Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International

THE DAILY BEAST

Comment Poutine tente d’utiliser l’assassinat de son ambassadeur en Turquie pour maximiser ses gains politiques

C'est fini pour le spectaculaire assassinat qui a choqué le monde. Les tentatives de transformer cet assassinat en arme géopolitique, elles, ne font que commencer.

Michael Weiss

Michael Weiss

Michael Weiss est journaliste pour The Daily Beast.

Voir la bio »Roy Gutman

Roy Gutman

Roy Gutman est un journaliste indépendant basé à Istanbul, ancien directeur du bureau moyen-oriental du groupe de presse McClatchy.

Voir la bio »

The Daily Beast par Roy Gutman & Michael Weiss

Istanbul - Il peut avoir crié "Allahu Akbar" avant qu'il ne commette son assassinat. Il peut avoir appelé à la vengeance pour les bombardements de Moscou en Syrie. Mais certains membres du gouvernement turc et la presse ne dépeignent pas le jeune policier qui a assassiné l'ambassadeur de la Russie en Turquie lundi, comme un djihadiste. Ils le présentent comme le disciple d'un religieux musulman vivant en exil aux Etats-Unis. Et le crime, qui à peine 24 heures plus tôt menaçait de provoquer une crise entre la Russie et la Turquie, est tout à coup décrit comme une sorte de complot occidental.

Le résultat de cette tragédie pourrait bien être l’occasion d’un renforcement des relations turco-russes au détriment de la relation plus ancienne et très stratégique entre Ankara et Washington. Une relation qui a beaucoup souffert depuis le début de la crise en Syrie et s’est encore dégradée après la tentative ratée de coup d'Etat contre le gouvernement turc en juillet dernier.

Mevlet Mert Altintas, 22 ans, a été filmé tirant avec un pistolet semi-automatique et tuant l'ambassadeur Andrey Karlov lors de l’inauguration d'une exposition de photos à Ankara lundi soir. Après avoir abattu le diplomate quasiment à bout portant, Altintas a dénoncé, en turc, le bombardement, par la Russie, des civils à Alep, tout en appelant en arabe à poursuivre le djihad. Ses cris de "Allahou Akbar" , ou Dieu est grand, ont déjà conduit certains, dont Donald Trump, à le décrire le tueur comme un extrémiste islamique.

Mais ce n’est peut-être pas aussi simple.

Lorsque la police turque a perquisitionné l'appartement d’Altintas, elle dit avoir trouvé des livres sur al-Qaïda, mais aussi sur Fethullah Gülen, un religieux musulman qui vit en exil, en Amérique. Gülen n'a jamais été associé à la violence, jusqu'à ce qu’il ait été accusé d'utiliser des loyalistes de l'armée de l'air turque et des militaires pour tenter de prendre le pouvoir à l'été, et tenter de capturer le président turc Recep Tayyip Erdogan, son ancien allié politique.

Le rôle de Gülen dans le coup d'état a été un point de discorde entre Ankara et Washington. Erdogan exige son extradition et des médias pro-gouvernementaux en Turquie, tels que le journal Yeni Safak, ont été jusqu’à accuser Gülen, qui est domicilié en Pennsylvanie depuis 1999, d'être le cerveau présumé du coup d' Etat raté, soutenu par la CIA et donc d’agir aux ordres du gouvernement américain.

Cette théorie du complot a été renforcée par fait que le président américain Barack Obama a attendu des semaines avant d’appeler Erdogan pour lui exprimer son soutien, alors que le président russe Vladimir Poutine a téléphoné à son homologue turc en exprimant une solidarité sans faille, le lendemain de la tentative de coup d’Etat. Ce message, couplé avec les excuses d'Erdogan pour avoir abattu un avion de chasse russe en novembre 2015, a permis d’améliorer les relations gravement détériorées entre la Russie et la Turquie, qui avaient provoqué une suspension des relations touristiques et commerciales.

Ceci, alors que la Turquie est maintenant ébranlée par une vague de violence : deux attaques terroristes attribuées à des séparatistes kurdes au cours des 10 derniers jours, des extrémistes islamiques qui ont également attaqué des cibles civiles turques, s’ajoutent à la tentative de coup d'Etat de mi-juillet, et au premier assassinat d'un ambassadeur étranger. Erdogan a tenté à plusieurs reprises d'amalgamer les islamistes, la violence kurde et la tentative de coup d'Etat face à une opinion sceptique, mais l'assassinat de lundi vient au secours de sa thèse.

Dans un autre épisode de violence, un homme s’est approché de l'ambassade américaine à Ankara mardi et a tiré plusieurs coups avec une arme semi-automatique. Il a été arrêté et on ne sait pas s'il y avait un lien avec l'assassinat de Karlov, qui a eu lieu dans une salle d'exposition de l’autre côté de la rue où se trouve l'ambassade.

Altintas a été présenté par plusieurs agences de presse comme diplômé d'une école dirigée par le mouvement Gülen, pour préparer les élèves des écoles du secondaire, et des collèges à passer des examens d'entrée à l’académie de police. Cela semble anodin, mais le gouvernement turc a obtenu dit avoir rassemblé des témoignages d'anciens diplômés sur la façon dont les administrateurs ont obtenu les réponses aux examens et les ont distribués aux élèves à l'avance.

Le gouvernement prétend que ces écoles préparatoires sont utilisées par le mouvement Gülen pour placer ses adeptes dans toute l'armée, les services de sécurité, les tribunaux et les bureaux des procureurs. L'oncle de Altintas, que la police a brièvement détenu lundi, était un des administrateurs des écoles Gülen.

Les voyages de Altintas à la mi-juillet ont également suscité des soupçons.

A la veille du coup d'Etat, qui a eu lieu le 15 Juillet, il a acheté un billet d'avion au départ de Diyarbakır, où il était en poste, vers Ankara, et a demandé un congé pour plusieurs jours à partir du 16 juillet. Quand le coup d’Etat a échoué, la police a annulé tous les congés, mais Altintas aurait voyagé quand même, selon le ministère turc de l'intérieur.

Son officier supérieur, identifié comme Kahraman Sezer, a été arrêté après le coup d'Etat pour des liens présumés avec le mouvement Gülen. Altintas a également été suspendu de ses fonctions au début octobre, puis rétabli six semaines plus tard.

Gülen, qui vit une vie recluse et parle rarement aux médias, a publié une déclaration lundi, qui condamnait l'assassinat présenté comme un « acte terroriste haineux».

Depuis, Erdogan a évité de s’en prendre directement au mouvement Gülen dans ses déclarations publiques. Au lieu de cela, il a exprimé la volonté, en parallèle avec son homologue russe Vladimir Poutine, que l'assassinat n’empêche pas le réchauffement des relations entre les deux pays.

Et il a lié les attentats kurdes contre la police turque et les militaires à l'assassinat, tout en indiquant que l’enquête sur les complices d’Altintas avançait.

Et il a relié l'insurrection menée dans le sud de la Turquie par les guérilleros du Parti des Travailleurs du Kurdistan avec l'assassinat de lundi. "Si vous faites attention, vous remarquerez que les attaques terroristes qui se déroulaient dans les régions montagneuses ont maintenant lieu dans les villes. Ils ont même commencé à cibler l'ambassadeur de Russie."

Les efforts visant à relier Altintas aux Gülenistes sont repris dans la presse russe, qui suggère que la fusillade ne nuira pas au réchauffement des relations entre les deux pays.

L’agence russe Interfax, par exemple, a cité un fonctionnaire turc non identifié qui dit que c'est l'hypothèse principale concernant la motivation d’Altintas pour commettre cet assassinat.

Le tabloïd Infox, pro-Kremlin, affirme que le maire d'Ankara a revendiqué sur Twitter lundi soir, qu’Altintas était membre du mouvement islamiste, tandis que la chaîne de télévision russe la plus regardée qui appartient à l'Etat, Channel One, relaie les analyses des médias turcs.

Pendant ce temps, Kirill Koktysh, professeur agrégé au Moscow State Institute for International Relation, l'une des universités les plus prestigieuses de Russie, a été interviewé par le journal pro-gouvernemental Komsomolskaïa Pravda, en disant que non seulement Gülen était soupçonné d’être l’architecte de la tentative de coup d’Etat en juillet, mais que "quelqu'un est derrière lui. La situation est assez compliquée. Je pense qu'il y a plusieurs pouvoirs qui souhaitent une brouille entre la Russie et la Turquie. Aussi bien au Moyen-Orient qu’ailleurs".

L’ultra-nationaliste russe Vladimir Zhinirovsky n'a pas perdu de temps lundi soir en affirmant que l'assassinat de l'ambassadeur Karlov était une opération camouflée téléguidée par l'Occident pour empêcher la réconciliation turco-russe. Même le commentaire de Poutine à propos de l’attentat suivait la même ligne conspirationniste : plutôt qu'un assassinat idéologiquement ou religieusement motivé a déclaré M. Poutine, le geste d’Altintas est une "provocation" pour empêcher l'amélioration des relations bilatérales entre Russie et Turquie. Alexey Pushkov, l'ancien président de la commission des affaires étrangères de la chambre basse du parlement russe, a fustigé les médias occidentaux qui répandent des mensonges "hystériques" au sujet de l'intervention de la Russie à Alep.

Poutine, qui est arrivé au pouvoir en 1999 après une série d'attentats mystérieux à Moscou, attribués à des terroristes tchétchènes liés al-Qaeda, a promis d’éliminer les «bandits» qui sont derrière le meurtre de Karlov.

Tout au long de la guerre civile syrienne, et bien avant l'intervention militaire directe de Poutine, les organes de propagande de l'Etat russe ont accusé les Etats-Unis de soutenir Al-Qaïda et d'autres groupes djihadistes tels qu'ISIS, tout en exigeant en même temps que la Russie et les Etats-Unis forment une alliance commune dans la guerre en cours contre l'extrémisme islamique.

L’aspect güleniste, et son anti-américanisme implicite, ont été utilisés des deux côtés pour combler le fossé entre Ankara et Moscou. Après le coup d’Etat de juillet, par exemple, la Turquie a allégué que le pilote qui abattu le chasseur russe Su-24 en novembre 2015 était l'un des partisans de l'imam Gülen. Une accusation reprise par Sputnik, le portail de propagande en langue anglaise du Kremlin. "C’est ce mouvement infiltré dans l’Etat qui a détérioré nos relations avec la Russie," a déclaré à CNN Turk, Melih Gokcek, le maire d’Ankara après la tentative de putsch. « Ce fut un incident, auquel l'un des pilotes appartenant à cette organisation a participé, je vous le garantis." Gokcek, il faut le signaler, a aussi associé Altintas au mouvement de Gülen lundi.

Amanda Sloat, l'ancienne sous-secrétaire adjointe des Southern Europe and Eastern Mediterranean Affairs du State Department a déclaré au magazine Foreign Policy : "Je pense que les États-Unis sont les grands perdants de cette affaire"

Poutine, qui n’est pas du genre à ne pas exploiter une crise, pourrait bien utiliser cet assassinat pour élargir le fossé entre les Etats-Unis et la Turquie, alliés au sein de l'OTAN.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !