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Aujourd'hui le bonheur est devenu un enjeu politique majeur.
Aujourd'hui le bonheur est devenu un enjeu politique majeur.
©Flickr/Vermin Inc

Il en faut peu...

Combien êtes-vous prêt à payer pour être heureux ? Quand le bonheur devient un bien de consommation comme les autres

Le bonheur est une quête pour beaucoup de personnes. Exploité sur le plan économique et politique, ce but de l'existence est devenu un enjeu de société, se transformant même parfois en bien consommable.

Jean-Louis Prata

Jean-Louis Prata

Après une formation en sciences de gestion à l’université de Paris 1 et un parcours de 18 ans dans un groupe européen d’ingénierie et de conseil (consulting, direction opérationnelle et  DRH), Jean-Louis Prata a rejoint en 2006 l’Institut de Médecine Environnementale (IME) en qualité de directeur de la R&D puis de l’Innovation. Co-fondateur de l’Institut de Neurocognitivisme en 2008, coach, consultant et formateur expert de l’Approche Neurocognitive et Comportementale appliquée à l’entreprise, il accompagne les professionnels et les entreprises dans l’appropriation et la mise de cette approche.

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Atlantico : Aujourd'hui le bonheur est devenu un enjeu politique majeur. Des moines, précurseurs du mindfulness comme Matthieu Ricard, des scientifiques et même des économistes s'y sont penchés dans le but de développer une "science du bonheur". Autrefois une notion philosophique, le bonheur est-il en passe de devenir un bien de consommation ? 

Jean-Louis Prata : La question que l’on peut se poser, c’est de savoir pourquoi la science se saisit si tardivement de cette préoccupation qui pourtant semble essentielle pour l’homme, son équilibre et son développement ? C’est plutôt rassurant de savoir que les scientifiques se saisissent de cette question, avec la rigueur qui les caractérise, pour la comprendre, trouver ou évaluer les moyens d’aider les individu à trouver le bonheur, ou plutôt leur bonheur. La difficulté pour les scientifiques dans l’étude du bonheur résidait dans le fait qu’il paraissait encore tellement subjectif, il y a quelques années qu’il se prêtait difficilement à une étude rationnelle. Depuis quelques décennies, les sciences cognitives étudient la subjectivité en cherchant à comprendre comment les pensées et les émotions se construisent, se combinent et interagissent, mais l’émotion de bonheur est tellement impalpable qu’elle est resté le parent pauvre de l’étude des émotions, contrairement au plaisir qui résulte de la satisfaction d’un besoin.

Le bonheur peut se décrire comme un état de sérénité et d’absence de stress que l’on commence à relier à des structures cérébrales. Des études neuroscientifiques sur les méditants et sur la mindfulness, réalisées notamment par Davidson et relayées par Mathieu Ricard, ont montré que la méditation sollicitait  une partie du cerveau situées dans le cortex préfrontal, impliquée dans la capacité de prise de recul par rapport aux sollicitations démotivantes ou stressantes. Les neurosciences cognitives décrivent donc des circuits du cerveau qui semblent être le substrat du sentiment de bonheur, de bien être ou de sérénité.

Cela signifie que certaines posture cognitives, en particulier celle qui nous permet de nous adapter aux situations complexes, incertaines ou inconnues, seraient à l’origine du sentiment de bonheur

Le bonheur est exploité économiquement, ceci s'illustre notamment par le coaching en entreprise. Les grands de ce monde, dirigeants politiques et économiques, s'intéressent-ils de plus en plus à cette notion dans une perspective d'acquérir davantage de pourvoir et de richesse ?

Si on considère le rôle premier d’un système économique et politique, le fait qu’il se saisisse de la question du bonheur n’est pas surprenant. Ces systèmes ont pour vocation d’organiser la production des biens ou services pour satisfaire les besoins de l’homme : Nos besoins de subsistance, de sécurité et de santé, de confort… sont aujourd’hui pris en charge par un système socio-économique, alors pourquoi pas le « besoin de bonheur » ?  On ne reproche pas à un agriculteur de cultiver et vendre sa production, qui répond pourtant à un besoin vital de l’homme, et de « faire de l’argent », alors pourquoi le reprocherait-on à un professionnel qui œuvre avec éthique dans ce domaine ?

