Comment le monde est devenu de plus en plus bruyant sans que notre corps ne sache s’y adapter | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Santé
Comment le monde est devenu de plus en plus bruyant sans que notre corps ne sache s’y adapter
©Reuters

Remue-ménage constant

Comment le monde est devenu de plus en plus bruyant sans que notre corps ne sache s’y adapter

Le monde est de plus en plus bruyant. Confronté à ce bruit constant, notre corps peine à s'adapter et de nouveaux troubles se développent.

Mireille  Tardy

Mireille Tardy

Médecin ORL Phoniatre à l’Hôpital de la Timone (Marseille), membre du Conseil d’administration et du Comité scientifique de l’association Journée Nationale de l’Audition. Elle est co-auteure du livre « L’Audition : guide complet » paru aux éditions JLyon, 2012.

Voir la bio »

Atlantico : Pourquoi le monde est-il devenu aussi bruyant ? L'est-il plus qu'avant ?

Mireille Tardy : Le monde est effectivement fort bruyant. Pourquoi ? Vaste question ! Il a toujours été bruyant, il n’y a qu’à relire Boileau et son poème sur les bruits de Paris : le bruit a toujours été un facteur de plaintes, surtout lorsqu’il est produit de manière intempestive, répétitive, ou de manière désordonnée, et par les autres !  Vous posez la question de savoir s’il l’est plus qu’avant : et bien il semble qu’il le soit car il y a beaucoup plus de sources de bruits.  La mécanisation en est en grande partie responsable dans tous les domaines ; les machines agricoles emplissent le silence des campagnes, mais elles ne sont pas seules et les outils électriques des « jardiniers du dimanche » remplissent tout autant les lotissements ruraux ou à l’orée des villes. Mais les stupides affaires portées en justice pour faire taire les coqs, les ânes et autres chiens, montrent bien aussi que le bruit est d’autant plus gênant et insupportable qu’on n’y est pas habitués et/ou qu’il nous surprend de manière imprévisible et répétitive. Dans l’industrie, le bâtiment, la mécanisation s’est imposée mais aussi chez les « cols blancs » dans les bureaux, avec les ordinateurs, les imprimantes, les photocopieurs, les fax, et jusqu’aux climatiseurs dans les bureaux, les salles de réunions, etc…Le téléphone, les alertes de communication orales ou par mails, les vidéoconférences, imposent ce bruit de langage au milieu d’autres bruits, et en plus sans toujours voir le locuteur ce qui augmente les difficultés de compréhension et font paraitre ces bruits encore plus gênants.  De plus, le développement des transports, qu’ils soient terrestres (avec la bétonisation des sols à outrance pour faire passer –bruyamment- nos véhicules à moteurs), ou aériens, atteint tous les territoires ou presque, mais se concentre dans les grandes villes et sur certains axes créant des territoires particulièrement bruyants dont la cartographie commence à être bien connue. Dans les transports, s’ajoute le bruit des messages oraux en direction des passagers, annoncés par signaux musicaux, d’information sur le transport en question. Nous avons tous pu constater combien ces messages sont souvent peu compréhensibles, masqués par le bruit des transports eux-mêmes qui, bien entendu, ne s’arrêtent pas pour permettre leur plus grande clarté ! 

Cela fait écho aux annonces orales faites dans les grands magasins sur fond musical incessant, « force de vente » oblige, pour mettre en confiance et détendre le consommateur. Avec cela, il faut aussi se tourner vers les constructions qui depuis longtemps ont cessé d’être en pierre et se sont longtemps faites en matériaux peu absorbant et réverbérant, laissant se propager le son, et dans lesquelles le havre de silence n’était plus trouvé. Fort heureusement depuis quelques années, les normes de bruit dans les constructions modernes ont entrainé de grands progrès salutaires.

Mais la mécanisation, entrée dans la maison avec l’électroménager, les progrès inouïs dans le domaine du son, ont fait rentrer du bruit dans nos maisons…et pour notre plus grand plaisir ! Plaisir ? Vraiment ? Oui, vraiment, quand c’est nous qui le déclenchons et qui en tirons profit ! Mais gêne parfois insupportable lorsque ces mêmes bruits sont produits intempestivement et souvent de manière répétitive par nos voisins ! Et malgré ce bruit partout, incessant, qui nous assaille partout où nous sommes, nous trouvons le courage d’aller en chercher encore davantage, et là pour notre vrai plaisir, au cinéma, où pourtant le niveau sonore est souvent bien élevé, et surtout dans des concerts, des fêtes, des boites de nuit, où nous pouvons danser jusqu’au bout de la nuit, dans des ambiances extrêmes, heureusement un peu limitées.

Ambiguïté du bruit ! 

 

Bruit plaisir, même celui des autres quand nous le recherchons comme dans la musique, allant même jusqu’à l’écouter en boucle ou longtemps sur nos smartphones et autres baladeurs, entre autre pour nous isoler du bruit des autres, dans les transports, chez soi, ou au travail !!

