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L’un des derniers apprentissages de la maternelle, celui dont on ne parle jamais, est le rôle de tiers séparateur.

Le cauchemar de Charlemagne

Comment l'école maternelle construit la société de demain

Le Royaume-Uni envisage de supprimer l'école maternelle publique pour laisser l'enseignement des plus petits être assuré par le secteur privé. Une solution qui peut sembler drastique et qui interroge sur le rôle véritable de l'école maternelle.

Pierre Duriot

Pierre Duriot

Pierre Duriot est enseignant du primaire. Il s’est intéressé à la posture des enfants face au métier d’élève, a travaillé à la fois sur la prévention de la difficulté scolaire à l’école maternelle et sur les questions d’éducation, directement avec les familles. Pierre Duriot est Porte parole national du parti gaulliste : Rassemblement du Peuple Français.

Il est l'auteur de Ne portez pas son cartable (L'Harmattan, 2012) et de Comment l’éducation change la société (L’harmattan, 2013). Il a publié en septembre Haro sur un prof, du côté obscur de l'éducation (Godefroy de Bouillon, 2015).

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Atlantico : Alors que le Royaume Uni envisage la suppression de l'école maternelle publique, le ministre de l’Education, Vincent Peillon, a fait un point ce lundi à Marseille, un an après l’annonce de Jean-Marc Ayrault de scolariser 30% des moins de 3 ans. Quel est le rôle de l’école maternelle ? 

Pierre Duriot : L’école maternelle précoce se justifie par le besoin de réduire les inégalités entre les enfants d’une même classe d’âge. On y apprend à vivre en groupe, à parler entre enfants et avec les adultes, à s’intéresser au monde, à intégrer des codes comportementaux, à se familiariser avec les apprentissages, à intégrer règles et principes de la société et à se constituer un « fonds de sensations » physiques et émotionnelles, des capacités physiques… tout cela revêt une grande importance avant l’âge de six ans puisque c’est la période intense de construction de l’enfant, de son caractère, de ses capacités futures, physiques et cognitives. Mais c’est aussi la période clé pour préparer la lecture. Il va de soi que certaines familles sont parfaitement aptes à effectuer tout ce travail, mais ce n’est pas le cas de tout le monde, selon que les deux parents travaillent ou pas, selon le niveau de revenu, de culture ou le cadre de l’habitat. Ces facteurs sociologiques, quand ils sont optimaux, vont enrichir grandement le travail effectué à l’école. Mais quand le milieu est pauvre et peu propice au développement de l’enfant, l’école va donner à tous une « formation » de base. Entre les deux extrêmes, toutes les graduations existent. Pour cette raison, il est impossible de légiférer ou de porter un jugement global sur les bienfaits de l’école maternelle précoce, à deux ou trois ans ans : dans certains cas, elle se justifie, dans d’autres pas.

L’un des derniers apprentissages de la maternelle, celui dont on ne parle jamais, est le rôle de tiers séparateur : l’école « prend » l’enfant à ses parents, lui apprend le contact indispensable avec d’autres adultes, lui fait comprendre qu’il va partir quand il sera grand. Ce dernier paramètre est rarement explicité mais bien présent et à ce titre, on pourrait reprocher à notre école de ne pas proposer suffisamment de « modèles identificatoires masculins », tant ce cursus éducatif est féminisé en maternelle.

Selon une étude de la direction de l'évaluation de la prospective et de la performance (Depp) de l'Education nationale, le niveau de performance des élèves à l’entrée au cours préparatoire a progressé de façon très significative ces dernières années. L’école maternelle prépare-t-elle réellement les enfants à l’école primaire ?