Nous consacrons aujourd’hui, dans les pays développés, une part importante de notre pouvoir d’achat à l’acquisition de biens et de services dans la finalité de se « faire plaisir », alors que l’investissement dans des moyens efficaces, éthiques et écologique pour mieux se comprendre et atteindre un état de mieux être et de « bonheur » est probablement un investissement plus durable et moins polluant que l’acquisition continue de bien onéreux pour se faire plaisir.

On a longtemps cru que le bien être dépendait du confort matériel et donc de la richesse. C’est en partie vrai, mais jusqu’à un certain point seulement. Daniel Kahneman, Prix Nobel d'Economie, et Angus Deaton ont réalisé auprès de 450.000 Américains interrogés en 2008 et en 2009 une étude qui conclut que l’argent fait le bonheur… jusqu’à 75.000 $ par an, soit 58.600€ (sans toutefois préciser le nombre de personnes qui composent le foyer). Au-delà, le sentiment de bonheur n’est plus corrélé avec les revenus.

Aujourd'hui, ne se trouve-on pas dans une situation dans laquelle une idée bien particulière du bonheur serait mise en avant car elle permettrait la commercialisation de biens de consommation allant des compléments alimentaires aux iPhones ou autre gadget ? Quel est réellement leur impact ? 

Les crises économiques et financières à répétition que nous vivons depuis quelques décennies et la prise de conscience progressive des limites écologiques de notre environnement contribuent probablement à nous amener à nous questionner de plus en plus sur le sens de notre vie, de nos actes, sur la recherche du bonheur et des moyens de l’atteindre. On voit en conséquence fleurir des offres commerciales en réponse à ce besoin, de qualité et d’efficacité diverses. Certains de ces outils peuvent être des déclencheurs d’une prise de conscience et d’une motivation à entamer une véritable démarche de travail sur soi : apprendre à mieux se connaitre, savoir ce qui nous motive, comprendre comment on fonctionne, pourquoi on stresse, et s’entrainer à mieux utiliser nos ressources mentales pour tendre vers un état de bien-être et de sérénité. Le bonheur n’est pas tant une destination qu’un chemin sur lequel on peut décider d’avancer, mon expérience de formation et d’accompagnement de plusieurs centaines de personnes à l’Institut de Neurocognitivisme depuis 2008 tend à le confirmer.  

Des appareils électroniques spécialisés dans le bonheur voient le jour (tel Thynk ou Muse), ne doit-on pas être alertés par ces gadgets qui règlent nos émotions, les contrôlent?  

La régulation des émotions et des « troubles de l’humeur » est pour beaucoup une véritable préoccupation, c’est probablement ce qui explique la consommation de psychotropes qui assurent biochimiquement cette fonction. L’évolution des technologies tant de biofeedback que numériques entraine la création de nouveaux appareils électroniques qui ont la prétention d’agir sur les émotions. Nous n’avons pas assez de recul pour connaitre l’efficacité et la durabilité des effets de tels dispositifs, mais je reste persuadé que la « pilule du bonheur », comme le « casque EEG du bonheur »,  n’égaleront pas de sitôt une démarche volontaire de connaissance de soi et de développement de ses capacités cognitives

Combien les gens sont prêts à investir pour atteindre ce qu'ils pensent être le bonheur ? 

Je ne sais pas, mais je serais tenté de répondre que cela pourrait représenter un « projet de vie » intéressant. Plus que de l’argent, c’est d’abord une décision d’y consacrer du temps  et de l’énergie. A bien y réfléchir, une part important de notre budget est consacrée à l’acquisition de biens et services qui ne procurent pas vraiment de plaisir, et encore moins de bonheur. Nous travaillons au pôle innovation de l’IME à l’élaboration d’un service en ligne pour aider les consommateurs à se poser les bonnes questions, relatives à leur consommation, et à faire ses choix en conscience dans la finalité d’optimiser le PPED (plaisir par euro dépensé)

A vouloir à tout prix développer cette notion particulière de bonheur, la lier à des gadgets, ne risquent-on pas de se retrouver face à l'effet inverse ? 

Développer la « recherche du bonheur » comme un enjeu individuel et sociétal me parait être plutôt une bonne chose. Le faire avec des scientifiques constitue une garantie pour se prémunir de risques de dérives idéologiques autours de cette notion. Les « gadgets » qui prétendent permettre d’atteindre le bonheur pourraient dévoyer cette noble et légitime quête, j’ai toutefois confiance dans la lucidité des consommateurs pour faire la part des choses entre des « gadgets » et les méthodes et outils solides.    

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