Bruit gêne ou véritable nuisance, parfois même douleur, quand il nous est imposé, chez nous, en milieu urbain ou dans les transports et surtout au travail, où l’exposition péjorative est évidemment longue.

Ainsi le ressenti du bruit peut éminemment varier, et un bruit semblable peut être ressenti par un auditeur, agréable, supportable, agaçant ou difficilement supportable selon sa source, le lieu, qui ou quoi en est à l’origine, et en fonction aussi des propres dispositions de cet auditeur

Mais le bruit a lui-même des caractères qui va le rendre acceptable ou non. Son éloignement par rapport à la source va transformer son intensité de même que le milieu dans lequel il se propage.

Mais c’est surtout sa durée d’exposition  fonction de son intensité qui va le rendre supportable ou non à un auditeur, et il n’est pas inutile de rappeler que l’acceptabilité d’une exposition durant 8 heures à 80 dB est possible sans protection même en milieu de travail, ou chez soi, ou lors des loisirs, et que cette durée  se trouve divisée pat 2 pour toute augmentation d’intensité du bruit de 3 dB (4 h pour 83 dB, 2 heures pour 86 dB…ce qui aboutit à quelques minutes pour 100db. (NB : 3 dB = doublement de la pression sonore, le dB étant une unité logarithmique).

 

Quel est son impact sur notre santé mentale et physique ? 

 

L’impact d’un bruit sur la santé est multiple, quel que soit ce bruit, et c’est bien cela qui est caractéristique. Sachant que pour l’OMS, « la santé représente un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité » et que « la santé mentale est un bien être psychique, émotionnel, et cognitif, ou une absence de troubles mentaux », on voit bien que parfois, le bruit que l’on trouve agréable et que l’on recherche va être positif pour notre santé mentale et physique et va pouvoir entrainer cet état de « parfait bien- être ». Mais pour autant, ce n’est pas pour cela qu’il est toujours et entièrement  bon pour notre santé physique puisque selon son intensité et sa durée d’exposition il peut être nocif pour les oreilles entrainant d’abord des bourdonnements, pois  une fatigue auditive se traduisant parfois par un « éblouissement auditif » (on n’entend plus clairement) tous 2 transitoires si on s’isole rapidement dans le silence, mais parfois, se traduisant, si l’intensité est trop forte ou l’exposition trop longue, un déficit auditif définitif par lésion des cellules de l’OI. On sait que ces risques sont importants chez les jeunes ce qui en fait un problème de Santé Publique.

 

Parfois même, ces bruits pourtant recherchés par plaisir, souvent très forts, peuvent entrainer des troubles plus généraux cardiovasculaires (palpitations, hypertension, tachycardie), visuels (diminution du champ visuel) ou mentaux avec troubles de l’attention et fatigue excessive. Mais malheureusement, le bruit perçu n’est pas toujours recherché ; il est subi, non agréable, il peut être néfaste et altéré le « bien être », soit de manière transitoire, soit durablement, l’impact sur la santé mentale et physique est majeur ainsi que sur la vie sociale. Le ou les bruits entrainent d’abord des troubles mentaux, surtout si ils déclenchent des bourdonnements (acouphènes) et de l’hyperacousie (bruits même légers intolérables) : même d’intensité acceptable, et à fortiori si ils sont plus importants, ils entrainent des troubles de l’attention, un manque de concentration, une perturbation de la vie habituelle, tandis que selon le volume sonore du bruit, la perception de l’environnement sonore et langagier peut être perturbé, troublant la vie sociale.  Tout ceci amène à un état d’irritabilité puis d’agressivité et d’angoisse, d’autant que le bruit néfaste peut perturber la fonction d’alerte ce qui peut aboutir à un état dépressif, surtout si ces bruits sont répétés, aléatoires ; la personne étant aussi amenée à « guetter » en la redoutant leur apparition.

 

Sur le plan cognitif, outre l’attention, les bruits procurent des difficultés pour le traitement de l’information auditive d’où manque de compréhension, de localisation, d’appréciation des volumes et des distances, d’où crainte de chutes, mais on note aussi des perturbations des activités demandant d’anticiper, de planifier, tandis que la mémorisation en particulier à court terme est perturbée. Les apprentissages le travail intellectuel peuvent en pâtir. La vie sociale peut être très perturbée.

 

D’autant que cet état de stress, de colère, puis d’angoisse s’accompagne d’un cortège de troubles physiques :

Troubles cardiovasculaires, et hypertension, gastro-intestinaux, musculo-squelettiques par les tensions entrainées, fatigue, perte du sommeil et baisse de vigilance diurne (si travail nocturne, manque de sommeil diurne), entrainant une fragilité physique aux infections en particulier saisonnières par baisse des défenses immunitaires, mais pouvant s’accompagner de troubles plus importants ou aggravant les manifestations de ceux-ci (diabète et troubles métaboliques divers), moindre résistance aux diverses pathologies. Si le bruit a altéré l’audition, tout cela peut se trouver majorer, de même que la multiplicité des facteurs de bruit dans les différents moments de sa vie, peut précipiter la personne dans un état précaire (habitant d’un bourg proche d’un lieu industriel et très passager, immeuble en bordure d’une autoroute ou d’une gare, transports en commun matin et soir pour aller travailler en open-space ou sur un chantier par ex).

Le bruit qu’il soit une gêne, persistante, répétée, régulier ou non, ou une nuisance de volume plus important, a des conséquences non seulement auditives mais plus générales, multiples et pouvant être grave . C’est un danger pour la santé, l’équilibre et le devenir social s’une personne.

La lutte contre ce fléau devrait s’organiser avec la même attention que pour les autres fléaux écologiques, et surtout avec énergie en direction de tous.
 

Un sondage de l'IFOP montre que sur 1013 personnes interrogées, 59% subissent des nuisances sonores au travail et 51% estiment que ces nuisances ont un effet négatif sur leur productivité. Comment les nuisances sonores réussissent-elles à nous perturber autant ? Comment y remédier ?


Nous savons que le bruit au travail peut être une gêne, c’est-à-dire un bruit perturbant le fonctionnement auditif mais n’étant pas lésionnel pour l’oreille ; cependant, la répétition, les caractères aléatoires ou réguliers, la perturbation de l’environnement sonore, les difficultés de compréhension entrainées vont perturber les fonctions cognitives et entrainer à la fois de la fatigue, des erreurs, une lenteur, d’où une baisse de productibilité, de l’irritabilité, la perte de la confiance en soi, un manque de prudence par fatigue et perte de la fonction d’alerte (le klaxon de début d’une action dangereuse ou le klaxon de recul d’un véhicule ne sont pas perçus, couverts par du bruit autre ; chez les « cols blancs », confusions langagières, repli sur soi de la personne humiliée, erreurs de frappe, d’orthographe de calculs, de direction d’ordres,..)

Dans tous les cas, ces  ambiances bruyantes retentissent sur l’entreprise directement ou par l’absentéisme entrainé soit par fuite de ses difficultés par l’employé, soit par les troubles physiques ou mentaux entrainés (dépression, révélation d’un état mental pathologique compensé jusque- là qui se décompense :ex troubles bipolaires).

 

En milieu du travail le bruit est trop présent et l’enquête IFOP le démontre. Il est coûteux pour l’entreprise, il l’est encore plus pour l’employé et sa famille, en terme de santé et de qualité de vie.

 

Que faire pour remédier à cet état de choses aussi navrantes ?

En ce qui concerne les bruits nocifs pour l’audition, les nuisances sonores, ils sont bien connus, définis, encadrés, indemnisés au titre des Maladies Professionnelles (N° 42 pour l’AM, 46 pour la MSA). Les employeurs sont tenus à protéger leurs employés (protections recommandées entre 80 et 85 dB A et obligatoires au-delà). Le problème demeure parfois, venant de l’ouvrier : nous avons tous vu dans la rue des ouvriers du BTP ou des TP porteurs de leur casque ou de leurs bouchons d’oreille autour du cou !! Le problème est la gêne lorsqu’il fait chaud, et les difficultés de perception des bruits et des collègues ou les chefs. Des progrès constant sont faits par les acousticiens pour résoudre ces problèmes, reste à répéter les efforts d’information et de formation par l’employeur en lien avec le médecin du travail.

Par ailleurs, l’important est aussi, et sans aucun doute surtout, de traiter le bruit à la source en améliorant les machines, en les isolant au mieux. Là encore des progrès sont faits. Mais il faut aussi traiter les locaux où ces machines seront installées, et éventuellement prévoir une isolation en milieu ouvert. Dans tous les cas, l’information, les sessions de formation devront se développer. Tout ceci est vrai pour les bruits gênants : réduire le bruit à la source en traitant les locaux (bureaux, couloirs, cantines, salles de réunions, laboratoires, lieux de fabrication et de production …) pour améliorer l’absorption des sons indésirables (cloisons, murs, planchers à traiter pour diminuer les réverbérations souvent catastrophiques, choix des matériaux, des machines, des meubles de bureaux…), signalement aux supérieurs et aux instances responsables des problèmes, prise en compte rapide de ces signalements, information, séminaires sur ces problèmes écologiques du bruit dans l’entreprise, lieux permettant aux employés de « se mettre au silence »  et de se détendre. Mais aussi, importance de parler du problème aux collègues « libérer la parole » là aussi car si l’un est géné d’autres le sont sans doute aussi, et de plus, importance pour ne pas stigmatiser l’employé gêné. De plus, permettre sans angoisse pour l’employé,  le changement de poste, voire le reclassement. C’est là encore, par cette parole libérée à tous les échelons de l’entreprise que les choses pourront évoluer.

 

Ainsi, il apparait bien que le bruit est un problème écologique majeur dont il faut parler pour s’en libérer. Des moyens existent, la recherche progresse, et tous doivent se mobiliser pour s’en défendre à tous les moments de sa vie dont le travail, pour que le bruit qui signifie la vie, soit un aspect agréable et convivial de la vie et non pas un poison.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !