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©ERNESTO BENAVIDES / AFP

Bonnes feuilles

Comment le poids de nos sociétés modernes et de la pression culturelle perturbent le désir et la quête du plaisir

Catherine Grangeard publie "Il n'y a pas d'âge pour jouir, La retraite sexuelle n’aura pas lieu !" (Larousse). Quand un écrivain à succès qualifie publiquement d’« invisibles sexuellement » les femmes de plus de 50 ans, il prétend dire tout haut ce que les hommes pensent tout bas. A-t-on le droit d’assigner 14 millions de femmes à la retraite sexuelle ? Extrait 1/2.

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard est psychanalyste. Elle est l'auteur du livre Comprendre l'obésité chez Albin Michel, et de Obésité, le poids des mots, les maux du poids chez Calmann-Lévy.

Elle est membre du Think Tank ObésitéS, premier groupe de réflexion français sur la question du surpoids. 

Co-auteur du livre "La femme qui voit de l'autre côté du miroir" chez Eyrolles. 

Voir la bio »

Les femmes elles-mêmes ont peur de leur plaisir, c’est quand même un comble. L’ignorance n’est pas seule responsable. S’autoriser est le préalable.

« La vulve, c’est une chose ou une absence ? La réponse à cette question change tout. Parler du “mystère” féminin et le sexisme démarre. L’orgasme illumine toutes les régions du cerveau, mieux que la méditation », s’esclaffe Ondine.

« En plus, nous savons qu’il existe même des orgasmes énergétiques, par la pensée… C’est atroce, il existe plus de mots pour décrire la saveur d’un sandwich que pour l’orgasme. La performance redevient une pression. Ras le bol des dogmes en tous genres. Même si une bonne santé sexuelle caractérise un être humain qui vit à part entière. »

Comme d’autres, Sarah Barmak dit que les femmes sont plus sensibles aux messages culturels et sociaux concernant le sexe. Dès le plus jeune âge, on leur apprend à ne pas s’attarder sur leur excitation sexuelle qui est génitalement moins visible que pour les petits garçons. On revient toujours au visible. Ce qui ne se voit pas, ça n’existe pas ?

Ondine peste un peu et reprend ses commentaires livresques. « Faut voir d’où on part. En 1993, quand Baise-moi est publié, neuf éditeurs l’ont déjà refusé. Depuis, Virginie  Despentes est devenue une star. Ces femmes font évoluer les consciences. Travaux après travaux, œuvres après œuvres… Je préfère les livres, les musiques, et les films grand public. Il me semble plus utile de donner à penser au grand public plutôt qu’à un petit milieu d’initiés.

Dans mon Club, j’aimerais faire entendre Angèle et son “Balance ton quoi” et les chansons de Pomme “J’suis pas dupe”, “Toutes ses failles” pour que toutes les réalités soient perçues. On avait le TOP 10 et le CAC 40, voilà les sélections 50 et plus », s’amuse-t-elle toute seule. « Depuis 2014, le million d’entrées est atteint pour Sous les jupes des filles, ce film où le refus angoissé de la ménopause est si bien joué par Isabelle Adjani. L’amitié joyeuse entre femmes, leur approche du sexe et leurs plaisanteries, c’est heureusement comme ça de nos jours entre nous. Dans la queue au cinéma, j’avais entendu un homme dire “c’est un film pour les filles”. Une de ses amies lui a rétorqué qu’il est vraiment déplorable de ne pas remarquer que dans ce cas 80 % des films sont des films pour les hommes. Faire la réflexion, “un film pour les filles” revient à considérer normal de traiter le sujet du seul point de vue masculin. »

Ce que l’on voit le plus souvent devient la norme sans que l’on y prenne garde. Ce que chaque personne trouve normal a subi l’influence socio-culturelle majoritaire.

« Le gars s’est fait pourrir par ses copines. À la fin il a reconnu ce “male gaze”. Espérons que ce ne soit pas que pour avoir la paix et éventuellement leur faire plaisir. La misogynie ordinaire, planquée dans les blagues, dans des remarques qui ne sont pas vraiment désobligeantes, passe souvent inaperçue. C’est aussi ce qui fait le terreau de tout le reste, plus grave. »

Sur le divan, on sent les évolutions. Depuis ces dix dernières années, le sexe est parlé plus crûment par toutes et tous. Quand on relit des ouvrages de Freud, on mesure le changement. Freud a été novateur en écoutant les névrosées et en leur donnant la parole à l’époque où les aliénistes leur faisaient prendre des bains glacés pour les « calmer ».

