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Quand les chiffres de Frontex révèlent un boom de l'immigration algérienne et maghrébine en Europe
©Reuters

Angela Merkel, suite

Quand les chiffres de Frontex révèlent un boom de l'immigration algérienne et maghrébine en Europe

Alors que le rapport 2015 de l'agence Frontex indique un essor de l'immigration clandestine algérienne vers l'Europe, la crise actuelle des migrants et la politique d'accueil prônée par Angela Merkel n'y sont pas pour rien dans ce renouveau migratoire algérien.

Atlantico : Le rapport 2015 de Frontex révèle une recrudescence de l'immigration clandestine algérienne en 2015 en Europe. S'il existe une immigration algérienne depuis plusieurs décennies vers l'Europe et particulièrement vers la France, quelle est la spécificité de ces nouveaux flux ?  

Laurent Chalard : L’immigration algérienne vers l’Europe est effectivement ancienne, puisque les premiers flux de populations algériennes musulmanes vers la France métropolitaine remontent au début du XXe siècle. Jusqu’aux années 1970, ce fut une immigration de travail, qui s’est transformée ensuite en une immigration de regroupement familial. Cependant, ce dernier étant limité, le flux d’entrées légales acceptées chaque année en Europe est inférieur au flux potentiel de départ du pays, qui varie dans le temps selon le contexte politique et économique algérien.

En conséquence, parallèlement à l’immigration légale, se développe une immigration clandestine qui, traditionnellement, commence de manière légale, s’inscrivant dans le cadre d’une visite de famille ou de la réalisation de ses études en Europe, avant de basculer dans la clandestinité, lorsque le retour vers le pays d’origine ne se fait pas au terme de la durée de séjour autorisée.

Cependant, depuis les années 2000, l’immigration clandestine prend aussi une autre forme, qui est le passage de la Méditerranée de manière clandestine sur le modèle des migrants d’Afrique subsaharienne. Ces flux ont tendance à tenter de rentrer en Europe par l’Italie, par l’intermédiaire de l’île de Lampedusa, accessible depuis la Tunisie, pays voisin de l’Algérie, ou la Libye. Mais ces derniers temps, comme pour d’autres nationalités, de plus en plus de migrants choisissent d’emprunter la route balkanique. La quantification de cette nouvelle forme d’immigration est difficile car les Algériens ont tout intérêt de mentir sur leur nationalité lorsqu’ils entrent en Europe.

Dans quelle mesure la large politique d'accueil mise en œuvre par Angela Merkel à l'égard des migrants a-t-elle eu un impact sur cette recrudescence ?

Comme pour d’autres pays, le discours d’Angela Merkel de l’été 2015 d’ouverture de l’Allemagne à tous les réfugiés syriens a été perçu comme une aubaine inespérée par les candidats algériens à l’émigration, qui y ont vu l’occasion ou jamais de passer en Europe. En conséquence, un certain nombre de jeunes gens, qui ne seraient pas partis tout de suite, ont profité du contexte extrêmement favorable de la crise des migrants pour émigrer en Europe, puisqu’il s’agissait simplement de suivre le flot des migrants syriens, en se faisant passer pour l’un d’entre eux. Angela Merkel est donc à l’origine d’un "appel d’air", conséquence traditionnelle dans le domaine migratoire de l’ouverture momentanée des portes d’un pays riche. Ce phénomène s’était en effet déjà constaté en Espagne dans les années 2000, suite à une politique de régularisation des clandestins particulièrement généreuse, qui en avait fait pendant quelques temps le principal pays d’accueil des migrants en Europe, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui du fait de la crise économique sévère que connaît l’Espagne.

Au-delà de "l'effet d'aubaine" suscité par la crise des migrants et la politique d'accueil allemande, qu'est-ce qui pousse ces Algériens à vouloir se rendre en Europe ?

L’Algérie se caractérise par un profil économique totalement déséquilibré, dans le sens où ses revenus reposent uniquement sur la rente des hydrocarbures, ce qui signifie qu’ils sont dépendants de la variation des cours des matières premières au niveau international. Or, à partir de la deuxième partie des années 2000, ces prix se sont envolés, permettant à l’Etat algérien d’assurer le minimum vital à l’ensemble de la population et réduisant consécutivement les velléités d’émigration pressante (elles existaient quand même cependant). Mais, depuis deux ans, les prix des hydrocarbures se sont effondrés, conduisant à une baisse importante des revenus de l’Etat et donc à une paupérisation accrue de la population, qui pousse un plus grand nombre d’Algériens à franchir le pas de l’émigration clandestine.

Le fait que ces immigrants aient opéré un large détour en passant par les Balkans plutôt que directement par l'Espagne est-il le signe que Frontex remplit bien sa mission de ce côté de la Méditerranée ?

Les deux voies les plus naturelles pour passer du Maghreb à l’Europe sont le détroit de Gibraltar entre l’Espagne et le Maroc et le Canal de Sicile entre l’Italie et la Tunisie. Concernant le premier, ancienne route majeure d’immigration, la qualité de la surveillance de Frontex fait que les passages sont devenus quasiment impossibles, fermant la route. Concernant le second, les passages sont plus nombreux, du fait de l’instabilité régnante en Libye, mais cette route est particulièrement dangereuse car la traversée maritime en haute mer est relativement longue. Par contre, le passage par les Balkans, s’il entraîne un détour considérable, présente néanmoins deux avantages majeurs pour les clandestins algériens : il est beaucoup moins dangereux (la traversée maritime est de quelques kilomètres pour rejoindre les îles grecques qui se situent au large des côtes turques) et il permet de se glisser au milieu des migrants syriens.

Comment l'Europe pourrait-elle s'y prendre pour lutter spécifiquement contre cette immigration clandestine et faire le tri entre authentiques réfugiés et migrants économiques originaires de pays en paix comme l'Algérie ?

Etant donné la difficulté de distinguer les réfugiés des migrants économiques, la question s’avère compliquée puisque les migrants ne disent pas forcément la vérité sur leur pays d’origine, ayant tout intérêt à mentir. En conséquence, si l’Union Européenne souhaite lutter efficacement contre cette immigration clandestine, ce dont rien n’est moins sûr, elle peut combiner actions coercitives et préventives. Pour les premières, il s’agirait de renforcer la militarisation de la frontière, en adoptant le modèle appliqué au détroit de Gibraltar aux îles de la mer Egée, et en le rendant flexible, dans le sens où de nouvelles routes migratoires peuvent émerger. Pour les secondes, il s’agirait de démythifier l’image d’eldorado européen qu’ont les migrants à travers la diffusion dans les médias des pays de départ de reportages réalistes sur la dure réalité de la vie des migrants en Europe.

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