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Des Gilets jaunes participent à un rassemblement de protestation contre les prix élevés du carburant à Rochefort, dans le sud-ouest de la France, le 24 novembre 2018.
Des Gilets jaunes participent à un rassemblement de protestation contre les prix élevés du carburant à Rochefort, dans le sud-ouest de la France, le 24 novembre 2018.
©XAVIER LEOTY / AFP

Fractures

Comment éviter que la lutte contre le dérèglement climatique ne tourne à une nouvelle lutte des classes

La Commission Européenne a présenté son nouveau paquet législatif climat. Baptisé « Fit for 55 » (« Prêts pour 55 »), ces textes doivent permettre à l’Union européenne d’atteindre son objectif de 55 % de réduction d’émissions de gaz à effet de serre en 2030. Entre les pressions pour agir rapidement sur ces questions environnementales et face aux risques de nouvelles mesures restrictives, quelles sont les solutions pour les décideurs politiques afin d'éviter de fracturer le pays et la population sur cet enjeu global ?

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : L’UE a dévoilé son paquet législatif sur le climat. La crise des Gilets jaunes l’a montré, les lois à buts écologiques peuvent avoir un impact direct sur les classes moyennes et populaires et susciter des contestations. Ces actions sont-elles trop souvent prises sans considération des plus précaires ?

Christophe Bouillaud : Oui, par définition, toute hausse du prix de l’énergie aura d’autant plus d’impact sur le budget d’un ménage que celui-ci est plus contraint. Cela provoque souvent des émeutes dans les pays les moins développés où l’usage de l’énergie fossile est souvent subventionné par le pouvoir. Dans les pays développés, il existe parfois des mécanismes de compensation pour les plus pauvres en cas de hausse du coût de l’énergie, comme le chèque énergie en France. Cependant, ces mécanismes qui ne concernent en général que la partie la plus démunie de la population n’empêchent pas le gros des classes populaires et des classes moyennes de voir d’un très mauvais œil toute hausse de prix de l’énergie. C’est surtout, comme on l’a bien vu lors de la crise des Gilets jaunes, pour ce qui concerne le prix de l’essence et du diesel, parce qu’aucune possibilité réaliste de changement drastique de comportement en matière de consommation d’énergie n’est possible à court terme. L’usage individuel de l’énergie dépend en effet énormément du contexte dans lequel l’individu se situe : une maison individuelle mal isolée pour le chauffage, ou un travail situé à des dizaines de kilomètre en voiture. Des ajustements sont possibles, mais seulement à moyen terme. Surtout ils supposent des investissements ou bien un changement radical de mode de vie. Or, comme disait un président américain, un mode de vie n’est pas négociable.

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Entre les pressions politiques pour agir rapidement et celles qui incitent à avancer avec plus de mesure, comment le décideur peut-il faire pour éviter de fracturer le pays sur cet enjeu global ? Peut-il espérer agir en profondeur sans susciter de levée de boucliers ?

La première des mesures gouvernementales à prendre serait déjà d’informer clairement le public sur les sources d’émission de CO2. A ce compte-là, on se rendrait déjà compte que les modes de vie les plus polluants sont en réalité ceux de la part la plus riche de la population. De fait, la mise en avant du cas des Gilets jaunes masque une réalité plus générale : ce sont les riches et encore plus les très riches qui polluent le plus. Ce sont eux qui prennent l’avion fréquemment, qui ont acheté ces dernières années ces hordes de 4X4 qui encombrent les rues des grandes villes, qui habitent les plus grands logements, qui consomment beaucoup de produits industriels chers à produire.

Du coup, la première chose à faire serait d’utiliser les taxes visant à limiter ces consommations riches en émissions de CO2 d’abord et prioritairement sur ces consommations accessibles uniquement aux riches. Et éventuellement, pour éviter que les riches ne donnent l’impression de pouvoir de se dispenser de respecter les contraintes imposées à tous, il faudrait en venir à des contingentements ou à des interdictions. Bien sûr, nous en sommes très loin. N’a-t-on pas vu en cette année 2021 le début d’un « tourisme de l’espace » ? Or, qui sont les clients des deux milliardaires qui se sont lancés dans ce business, sinon des personnes très riches ? En tout cas, bien plus riches que  « Jojo le Gilet Jaune », pour reprendre l’expression prêtée en son temps à Emmanuel Macron. Un pays comme la France pourrait agir en interdisant purement et simplement à ses ressortissants certaines activités jugées comme trop polluantes.

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Ce retour à la réalité (qui pollue en fait ?) faciliterait déjà la tâche des gouvernements. Cependant, il va aussi de soi que les riches et les très riches sont bien plus capables de défendre leurs petits plaisirs auprès de ces derniers que n’importe qui d’autre. Qui osera interdire tout déplacement en jet privé sur le territoire français ? Derrière le problème climatique, on voit se dégager un problème démocratique au sens le plus ancien du terme : le demos n’a pas les mêmes intérêts en la matière que l’oligarchie. 

Des incitations et compensations financières, comme peut le proposer Christian Gollier, sont-elles le seul moyen de ne laisser personne sur le carreau ?

Pour la plupart des économistes, l’une des solutions à la crise climatique, c’est la taxation du CO2 ou la création de marchés du CO2. L’idée de compenser les effets des hausses de prix du CO2 pour les plus pauvres parait une bonne idée pour calmer les esprits à court terme. Par contre, cela veut dire que les personnes concernées ne sont pas incitées à changer le contexte qui les fait dépenser beaucoup de CO2. Il est vrai que le changement du contexte ne dépend pas directement des individus, mais essentiellement des pouvoirs publics. Si vous habitez dans la campagne, vous irez toujours travailler en voiture, sauf si les pouvoirs publics mettent en place des moyens de transport en commun, comme une ligne de chemin de fer par exemple qui passe pas loin de chez vous. Vous n’isolerez votre habitation que si vous êtes fortement aidé à investir. Vous ne prendrez pas votre vélo si vous n’avez pas de piste cyclable bien sécurisée. On pourrait multiplier les exemples.

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Par ailleurs, il faut aussi rappeler que les hausses de prix n’empêchent pas certains de continuer à vouloir absolument acheter tel ou tel produit polluant. En France, le cas du malus sur les 4x4 les plus polluants est significatif. En dehors du fait que les constructeurs se sont arrangés pour atténuer la mesure, les consommateurs les plus aisés ont continué à se précipiter sur ces modèles. En fait, en raison du malus, ils sont devenus encore plus des signes de statut social. Ces choix, permis par l’argent, renforcent l’impression que certains sont plus égaux que d’autres, et augmentent le sentiment d’injustice.

Donc, à mon sens, il ne faut pas permettre aux plus riches de s’exonérer des contraintes communes. Les taxes ne suffisent pas. Il faut aussi poser des interdits. On pourrait commencer par exemple par interdire le « tourisme spatial ».

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