Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
©Lazy Sam

Qatar

Comment le Qatar est devenu le trésor de guerre de l’offensive turque pour s’imposer en nouvelle championne du monde musulman

L'émirat finance les projets expansionnistes d'Erdogan, qui entend devenir le nouveau "calife".

Emmanuel  Razavi

Emmanuel Razavi

Diplômé de Sciences politiques, Emmanuel Razavi est grand reporter. Spécialiste du golfe persique, il a notamment collaboré avec Planète, Arte, M6, France 24, Valeurs Actuelles, le Figaro Magazine, le Spectacle du Monde et Paris Match. Il est auteur de plusieurs essais et  documentaires sur le Proche et le Moyen-Orient.

Il dirige le média FILD.

Son dernier ouvrage, coécrit avec Alexandre del Valle, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

Voir la bio »

Atlantico : Le Qatar investit massivement en Turquie et la Turquie se positionne comme nouveau leader du monde musulman. Les déclarations d'Erdoghan au lendemain des attentats de Christchurch, appelant à une nouvelle guerre de religions, ne laissent place à aucune ambiguïté. Le Qatar devient-il le nouveau fer de lance financier d'un monde musulman incarné par la figure d'Erdogan et résolument anti-saoudien ? 

Emmanuel Razavi : Il faut d’abord noter que l’un des éléments notables qui unit le Qatar à La Turquie, et particulièrement les Al Thani au président turc Erdoghan, c’est l’organisation islamiste des frères musulmans, que les deux pays soutiennent. Il existe par ailleurs une guerre d’influence entre la Turquie de Erdoghan qui s’est fait le chantre de l’islam politique prôné par les Frères musulmans, et l’Arabie Saoudite wahhabite, ultra conservatrice, de bin Salmane, chacune oeuvrant pour prendre la main sur l’Islam dans le monde arabe.

C’est dans ce contexte que le Qatar, qui a été isolé géopolitiquement par l’Arabie saoudite depuis juin 2017, a trouvé en la Turquie un allié de circonstance. Il s’agit là d’une part d’une alliance militaire, puisque les Turcs sont présents militairement à Doha, mais aussi, d’autre part, d’une alliance économique puisque le Qatar a soutenu la Turquie et ses banques à coups de milliards de dollars, au moment de la chute de sa monnaie. En clair, le Qatar soutient aujourd’hui pleinement le positionnement d’Erdoghan, lequel se voit en nouveau calife de la communauté musulmane au Moyen-Orient. En contrepartie, la Turquie protège le petit émirat de ses ennemis.

De son côté, l'Arabie saoudite, qui a imposé un embargo au Qatar depuis 2017, pourrait, eu égard à sa communication, passer pour un pays délaissant peu à peu le wahhabisme au profit d'un nationalisme saoudien. Doit-on croire en cette nationalisation de la politique saoudienne et en l'abandon des volontés expansionnistes saoudiennes, y compris islamistes ? 

Je crois que la vision occidentale de l’Arabie saoudite est souvent faussée, car elle oppose systématiquement religion et nationalisme, alors que les bédouins du golfe Persique ne le voient pas ainsi. Je l’ai d’ailleurs expliqué dans mon livre « Qatar Vérités interdites » (éditions de l’Artilleur). Les bédouins du Golfe persique sont hyper religieux, du moins en apparence, et en même temps extrêmement nationalistes. Ils cultivent en fait le culte d’un état la plupart du temps incarné par un clan ou un chef au pouvoir, et d’une religion : l’islam. A l’inverse de la France, au Qatar comme en Arabie saoudite, ils ne dissocient pas l’un de l’autre. Dans les deux cas, ils sont islamo-nationalistes. Alors je pense que l’on n’est pas près de voir émerger une Arabie saoudite qui se priverait de sa stratégie d’influence politico religieuse dans la région, surtout face à l’Iran et à la Turquie qui la menacent. Ceux qui prétendent le contraire sont dans le déni le plus total, ou méconnaissent cette région dans laquelle il faut avoir vécu pour en comprendre réellement les codes.

Ces équilibres régionaux pourraient-ils conduire à un isolement de l'Arabie saoudite dans le monde musulman et à un renforcement turc ? Ce renforcement, qui a déjà lieu, est-il plus ou moins menaçant que ne l'a été celui de l'Arabie saoudite ? 

L’Arabie saoudite, après le meurtre de Khashoggi sur ordre du Prince héritier Mohamed Bin Salman, a été sévèrement mise à l’index par la communauté internationale, y compris par les Américains. Cependant, je ne la vois se trouver isolée. Au-delà des symboles, elle reste en fait un immense enjeu de business pour l’ensemble des démocraties occidentales qui lui vendent technologie, avions ou armements. Bien sûr, comme je l’ai dit, il y a aussi un enjeu de soft power entre elle et la Turquie, et l’affrontement politico-religieux est bien réel. Mais si l’on analyse la situation avec pragmatisme, la réalité est que cela contribue en quelques sortes à un certain l’équilibre géopolitique, même s’il est certes précaire. Après, une chose demeure certaine : la Turquie demeure une véritable puissance militaire et stratégique, qui s’appuie sur une culture très ancienne et une économie réelle. En dehors de l’Iran, La seule vraie puissance politique, économique, militaire et stratégique du Moyen-Orient se trouve à Ankara, et non à Ryad. Sans le pétrole et la protection des Américains, les Saoudiens ne sont rien. Les Turcs, eux, sont maîtres chez eux et sont puissants bien au-delà.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !