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Comment la mondialisation a enfanté des gilets jaunes

La remise en cause de la société par les gilets jaunes est avant tout le signe d'une déstructuration des sociétés par la mondialisation.

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico : Comment analyser les causes ayant conduit le processus de la mondialisation à l'émergence des populismes au sein des pays occidentaux, ou de mouvements du type gilets jaunes ? 

Rémi Bourgeot : On observe une remise en cause de la structuration des sociétés développées dans le contexte de la désindustrialisation et des déséquilibres productifs entre pays. Cela concerne en premier lieu les classes populaires, en particulier les travailleurs du secteur privé, qui n’ont souvent plus accès aux emplois stables, parfois valorisants, ou en tout cas liés à un élément clé dans les processus productifs. 

Mais cela concerne désormais, dans un certain nombre de pays dont la France, un nombre croissant de catégories sociales, notamment jeunes et éduquées. Aux emplois stables se substituent, sur fond de chômage de masse et de sous-emploi, des emplois de service souvent précaires, suivant des contrats de plus en plus courts, centrés sur des activités à faible productivité et soumis à une perspective limitée d’insertion professionnelle. 

De plus, le régime économique de croissance faible s’accompagne du développement structurel de bulles immobilières, nourries par une politique monétaire elle-même conditionnée par l’enchaînement des crises. A l’écart des fondamentaux économiques, ces bulles nuisent simultanément à la solvabilité de la population active et à la compétitivité. Une partie croissante de la population des pays dont la stratégie économique repose de moins en moins sur les gains de productivité et davantage sur l’abaissement des coûts salariaux, vit sous une pression économique de plus en plus marquée, et cette situation touche les jeunes générations de façon critique. 

La fiscalité s’exerce sur la base de situations marquées par une solvabilité très limitée, et opère sur un sentiment de vulnérabilité économique existentielle, qui atteint son paroxysme lorsqu’il s’agit de populations péri-urbaines ou rurales qui se sentent menacées en ce qui concerne un élément central de leur mode de vie, comme la voiture.

Cette crise touche avec une intensité particulière les travailleurs du secteur privé, où les conditions se sont dégradées suivant une rupture marquée depuis la crise mondiale. Les cercles administratifs ont parfois tendance à sous-estimer la portée de cette rupture et les mécanismes économiques en jeu, certains allant jusqu’à parler de surchauffe pour décrire la situation actuelle sur le marché de l’emploi en France.

La redoutable irruption d’une mobilisation décentralisée, difficilement contrôlable, sans structure politique ni syndicale et hors des cadres de revendication sociale traditionnels, constitue un symptôme impressionnant de la déstructuration en cours, sur laquelle la scène partisane n’a que très peu de prise, quelles que soient ses orientations idéologiques.

Comment interpréter l'écart existant actuellement entre des discours protectionnistes qui obtiennent une audience plus large, notamment sur les questions salariales, environnementales ou technologiques, et un processus qui semble encore continuer sur sa lancée ? Comment parvenir à rééquilibrer la situation, et offrir ainsi un cadre adapté offrant une forme de réconciliation entre commerce international et démocratie ?

Le discours sur les zones périphériques présente une certaine limite analytique, en ce qu’il tend à expliquer que les effets des déséquilibres économiques actuels se limiteraient à ces populations pendant que les populations urbaines prospéreraient dans leur ensemble. La dynamique en cours est de nature quelque peu différente, avec une remise en cause des fondements de l’économie productive au profit d’un modèle centré sur l’allocation des flux de production à l’échelle mondiale. Il s’agit d’un modèle d’allocation stationnaire, qui intègre essentiellement les divers coûts de production à un moment donné, pour optimiser la répartition de la production.

Cette démarche administrative suit une précision parfois scientifique. Elle relègue néanmoins certains ressorts des gains de productivité, sur le plan de l’innovation technologique comme sur celui de l’intégration entre conception et production, qui s’inscrit pour sa part dans un temps plus long. La remise en question de cette approche par les courants qui l’ont portée au cours des trois dernières décennies prend du temps, mais la prise de conscience est désormais très avancée, comme en témoigne notamment le repositionnement en cours du parti démocrate aux Etats-Unis. Un rééquilibrage réussi, centré sur une réintégration de la conception et de la production, serait porteur de gains de productivité à même de sortir de la tendance actuelle à la stagnation et de revenir à une dynamique de rentabilité structurellement plus durable. 

Il était frappant, lors du débat télévisé de la semaine passée autour de Nicolas Hulot, de voir tous les intervenants, de l’agricultrice au patron du Medef en passant par Hulot lui-même et Finkielkraut, s’entendre finalement, malgré leurs désaccords divers, sur le problème de la définition du cadre géographique aux règles environnementales pour pouvoir mettre en œuvre les avancées technologiques qui permettent de satisfaire ces exigences tout en restant compétitifs. Le problème de la cohérence entre les conditions de production, sur le plan environnemental ou social, constitue un facteur important dans la logique de nivellement par le bas, qui retarde notamment le progrès technologique. Que l’on aborde la question du rééquilibrage du point de vue technologique, environnementale, sociale, ou rentable de long terme, tous les chemins mènent à Rome.

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