Sigmund Freud est un homme de son temps et de son milieu. Il a beau mettre en lumière l’inconscient, il n’est pas capable de s’extraire des rapports homme/femme en vigueur. Il dit donc des âneries, même s’il faut lui reconnaître qu’il a avoué à la fin de sa vie ne rien savoir de ce qu’il nomme le « continent noir » que demeure la sexualité féminine à ses yeux. Les avancées que Freud a permises, la libération de la parole de toutes et tous, font que nous le reconnaissons comme un homme ayant fait évoluer les mentalités, même s’il faut amèrement regretter une partie de ses propos qui ont fait perdurer un système ignorant la sexualité féminine. On peut critiquer des parties sans rejeter le tout. La psychanalyse n’est pas une secte. Sa pratique évolue avec le temps. Les différents apports ne peuvent que l’influencer puisque l’on est au cœur de l’humain. Un petit milieu orthodoxe et réactionnaire (et bien implanté dans les médias) ne reflète pas la façon dont les psychanalystes prennent en charge les millions de personnes qui se rendent dans nos cabinets, y déversent leurs souffrances, et pour lesquelles nous savons être à l’écoute et le plus souvent à la hauteur. Qui pourrait revendiquer ne jamais avoir commis d’erreur ? Les failles que chacun porte en soi sont celles qui laissent passer la lumière. Les failles sont à (re)mettre en valeur.

Faim d’amour, encore et toujours ?

Derrière la tyrannie qui définit un seul type de corps, de sexualité, on repère celle qui rétrécit les possibilités de vivre pleinement à tout âge. Toute définition exclusive ouvre la porte aux excès et parfois aux pathologies. La sexualité des femmes a toujours été contrôlée. L’âge n’est qu’un critère parmi d’autres.

S’engager fait de plus en plus peur, Yannick n’a pas tort. Eva Illouz parle même de non-amour. Cette sociologue explique le désamour : l’amour est devenu une liberté.

Les pratiques matrimoniales ont été fortement modifiées. Désormais, l’attachement serait ponctuel. Le prix à payer de la liberté est une insécurité « ontologique ».

Ainsi, il n’y a pas que l’âge qui soit un frein. Ce qui poserait problème, c’est le « consumérisme sexuel ». Tout en souhaitant éviter deux écueils, celui de la complainte conservatrice et l’approche libertarienne, Eva Illouz nous permet de cerner ce qui fait craindre aux femmes de plus de 50 ans de ne plus entrer dans les critères de désirabilité sociale. Le malaise n’est donc pas purement individuel. Un examen critique des conditions sociales menant à une intégration personnelle de critères qui contextualisent le malaise montre que la liberté a plusieurs facettes. Durkheim parlait d’anomie à propos du suicide. Que ce soit la liberté ou l’anomie, une redéfinition des termes s’impose. Chacun pense à des choses différentes alors que tous croient parler de la même chose. L’anomie, c’est une perte du sentiment de se repérer dans les normes ambiantes. Or, plus le monde paraît compliqué, plus s’y retrouver le devient forcément. Quant à la liberté, n’est-il pas illusoire de penser que l’on soit d’accord d’emblée sur ce que ce terme recouvre ?

Plus on privilégie la liberté à l’égalité ou à la justice, plus les puissants renforcent leur pouvoir. La libération sexuelle a plus profité aux hommes, les femmes en ressentent parfois de l’amertume. C’est logique puisque la liberté avantage ceux qui sont déjà les plus libres. Ainsi le concept de liberté négative prend tout son sens. Non seulement pour celles et ceux qui sont les perdants de l’histoire, mais plus globalement dans le désengagement et le désenchantement qui s’ensuivent. Les acquis historiques et leur mésusage sont bien là. Un détournement égoïste pourrait ruiner l’importance des avancées. Égoïste parce que certains dominants ont voulu jouir goulûment, sans limites et sans partage. Les femmes veulent rétablir la situation.

Les relations se sont dérégulées comme le marché économique, au profit d’une petite minorité. Ainsi, ceux qui catégorisent leurs objets sexuels selon leur âge, en moins de 16 ans ou plus de 50 ans, sont aussi ceux qui plombent tous les rapports humains. Comme le rappelle la sociologue Eva Illouz, cette violence symbolique dépasse largement les individus. Les forces sociales invisibles dans les choix sexuels individuels montrent que le désir ne relève pas du pur hasard. Le choix traduit au contraire un mode d’organisation des sociétés. L’échange sexuel place les partenaires dans des situations à décrypter car elles les dépassent complètement.

Les relations négatives sont expliquées différemment par Durkheim ou Freud. Le premier se réfère à l’anomie et le second à la compulsion de répétition et à l’instinct de mort qui mènent à la destructivité et à l’impossibilité d’entretenir de vraies relations. L’un est sociologue, l’autre psychanalyste. Les axes s’enrichissent mutuellement.

Au travers de l’affirmation de soi et d’une revendication de liberté, nous en arrivons aussi à la négation des autres.

Je cite Eva Illouz : « Notre modernité hyperconnectée semble quant à elle marquée par la formation de quasi-relations ou liens sociaux négatifs  : le coup d’un soir, la baise sans préliminaire et sans sentiment, le plan cul régulier, le plan cul plus, les passades, le copain de baise, le casuel sex, le casual dating, le cybersexe sont quelques expressions employées pour désigner des relations définies comme éphémères, avec peu ou pas d’implication de la part du sujet, souvent dépourvues de sentiments et contenant une forme d’hédonisme autocentré où l’acte sexuel se présente comme le seul ou principal objectif. »

Les seniors ne sont pas les seuls à souffrir de l’absence de sexualité et de solitude.

Extrait du livre de Catherine Grangeard, "Il n'y a pas d'âge pour jouir, La retraite sexuelle n’aura pas lieu !", aux éditions Larousse.

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