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D'un côté on fait face à une protestation policière qui prend de l'ampleur, et de l'autre l'engagement pris par l'État de démanteler la jungle de Calais, de ne pas paraître laxiste une fois de plus.
©BERTRAND LANGLOIS / AFP

Ça va craquer...

Colère des policiers : de Calais à Notre-Dame-des-Landes, jusqu’où l’Etat pourra-t-il éprouver les nerfs des forces de l’ordre ?

Alors que les forces de l'ordre ont manifesté au cours de la semaine dernière contre leurs conditions de travail, demandant notamment plus de moyens et d’effectifs, le démantèlement de la jungle de Calais pourrait mettre une nouvelle fois les nerfs des policiers à rude épreuve.

Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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Atlantico : Alors que le démantèlement de la jungle de Calais débute ce lundi dans quelle mesure exercera-t-il une pression supplémentaire sur les forces de l'ordre, dans un contexte où celles-ci sont déjà sur-sollicitées, entre menace terroriste, opposants à Notre-Dame-des-Landes etc. ?

Philippe Bilger : C'est évident, il me semble. Le gouvernement avait pris un engagement relatif au démantèlement de la jungle de Calais à un moment où il n'imaginait absolument pas comment la situation allait évoluer. Il n'a pas anticipé la fronde qui, depuis plusieurs jours, en plus d'être très préoccupante pour la situation française, se mue en une presque révolution. Je n'imagine pas pour autant que la police puisse refuser d'accomplir ce qui lui est demandé; cependant le contexte psychologique et professionnel des forces de l'ordre est proprement catastrophique.

Le démantèlement de la jungle de Calais exercera évidemment une pression supplémentaire sur les agents de police. Ce démantèlement, cependant, était souhaité par une grande majorité, sinon tout le monde. Malgré la situation actuelle de la police, que vous avez évoquée, et en prenant en compte la réception par François Hollande des syndicats de police, j'ignore si le gouvernement peut - ou ne peut pas - reculer. Je suis curieux de savoir comment tous ces éléments vont s'articuler : d'un côté on fait face à une protestation policière qui prend de l'ampleur, et de l'autre l'engagement pris par l'État de démanteler la jungle de Calais, de ne pas paraître laxiste une fois de plus. Je ne sais pas du tout comment tout cela va évoluer. J'ignore comment concilier ce conflit policier de vaste ampleur et les tâches régaliennes, qui doivent évidemment continuer à être exercées. Le démantèlement de la jungle de Calais, avec les nombreuses protestations partisanes qu'il va sans nul doute engendrer, ne sera certainement pas simple à mener. Cela tombe indéniablement à un très mauvais moment. Je soutiens ce mouvement policier complètement, et je crois que nous n'avons jamais connu une telle conjoncture où l'autorité de l'État fut à ce point défaillante. Les policiers ont déjà été amenés à dénoncer des pratiques judiciaires, un certain manque de moyens également. C'était le cas lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy, qui a vu des suppressions de postes de policiers. Je crois cependant que cette fronde prend une telle ampleur aujourd'hui parce que les forces de l'ordres nourrissent l'impression de ne plus avoir affaire à une véritable autorité étatique. Elle est en perdition.

Jusqu'où l'État peut-il jouer avec les nerfs des forces de l'ordre ? Ces dernières sont-elles sur le point de "craquer" ? 

Pour l'instant, je dirais que c'est davantage les forces de l'ordre qui jouent avec les nerfs de l'État que l'État qui joue avec ceux des forces de l'ordre. Comprenez par-là que l'État ne pouvait pas imaginer il y a quelque jours l'émergence d'un tel mouvement collectif. Et ce, tout aussi justifié et transgressif qu'il soit, puisqu'il est réalisé en dehors de tout cadre autorisé. À mon sens, le rapport s'est désormais inversé : c'est l'État qui regarde avec inquiétude ce mouvement qui ne diminue pas, s'amplifie même et fait le bonheur de la droite. A l'heure actuelle, c'est du côté de l'exécutif que les nerfs sont le plus à vif.

On ne peut pas dire que l'État a joué avec les nerfs des forces de l'ordre. À la suite de l'affaire Viry-Châtillon, qui a fortement ému la police, l'État s'est retrouvé confronté à une situation qu'il ne sait pas régler. Malgré la présence sur le front du Premier ministre, du Garde des Sceaux et du ministre de l'Intérieur. C'est une situation très complexe à régler puisque, une fois que l'on sort des crédits et des moyens, le malaise profond de la police provient d'un réel mécontentement psychologique. Il est issu du sentiment que la magistrature est trop laxiste, du fait que la population se moque d'elle en permanence, sauf aux lendemains de tragédies criminelles. Il est très difficile de sortir d'une situation de la sorte. Je ne crois pas que l'on puisse trouver de réelle solution dans l'immédiat.

Ce lundi, François Hollande rencontre les syndicats de police. Cela vous semble-t-il être un bon "premier pas" ? Quelles mesures le chef de l'État devrait-il annoncer pour contenir la colère et l'exaspération de la police française ?

Que François Hollande rencontre les syndicats de police, pourquoi pas. Il aurait dû, je crois, le faire bien plus tôt. Par ailleurs, les syndicats sont très largement débordés et dépassés par une police qui ne souhaite plus être représentée officiellement. Encore moins par des syndicats qui préfèrent avoir de bons rapports avec le ministre plutôt que de soutenir leurs troupes. Le président de la République se contentera de les recevoir, de leur dire la bonne parole, de leur rappeler combien il respecte la police. Il promettra probablement des moyens, apportera des crédits... Mais soyons clairs: nous sommes en fin de mandat. Je ne crois pas qu'une solution à ce conflit puisse être trouvée sous François Hollande. Cette fronde est désormais bien plus qu'une fronde. Bien sûr, il cherchera à apaiser le feu, mais nous ne pouvons pas espérer une restauration de l'ordre et de la tranquillité au sein de la police.

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