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Comment la révolte des Bonnets rouges a fait vaciller Louis XIV, bien avant les Gilets jaunes

Jean-Baptiste Noé et Victor Fouquet publient "La révolte fiscale. L’impôt : histoire, théories et avatars" aux éditions Calmann-Lévy. Du Moyen-Âge aux Gilets jaunes, les révoltes fiscales jalonnent l’histoire de France. Ces mouvements portent une vraie réflexion sur la philosophie de l’impôt, la place de l’État et la liberté des personnes. Les auteurs retracent ces événements qui ont contribué à façonner le monde contemporain. Extrait 2/2.

Victor Fouquet

Victor Fouquet

Victor Fouquet est doctorant en droit économique et fiscal à la Sorbonne, auteur de La Pensée libérale de l'impôt - Anthologie (Libréchange, 2016).

Voir la bio »Jean-Baptiste  Noé

Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire, rédacteur en chef de la revue de géopolitique Conflits. 

Il est auteur notamment de : La Révolte fiscale. L'impôt : histoire, théorie et avatars (Calmann-Lévy, 2019) et Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015)

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« Casse-lui la tête ! » en 1675, ce cri sert de ralliement aux Bretons révoltés contre le roi, qui refusent l’augmentation du prix du papier timbré. Cette année-là, une grande partie de la Bretagne, ainsi que plusieurs villes du sud-ouest de la France, se soulèvent contre Louis XIV. Elles s’opposent ainsi au projet de nouvel impôt. La révolte des Bonnets rouges dure presque un an et nécessite une vigoureuse intervention de l’armée pour y mettre un terme. Cette révolte n’est pas uniquement fiscale, elle est aussi politique : les Bretons s’opposent à la fin de leurs privilèges et à l’uniformisation fiscale du royaume. Le papier timbré est ce papier marqué d’un sceau et soumis à paiement. Pour l’état, le timbre fiscal représente une source de revenus d’autant plus importante que le papier timbré est très utilisé. On s’en sert pour certifier tous les actes authentiques : actes paroissiaux de naissance, de baptême et de décès, actes notariés, etc. en 1675, la monarchie française, une nouvelle fois, a besoin d’argent pour poursuivre la guerre et entretenir l’armée. Depuis trois ans, Louis XIV se bat contre la Hollande. Pour se protéger des armées françaises, les Provinces-Unies ouvrent leurs digues, inondant ainsi une partie de leur propre territoire afin de bloquer l’avancée des troupes adverses. La guerre qui devait être rapide s’étire beaucoup trop longtemps pour les finances royales. D’autant que les Hollandais se servent de leur flotte, qui n’est pas qu’à usage commercial, comme avec la compagnie des indes orientales. La flotte de guerre hollandaise attaque même les côtes bretonnes, perturbant ainsi le commerce régional et donc l’ensemble de l’économie locale. La Bretagne subit donc, malgré elle, les conséquences d’une guerre qui ne la concerne pas directement.

Timbres, tabac et objets en étain

En 1674, Louis XIV décide d’augmenter les impôts afin de financer la guerre. C’est une mesure très classique au cours de l’ancien Régime, l’impôt servant d’abord au fonctionnement de l’armée. Le roi décide donc d’accroître le prix du papier timbré ainsi que celui du tabac, dont la vente devient un monopole de l’état. Il augmente enfin une troisième taxe, celle assise sur les objets en étain. Couverts, pots, assiettes, tout ce qui est fabriqué à base d’étain est désormais touché par un prélèvement supplémentaire. or, ce métal est possédé par toute la population moyennement riche – et notamment par les cabaretiers. La hausse des taxes sur l’étain contraint donc ceux-ci à augmenter les prix dans leurs cabarets, ce qui a des répercussions sur les populations les plus modestes. L’augmentation du prix du papier timbré a des répercussions économiques, mais également politiques. La France d’ancien Régime est alors partagée entre pays d’états et pays d’élections. Les pays d’états sont des territoires récemment rattachés à la couronne, comme la Bretagne, le Roussillon, la Provence, le Dauphiné ou les Flandres. Ils ont conservé des états provinciaux – d’où leur nom –, c’est-à-dire une assemblée composée de membres des trois ordres (clergé, noblesse, tiers état) dont le rôle est de négocier le montant des impôts avec les représentants du roi. Le roi ne peut modifier le montant des impôts sans l’aval de ces assemblées d’états. Les pays d’élections, quant à eux, n’ont plus ces états provinciaux. L’impôt y est donc décrété différemment. ces pays sont divisés en généralités où le représentant du roi, l’intendant, répartit le montant des impôts en s’appuyant sur les élus locaux. D’où le nom de pays d’élections. On le voit, la France d’avant 1789 est très loin d’être uniformisée et le roi, bien que souverain absolu, a des pouvoirs limités. Comme l’a constaté Alexis de Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, l’une des œuvres apparemment paradoxales de la Révolution française est d’avoir achevé l’action centralisatrice de la monarchie. En supprimant les distinctions entre pays d’états et pays d’élections, la Révolution consolide les prérogatives du pouvoir central. C’est cet héritage qui explique que le président actuel a beaucoup plus de pouvoirs que le roi n’en a jamais eus. Aujourd’hui, il suffit, en effet, à l’administration fiscale de décider de la création d’une taxe ou de l’augmentation d’un taux pour que cela s’applique de Dunkerque à Marseille.

Une modernisation politique

Ce pouvoir-là, aucun roi ne l’a jamais possédé. Quand Louis XIV veut augmenter le coût du papier timbré, il le fait au prix d’une véritable révolution fiscale puisqu’il ne demande pas l’avis des états de Bretagne. Et si c’était lui, le révolutionnaire, et non pas les Bonnets rouges qui ont manifesté contre ce coup royal ? Louis XIV refuse les privilèges bretons – issus de l’union de la Bretagne à la France, conclue entre Charles VIII et Anne de Bretagne à la fin du XVe siècle – en faisant entériner la hausse des impôts à Rennes par le Parlement de Bretagne. C’est un acte politique bien plus que fiscal. Le roi entérine ainsi l’amarrage de la Bretagne au royaume de France, affirmant la primauté du Parlement sur les états de Bretagne. Dans le même temps, il simplifie la juridiction du royaume et renforce le pouvoir de Paris sur les provinces. C’est un acte de modernisation et de rationalisation de la structure administrative de la France, qui s’attaque aux archaïsmes issus des époques antérieures. Comme en bien d’autres moments de l’histoire, l’action fiscale est mise au service d’une conception de l’état, de la société et des rapports des sujets avec leur souverain. L’aspect économique de la réforme fiscale est secondaire par rapport à sa dimension politique. Mais, contrairement au souhait de Colbert, le contrôleur général des finances du royaume, l’oie plumée se met à crier fort.

La rumeur de la gabelle

L’augmentation du papier timbré s’applique sur l’ensemble du territoire et c’est à Bordeaux que la révolte débute, en mars 1675. Elle se diffuse dans d’autres villes d’aquitaine, ce qui fait craindre une sécession généralisée. Le roi a suffisamment à faire avec la guerre en Hollande pour ne pas avoir à gérer en plus une guerre civile en France. De façon très habile, il laisse l’émeute enfler jusqu’à ce que les citadins exaspérés se détachent des meneurs, puis proclame une loi d’amnistie en avril pour ramener la région vers le chemin de la paix. En aquitaine, la révolte du papier timbré est donc circonscrite de façon pacifique. il n’en est pas de même en Bretagne où l’oie révoltée est plus difficile à mater. La révolte, d’abord urbaine, touche Nantes et Rennes. Les émeutiers attaquent les bureaux de la ferme du papier timbré et ceux où la vaisselle en étain est marquée. Ils cassent les outils de marquage et les sceaux, volent et pillent les bâtiments. Après quoi d’autres villes sont touchées, notamment Saint-Malo, Guingamp et Morlaix. Les milices urbaines se placent régulièrement du côté des émeutiers, ce qui empêche le contrôle des villes. Puis, à partir du mois de juin, la révolte se déplace dans les campagnes. Celle-ci débute lorsque se diffuse la rumeur de l’instauration de la gabelle, la taxe sur le sel, dont la Bretagne était exemptée du fait de son statut de pays d’états. Mais ce n’est qu’une rumeur : le roi n’a nullement songé à appliquer une telle mesure. Pourtant, les paysans se rattachent à ce bruit pour prendre les armes, attaquer et détruire les registres paroissiaux. D’une révolte fiscale, on glisse à une révolte antinobiliaire : les paysans s’en prennent aux châteaux et à tout ce qui représente l’autorité de leurs seigneurs.

Pendus ou graciés

Les affrontements sont très durs dans le pays bigouden, théâtre de vraies batailles rangées. Pour se reconnaître, les émeutiers portent un bonnet de couleur bleu en pays bigouden, de couleur rouge dans le Poher. C’est le rouge qui est passé à la postérité, rejoint par le mythe du bonnet phrygien révolutionnaire et le rouge des promesses communistes. en 1975, le Parti communiste français, alors au sommet de sa gloire, organisera même à Carhaix une manifestation de commémoration des trois cents ans de la révolte des Bonnets rouges. en 2013, les opposants au projet écotaxe du couple Hollande-Royal reprennent à leur tour le symbole. Le bonnet rouge est ainsi devenu un autre symbole de la permanence de l’ancien Régime et de la Révolution. Si François Hollande recule après quelques semaines d’agitation, Louis XIV va, lui, au bout de sa réforme. L’armée royale reprend la Bretagne en main. Les chefs de la révolte sont arrêtés, envoyés aux galères ou pendus. Une centaine de meneurs sont ainsi exécutés. Comme pour la révolte de la Harelle à Rouen, le pouvoir royal marque dans la pierre la reprise en main du territoire. À Rouen en 1382, le beffroi qui avait sonné les cloches pour appeler à la révolte avait été détruit ; il en est de même en 1675. En Bretagne, les cloches utilisées pour sonner le tocsin et réunir les émeutiers sur les places des villes et des villages sont descendues et fondues. Plusieurs clochers sont rasés, certains ne seront jamais reconstruits. Les privilèges fiscaux de la Bretagne sont supprimés. Magnanime, Louis le Grand accorde sa grâce et son amnistie à plusieurs dizaines de meneurs. Le roi sait manier la répression et la réconciliation, politique indispensable pour que ses réformes passent et transforment son royaume. 

La révolte des Bonnets rouges a été une tentative de maintenir le particularisme breton au sein d’un pays en voie de centralisation et de modernisation. La victoire de Louis XIV est aussi celle de sa conception de la France et du fonctionnement du royaume. Il s’agit de mater les oppositions locales et de réduire le pouvoir de la noblesse. L’action du roi doit toujours se lire à l’aune de la fronde, indélébile souvenir de sa jeunesse. Mais asseoir le pouvoir royal impose également de repenser la fiscalité. Puisque celle-ci est un instrument politique, penser le fisc c’est penser la politique royale. De cela, un homme s’est chargé, Vauban, avec son projet de dîme royale.

Extrait du livre de Jean-Baptiste Noé et Victor Fouquet, « La révolte fiscale. L’impôt : histoire, théories et avatars », publié aux éditions Calmann-Lévy.

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