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Lettre à mes amis tunisiens

Comment rater une révolution (1/2)

Ben Ali parti, la Tunisie se reconstruit. Peut-être devrait-elle considérer l'exemple ukrainien : la "révolution orange" n'a en effet pas provoqué les changements escomptés...

Arnaud Dassier

Arnaud Dassier

Arnaud Dassier est un entrepreneur et consultant dans le secteur d'Internet. Il est spécialiste de l'Internet politique, il a notamment contribué aux campagnes présidentielles de Jacques Chirac (en 2002) et de Nicolas Sarkozy (en 2007).

Depuis 2010, il est Consultant, membre du conseil d’administration de The Marketingroup, investisseur & entrepreneur au sein de plusieurs sociétés dans le secteur du numérique.

le site de campagne législative d'Arnaud Dassier

 

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Nous, Français, n’avons pas été à la hauteur de ce qu’incarne notre pays dans les événements en Tunisie. Tels les trois petits singes, nous n’avons voulu ni voir, ni écouter, ni parler. Moi le premier, malgré ou à cause de mes nombreux voyages en Tunisie, je relativisais la sévérité du régime. Je confondais le silence de mes amis tunisiens avec une acceptation relative.

Michèle Alliot-Marie a expié cette faute pour nous tous. En servant l’antique rôle politico-symbolique du bouc émissaire,  elle aura au moins été vraiment utile une fois, et pu ainsi finir en beauté 20 ans de carrière ministérielle fantomatique.

Notre devoir est désormais d’être aux côtés de nos amis Tunisiens pour les aider à réussir cette révolution. C’est un devoir d’amitié, et au delà, un devoir historique majeur tant les enjeux de cette révolution dépassent la seule Tunisie et engagent l’avenir de l’ensemble du monde arabe. La France a une longue expérience des révolutions ratées qui prouve, s’il en était besoin, qu’il est plus facile de rater une révolution que de la réussir. Il y a deux moyens de rater une révolution :

  • Ne pas aller assez loin
  • Aller trop loin

 

"Révolution orange" : le contre exemple ukrainien

En 2005, les Ukrainiens ont mené une formidable révolution pacifique contre un régime autoritaire, une fausse démocratie corrompue et criminelle. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Pas grand-chose. On est quasiment revenu au point de départ avec le retour au pouvoir de ceux là même qui avaient été chassés six ans auparavant. Ils ont gagné les dernières élections de 2010 et réinstallent progressivement mais sûrement un régime autoritaire sur le modèle russe. Comment en est-on arrivés là ? Deux raisons majeures :

  • La faiblesse : l’absence de rupture réelle avec les hommes du passé
  • L’incompétence : l’absence de rupture réelle avec les habitudes et le système du passé

 

Pas de bonne révolution sans épuration

Les démocrates ukrainiens ont commis l’erreur fatale de passer, et en plus de respecter, un accord avec ceux qu’ils avaient pourtant combattus et chassés, afin de débloquer la situation politique et d’éviter un affrontement peut-être plus violent. Les tenants du précédent régime autoritaire et corrompu ont donc pu continuer à faire de la politique et des affaires sans être inquiétés par la justice, malgré leurs nombreux méfaits passés (prédation, corruption, élections truquées, meurtres…). Ils ont même gagné les élections démocratiques de 2010, les Ukrainiens étant soucieux de retrouver un peu d’ordre, après cinq ans d’instabilité politique et économique due à une révolution inachevée. Revenus aux affaires depuis un an, eux n’ont pas commis la même erreur : plusieurs membres des gouvernements "orange" sont actuellement en prison.

Les Tunisiens ont donc raison de vouloir épurer le système politique et économique mis en place par le régime Ben Ali. Une révolution doit nécessairement rompre avec les hommes et le système du régime précédent.

Une révolution ne doit pas être seulement politique

Pour être durable et profonde, elle doit se créer un nouveau socle économique et social.

En Ukraine, les nouveaux responsables politiques de la révolution orange ont fait preuve d’une incroyable incompétence. Ils n’ont pas su transformer la révolution politique en révolution institutionnelle, sociale, économique et culturelle. Ils ont mis en place, à la va-vite, pour des raisons politiciennes, une Constitution ridicule qui a créé une instabilité politique permanente.

Plutôt que d’appliquer la thérapie libérale qui avait si bien réussi chez leurs voisins d’Europe centrale après 1989, ils ont largement laissé en place le système post-soviétique - dirigiste, protectionniste et socialo-bureaucratique -, par incompétence, corruption ou démagogie politicienne (pour s’assurer les voix des plus démunis à coup de subventions sociales et de prix dirigés). Une vraie démocratie a besoin d’une économie libérale pour s’implanter profondément dans la société, grâce à l’ascenseur social qui lui assure le soutien des classes moyennes émergentes.

Reconstruire le tissu économique tunisien

Les Tunisiens ne doivent pas se contenter de se réapproprier les biens mal acquis et d’assurer des élections libres. La Constitution doit garantir le rôle de la société civile, mais sans pour autant menacer la stabilité des institutions politiques et l’autorité de l’exécutif.

Surtout, il est impératif de permettre enfin aux Tunisiens de déployer librement leur énergie entrepreneuriale pour participer au développement économique et sociale de la nouvelle Tunisie, et faire revivre l’héritage de l’extraordinaire culture commerciale de l’antique Carthage. La Tunisie doit rompre avec l’économie dirigée et le tropisme socialiste du régime précédent et du Maghreb post-colonial. Les jeunes Tunisiens, diplômés mais trop souvent chômeurs, doivent pouvoir créer des entreprises sans être entravés par une bureaucratie ou des impôts excessifs. Sinon, à défaut de soulever le couvercle sur la cocotte économique,  une nouvelle explosion sociale pourrait rapidement menacer l’ordre et les acquis de la révolution.

 

(épisode 1 / 2 - La suite demain...)

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