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Jacques Chirac et François Hollande ont tendance à faire l'autruche.

Le Chirac de gauche

Chirac Hollande, même combat ? Quand trop de prudence tue la prudence

Si durant sa campagne de 2012, François Hollande a tout fait pour se démarquer de Nicolas Sarkozy, il présente plusieurs points communs avec Jacques Chirac. Les deux hommes ont notamment pris l'habitude d'abandonner leurs réformes dès que les protestations deviennent vigoureuses.

Thomas Guénolé

Thomas Guénolé

Thomas Guénolé est politologue et maître de conférence à Sciences Po. Son dernier livre, Islamopsychose, est paru aux éditions Fayard. 

Pour en savoir plus, visitez son site Internet : thomas-guenole.fr

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Atlantico : Comme Jacques Chirac en 1995, François Hollande, confronté à la colère sociale et aux contestations au sein de sa propre majorité, apparaît dans l'impasse à tel point que certains observateurs évoquent même une dissolution. D'une certaine manière, François Hollande est-il en train de payer son incapacité à trancher ?

Thomas Guénolé : C’est plus complexe. En fait, comme jadis en 1981, ce n’est pas François Hollande qui a gagné sur son message, son programme ou sa personnalité : c’est le président sortant, Nicolas Sarkozy, qui a été licencié par la majorité des électeurs. De fait, François Hollande à l’Elysée aujourd’hui, c’est juste un effet secondaire de ce licenciement. L’intéressé l’a lui-même compris très tôt. La preuve : son message fondamental de campagne électorale avait été qu’il ne serait pas Nicolas Sarkozy. C’est le sens explicite de sa célèbre tirade "Moi président", et c’est le sens implicite du concept de "président normal". Cependant, par définition, être élu pour battre le sortant ne donne pas de légitimité sur un programme de réformes.

Par conséquent, faute de victoire pour lui-même et pour son programme de réformes, c’est depuis le lendemain de son accession à l’Elysée que François Hollande a du mal à gouverner. 

En politique, trop de prudence tue-t-elle la prudence ?

Cela dépend de votre légitimité politique. Si vous avez été élu pour vous-même, et outre votre charisme, sur vos idées, alors vous avez une légitimité politique suffisamment forte pour conduire des réformes, y compris en engageant des rapports de forces difficiles. En revanche, si vous avez été élu par défaut, alors, sitôt que vous essayez de gouverner, la majorité éphémère rassemblée pour licencier Nicolas Sarkozy se délite en une série de courants et de groupes d’intérêts contestant des choix politiques en faveur desquels ils n’ont jamais voté. Or, élu par défaut, c’est doublement le cas de François Hollande : d’abord désigné par les socialistes à défaut de DSK en 2011, puis élu par la gauche et l’extrême centre en 2012 pour ne pas réélire Nicolas Sarkozy.

Comme l'ancien président de la République, François Hollande a été député de Corrèze, quels sont les autres points communs entre les deux hommes ? François Hollande peut-il être qualifié de Jacques Chirac de gauche ?

Oui, mais pas pour les raisons qu’on imagine. Contrairement à la légende tenace de son immobilisme, Jacques Chirac a tenté par deux fois d’être un grand réformateur : de 1986 à 1988, ce qui lui a coûté très cher lors de la présidentielle de 1988, et de 1995 à 1997, ce qui lui a coûté cher lors des législatives anticipées de 1997. En outre, de 2002 à 2007, les gouvernements du second mandat de Jacques Chirac ont eu, entre autres réussites à leur actif, le retour au plein emploi, la réduction du déficit public et le "non" à la guerre en Irak. Cependant, Jacques Chirac a eu deux constantes qui ont donné une image trompeuse d’immobilisme à son action : d’une part, il a pris peu à peu l’habitude d’abandonner une réforme dès que les protestations deviennent vigoureuses, sa dernière reculade ayant été le "contrat première embauche" ; d’autre part, il n’a jamais su "vendre" la cohérence et les résultats de ses politiques, en particulier ses succès sur le front du chômage de 2002 à 2007.

C’est sensiblement la même chose pour François Hollande. Contrairement à une légende qui s’installe, François Hollande entreprend de grandes réformes : en particulier, il opère depuis qu’il est président une série impressionnante de révolutions coperniciennes pour la gauche. Il a rompu avec la politique de relance par la consommation pour passer à une politique de l’offre. Il a rompu avec la thèse des causes sociales du chômage pour épouser la ligne répressive traditionnellement de droite. Il a fait migrer la gauche socialiste en bloc vers un marché du travail de "flexibilité-sécurité" à la danoise, en donnant encore plus de marges de manœuvre aux négociations de branches et d’entreprises que sous la droite. Il a lancé des projets ambitieux tels qu’un grand plan colbertiste de relance de l’industrie française. Et ainsi de suite. Bref, comme Jacques Chirac, François Hollande est un réformateur ambitieux, mais comme Jacques Chirac, il a deux tares. D’une part, il abandonne une réforme dès que les protestations deviennent vigoureuses. D’autre part, il ne sait pas "vendre" la cohérence et les résultats de ses politiques, par exemple sa politique fiscale critiquée de toutes parts alors qu’au moins la gauche devrait soutenir unanimement son surcroît massif de taxation des classes supérieures.

Pour résumer, on peut donc dire que François Hollande est un Jacques Chirac de gauche sur trois aspects : c’est un grand réformateur qui ne s’assume pas, il ne sait pas vendre ses résultats, et il recule dès que des groupes d’intérêts se mobilisent contre une réforme. Une exception cependant : le mariage gay. Là, incontestablement, il a tenu bon.

Quelles sont les différences entre les deux hommes ?

Les idées politiques ne sont pas les mêmes. François Hollande est social-démocrate alors que Jacques Chirac est gaulliste avec une fibre de droite libérale très prononcée. Ils peuvent donc se retrouver sur des sujets comme le goût du colbertisme ou la défense de la laïcité, mais leurs positions en matière de politique fiscale et sociale sont irréconciliables.

Après la dissolution ratée de 1997, Jacques Chirac avait su rebondir et être réélu président de la République en 2002. François Hollande peut-il connaître le même destin ?

Non. Pour prolonger Héraclite, en politique non plus on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. De surcroît, si demain François Hollande dissolvait l’Assemblée, cela ne ferait que provoquer une victoire à la Pyrrhus de la gauche, comme en 1997, en raison des nombreuses triangulaires FN-droite-gauche défavorables à la droite. 

A lire également, de Thomas Guénolé : "Nicolas Sarkozy, chronique d'un retour impossible ?" (First éditions), 2013, 16,90 euros. Pour acheter ce livre, cliquez ici.


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