Comment l'accusation de complotisme est devenue un argument pour délégitimer les discours critiques | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Société
Comment l'accusation de complotisme est devenue un argument pour délégitimer les discours critiques
©Reuters

On ne nous dit pas tout

Comment l'accusation de complotisme est devenue un argument pour délégitimer les discours critiques

Particulièrement utilisée depuis la Première Guerre mondiale, la désinformation n'est pas (uniquement) l'oeuvre des Russes. Elle permet de s'en prendre à un ennemi en le diabolisant, pour mobiliser ses propres troupes et décourager le camp adverse. Aujourd'hui, la surinformation et le développement des réseaux sociaux ont favorisé la méfiance à l'égard du système et les théories du complot.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

Voir la bio »

Atlantico : Qu'est-ce que la désinformation, à laquelle vous consacrez votre livre "La Désinformation - Les armes du faux" ? En quoi se distingue-t-elle du mensonge ou de la manipulation ?

François-Bernard Huyghe : Mentir c'est dire A en sachant que B est la bonne réponse, comme dire "je n'ai pas volé de confiture" les doigts dans le pot.

Manipuler c'est amener à adopter une attitude ou une position que l'on n'aurait pas prise de façon autonome. Par exemple par la basse flatterie, en faisant miroiter des espoirs insensés, en culpabilisant... Cherchez des exemples dans la vie quotidienne : vous en trouverez..

Désinformer c'est fabriquer délibérément une information falsifiée, éventuellement avec mise en scène, et la faire relayer auprès de l'opinion comme provenant de source neutre. Cela dans un but stratégique négatif, souvent d'affaiblir un concurrent ou de criminaliser un adversaire. 

En quoi la désinformation est-elle en général partie intégrante d'une stratégie de guerre ? Depuis quand ?

Depuis que les mass médias participent au conflit en mobilisant la population amie, voire en divisant ou en décourageant l'autre camp. Grosso modo depuis 1914, on "diabolise" l'adversaire en lui attribuant des crimes effroyables (comme les mains des enfants coupées par les Uhlans) ou des desseins de conquête planétaire. Évidemment, les Soviétiques, qui ont d'ailleurs été les premiers à utiliser le mot désinformation, ont réalisé d'énormes opérations dont la plus connue est de faire attribuer à la Wehrmacht le massacre de milliers d’officiers polonais perpétré en réalité par la police politique de l’Union soviétique (le NKVD), à Katyn. Mais les guerres occidentales récentes ou les révolutions qu'ils ont soutenues se sont accompagnées de la fabrication de crimes imaginaires attribués à Ceaușescu (les charniers de Timisoara), à Milosevic (les faux camps de concentration), à Saddam (ses soldats débranchant les couveuses des bébés à Koweit City)... ce qui n’empêchait pas ces personnages d'avoir commis de vraies abominations, bien entendu. 

En quoi la surinformation (réseaux sociaux facilitant l'expression, abondance des sources et des médias) a-t-elle accru le sentiment de manipulation et favorisé soupçons et autres théories du complot ?

Sur les réseaux sociaux, non seulement, il est tentant de fabriquer de pseudo documents pour accréditer une thèse (parfois, il suffit de changer la légende d'une photo reprise dans un autre contexte), mais surtout il est facile de s'isoler dans sa "bulle". On y est avec des gens qui pensent comme vous, qui cherchent des indices concordants et forcément les trouvent, qui reprennent et amplifient les informations orientée. Ils dépensent une énergie considérable à se renforcer dans leurs convictions préalable. À une énorme méfiance à l'égard des médias "du système", répond une crédulité non moins croissante face à l'information qui vient des "égaux", des gens que l'on présume chercher la vérité comme soi. 

La théorie du complot pousse à l'absurde la conviction que "la vérité est ailleurs" au nom d'une cause (ou plutôt une volonté) cachée. Il n'y aurait aucune place pour le hasard dans les affaires humaines mais les esprits subtils découvriraient leur structure secrète (preuve que les comploteurs omnipotents ne sont pas si malins que cela). Cela dit, il y a de "vrais" complots en ce sens que des gens qui ont des intérêts ou des convictions communes tendent à agir de concert pour accroître leur influence idéologique, politique, etc. Mais ce qui est stupide, c'est de croire qu'ils élaborent un plan occulte et surtout que "tout" ce qui se produit, aussi contradictoires que soient les événements, traduit leur succès ininterrompu. Il n'y a pas un méga-complot, il y a des tas de petites stratégies, souvent cafouilleuses et contradictoires et pas si occultes que cela. Je le regrette presque : ce serait si simple s'il y avait un coupable unique du malheur du monde !

Dans ces conditions, peut-on encore douter ou aller à l'encontre des idées communément admises sans être taxé de conspirationniste ?

L'accusation de complotisme est devenue un argument pour délégitimer un discours critique : on présente ses tenants non pas comme des gens qui émettent une théorie ou vraie ou fausse, mais comme des sectaires mus par le ressentiment et coupés du réel. Argument d’intention. Ce qui équivaut souvent à faire du complotisme à l'envers : il y aurait le cercle de la raison en politique et en économie, et puis il y aurait des délirants qui ne cessent d'exploiter les peurs ou les fantasmes pour abuser le peuple. Il y a une énorme différence entre le complotisme qui présume un fait imaginaire (les extra-terrestres ou les Illuminati commandent à nos dirigeants, la CIA manipule ceux qui se présentent comme ses pires adversaires, les Juifs obéissent à une direction unique) et une interprétation même simplificatrice par des concepts comme l'impérialisme, le pouvoir de la finance, les idéologies, etc.

1 Français sur 5 croit au retour des Illuminati et les sites complotistes prolifèrent. Le complotisme est-il un mal français ?

Ce n'est pas un monopole national mais c'est sans doute en rapport avec le constat par plusieurs sondages que nous sommes un des peuples les plus pessimistes de la Terre quant à l'avenir, au fonctionnement des institutions, à l'honnêteté des autorités, etc. La faute à Rousseau ou la faute à Voltaire ? Je ne sais pas.

Selon vous, les médias mainstream ont tenté sans succès de contrer la montée des soupçons. Pouvez-vous développer ? 

Disons que les médias dominants, de plus en plus consensuels sont concurrencés par des explications alternatives, parallèles à la migration de certaines classes d'âge vers les réseaux sociaux pour s'informer ; du coup ils  ont tendance à ouvrir des rubriques "désintox", décryptage, repérage des rumeurs et intoxications, etc. Ce qui peut être excellent si c'est bien fait. En revanche, pour prendre un autre exemple de ce jour, quand l'UE ouvre un site russophone "pour contrer l'intoxication du Kremlin" et rétablir les faits, vous m'autoriserez à toussoter.

L'impuissance des médias a poussé l'Etat à se présenter comme "défenseur" et "correcteur", dites-vous dans votre livre. A cet égard, que vous inspire la dernière initiative du ministère de l'Education ? (journée sur le thème "Réagir face aux théories du complot", lancement d'un site ontemanipule.fr)

Je suis un peu sceptique sur cette idée de faire rétablir la vérité par la fonction publique (parallèlement à la campagne #stopjihadisme censée démonter les mensonges de Daech). J'entends bien qu'il s'agit de donner des éléments de méthode à des professeurs, de les aider à contrer les interprétations délirantes de l'actualité qui circulent en ligne donc en classe. Mais, outre l'effet boomerang (si le prof m'interdit de penser que, c'est bien la preuve que...), le risque est de glisser dans la purification idéologique. Et puis si vous commencez par démontrer à un gamin que sa croyance en l'existence des reptiliens ou de la toute puissance de Wall Street est grotesque, pourquoi ne pas vous en prendre au dogme de la virginité de Marie ou à celui du Coran sceau des prophéties ? Comment fixer le critère des croyances respectables et des paranoïaques ? Pourquoi rééduquer quand il faudrait commencer par éduquer ?

Propos recueillis par Emilia Capitaine

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !