubeid). Hautement stratégique pour Washington celle-ci est également le QG avancé de l’USCENTCOM… D’ailleurs, dans sa traditionnelle politique imprévisible du « chaud et froid », le président Trump (sûrement « cornaqué » par le Pentagone) a proposé, et ce juste après ses fameux Tweets virulents contre Doha, une rencontre avec l’Emir Tamim. Jusqu’ici, ce dernier refuse encore… Or, tout ceci n’a pas empêché le Secrétaire de la Défense, James Mattis, et son homologue qatari Khalid Al-Attiyah, de conclure, le mercredi 14 juin, un accord de 12 milliards de dollars pour la vente d'avions de combat F-15 !

En définitive, nous pouvons imaginer que la passagère « mise au ban » du Qatar, traduit peut-être, en définitive, une « mise au pas » de l’Arabie saoudite par la nouvelle administration de Washington.

 

Quant à l’Iran, soyons sérieux. Certes, toutes les démocraties ont besoin d’un « Croc-mitaine ». Mais, en dépit des « Tweets » incendiaires et des déclarations hostiles au sujet de l’Iran (qui ne sont pour moi que des éléments de langage diplomatique visant simplement à rassurer l’Arabie Saoudite et Israël) du candidat puis du Président Trump, celui-ci ne pourra pas (ni ne le voudra réellement) tenir ses engagements, notamment sur une éventuelle abrogation de l’accord sur le nucléaire iranien signé en juillet 2015. D’abord, car il s'agit d'un accord multilatéral et les Etats-Unis ne peuvent pas l'annuler au nom de la Russie, de la Chine, et de l'UE. Ensuite, et Tillerson, Mattis et McMaster le savent très bien, l’Iran, nation plurimillénaire et Etat phare du chiisme est (re)devenu incontournable dans tout règlement sérieux des crises régionales (n’oublions pas la collaboration américano-iranienne, certes discrète mais concrète, depuis des années, en Irak et en Afghanistan…). Enfin, il est peu probable que l’ancien businessman Trump comme d’ailleurs les grandes firmes américaines déjà très présentes à Téhéran, laissent s’échapper les nombreuses opportunités que représente l’immense marché iranien…

Ce retour sur la scène du Moyen-Orient Ne serait-il pas contraire aux promesses de campagne de Donald Trump résumées à son slogan "America First" ?

Pas nécessairement. D’abord, sur le plan économique, ce « retour » des Etats-Unis au Moyen-Orient est bénéfique pour les emplois américains et la balance commerciale du pays.

Les importants contrats, notamment dans le domaine de l’armement, déjà signés avec l’Arabie saoudite et dernièrement avec le Qatar en sont la meilleure illustration. D’autant, que de nombreux autres accords commerciaux sont attendus avec d’autres pays de la région.

Enfin, sur le plan politique, il est certain que la nouvelle administration de Washington a bien retenu les erreurs du passé. L’interventionnisme dogmatique et moralisateur américain de ces dernières décennies et enfin, l’utopie dévastatrice du Regime change et du Nation building, ne sont plus à la mode sur les rives du Potomac… du moins chez ceux qui tiennent actuellement la barre. Indifférents aux « droits de l’homme » et aux idéologies, l’ancien homme d’affaires et les hommes qui l’entourent sont des pragmatiques et des réalistes attachés aux seuls intérêts nationaux des Etats-Unis, qu’ils soient économiques, commerciaux ou encore géostratégiques.

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