Oui, normalement, elle prépare bien, même si des parents la trouvent souvent trop « scolaire », même si on s’étonne parfois de « notes » ou d’appréciations, elles aussi parfois trop précoces. L’école maternelle tente de donner l’envie d’apprendre et des notions de base qui serviront plus tard à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et des mathématiques : ce qu’on appelle les pré-requis. Mais on y fait également de la cuisine, du travail manuel, des sorties, du sport, on y apprend à s’habiller, à se chausser, à accepter un emploi du temps, l’autorité, etc. Cette école ne prépare pas que des « élèves », elle prépare aussi des « enfants » bien dans leur peau, curieux, épanouis, dotés des codes de communication communs et des capacités physiques en termes d’adresse, d’aptitudes sportives, de savoir-faire… dans l’idéal. Cette bonne préparation s’est accrue au fil des ans et il n’est pas très étonnant que l’on constate une amélioration globale. Les enseignants de la maternelle sont des enseignants identiques à ceux du primaire et non pas « au rabais », comme certains le pensent encore, hélas. On pourrait regretter à cet effet que la formation des professeurs des écoles ne soit pas vraiment digne de ce nom selon l’ensemble des « spécialistes » mais contrairement à ce qui a pu être véhiculé, l’école maternelle n’est pas une garderie où l’on change des couches et où l’on passe son temps à faire la sieste ! Elle a été largement prise en compte, tant il est enfin compris que des phases de développement importantes se construisent avant six ans.

Quelles règles l’école maternelle fixe-t-elle ? Quels problèmes les enfants et les parents peuvent-ils rencontrer en l’absence d’école maternelle ?

Cela dépend du cadre de l’école, de son implantation, de son fonctionnement. Elle est, comme tout le système scolaire, souvent en but à des « résistances », à des tensions aujourd’hui bien connues de tous entre la société et l’école, mais reste un genre de « havre » encore protégé, de par l’âge des enfants et par la coordination encore relativement bonne qui se met en place autour des enfants, à cet âge, entre les différents intervenants éducatifs. Mais elle est, comme tout l’ensemble du système éducatif, le réceptacle des heurts et malheurs de la société. En l’absence d’école maternelle, les répercussions diffèrent énormément d’une famille à l’autre. On peut parfaitement rencontrer des familles qui pourraient se passer de l’école tant le temps vécu avec l’enfant, la richesse éducative et le souci de la socialisation vont être présents. Mais il existe aussi des familles sans règle, sans principes, sans sollicitations éducatives où l’enfant va passer ses journées dans un genre de tribu fonctionnant en autarcie autour de la télévision dans le pire des cas. Entre les deux, tous les cas de figures… L’école va pallier, dans la mesure de ses moyens, aux carences, tenter de réduire les inégalités induites par la société et permettre à un maximum d’élèves d’arriver dans les meilleures conditions possibles, à la fois en termes d’apprentissages et de socialisation, face aux cours-préparatoire.

Dans les pays où l’école maternelle n’existe pas, quelle est la situation ? Y a-t-il un retard dans l’apprentissage ?  

En Europe occidentale, aucun pays n’a laissé en friche ces cinq premières années de vie des enfants de ses citoyens, tout le monde a bien compris l’importance de la préparation aux apprentissages fondateurs de la démocratie et du modèle occidental. La démocratie ne marche qu’avec des citoyens éduqués, dotés de capacités de jugement et de réflexion : aucun pays européen n’a laissé cela de côté. Seulement, les propositions éducatives sont très inégales, d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre d’un même pays, allant de « garderies » plus ou moins encadrées à des écoles d’excellente qualité, parfois payantes. La France, à cet effet, avec son école maternelle gratuite, laïque, certes non obligatoire, mais globalement très suivie et de qualité, propose une réponse extraordinaire aux familles par rapport à de nombreux autres pays européens. Cela pourtant ne doit pas nous empêcher de repenser le système car si le niveau des enfants entrant en CP s’est globalement amélioré, cette même France reste à la traîne dans les résultats des enquêtes européennes réalisées auprès des enfants de 9-10 ans et de 15 ans, donc d’une certaine manière, nous sommes en « retard », c’est bien là tout le paradoxe ! A partir de l’entrée au CP d’autres facteurs entrent en jeu, dépendant certes de l’école mais pas seulement, loin s’en faut.

Propos recueillis par Karen Holcman

 

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