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Le président chinois Xi Jinping et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi lors d'un sommet, le 1er septembre 2018.
Le président chinois Xi Jinping et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi lors d'un sommet, le 1er septembre 2018.
©Nicolas ASFOURI / POOL / AFP

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Moyen-Orient : comment la Chine "sert l'islam" en se rapprochant de l'Iran et de la Turquie

Emmanuel Lincot publie « Chine et terres d'Islam: Un millénaire de géopolitique » aux éditions PUF. La Chine et le monde musulman représentent aujourd'hui environ la moitié de l'humanité. L'histoire de leurs relations est ancienne. Elles sont à l'origine de constructions impériales et de phénomènes d'acculturation qui ont façonné l'Eurasie et le Moyen-Orient. Extrait 2/2.

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris et Chercheur-associé à l’Iris, Emmanuel Lincot est sinologue. Son dernier ouvrage, écrit avec Emmanuel Veron est La Chine face au monde : une résistible ascension (éditions Capis Muscat). Il est également l'auteur de Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power aux éditions MkF et de Géopolitique du patrimoine. L’Asie d’Abou Dhabi au Japon aux éditions MkF.

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Plus largement encore, l’Iran, comme un très grand nombre de pays musulmans, se voit proposer une coopération avec la Chine dans les domaines éducatif et culturel. La volonté du gouvernement chinois d’améliorer son image grâce à des programmes de coopération, et en particulier l’attribution de bourses, sur le modèle déjà existant mis en place par les pays européens et surtout dans le contexte post-Covid-19 où un sentiment négatif s’est développé dans un très grand nombre de pays du Sud à l’encontre de Pékin, explique cette stratégie de long terme. Cette politique ne s’embarrasse d’aucun préjugé idéologique et ne cesse de démontrer au contraire sa très grande capacité d’adaptation. Ainsi, l’université jésuite Saint-Joseph de Beyrouth au Liban a ouvert ses portes à l’Institut Confucius. Plus au sud, à Jeddah (Arabie saoudite), a été fondé le Gulf Research Center, think tank travaillant à la promotion des Nouvelles Routes de la soie. Ces relais d’opinion complètent les activités de l’Egyptian Chinese University fondée à l’initiative du président Morsi, en 2013 au Caire. Elle est la première université de médecine créée dans le monde arabe et en Afrique du Nord avec le concours de l’Université chinoise du Liaoning. Indépendamment de ces initiatives conjointes, l’intérêt pour la langue et la civilisation chinoises s’intensifie dans la région. L’Université du Qatar est à l’avant-garde dans la promotion de cours axés sur les relations séculaires entre la Chine et le monde musulman.

Plus généralement, on observe qu’en 2012 le nombre d’étudiants arabes en Chine atteignait le nombre de 10 000  personnes. Soit 70 % de plus qu’en  2010 et ce nombre croît de 30 % chaque année. Cette appétence pour la Chine a trouvé un écho très favorable puisqu’en janvier  2016 le China Scholarship avait déjà annoncé l’attribution de 10 000 bourses pour des étudiants arabes, ainsi que la mise en place de 10 000 formations et l’organisation d’un programme de 10 000 visites mutuelles d’artistes arabes et chinois. Notons à ce sujet la tendance déjà existante de l’envoi des enfants d’élites de certains pays sur les campus chinois. En provenance des pays africains plus particulièrement. L’exemple bien connu est celui de l’actuel président éthiopien, Mulatu Teshome. Ce dernier a étudié pendant douze années en Chine et était un camarade de classe de Li Keqiang, le Premier ministre chinois. Pour la formation de ces élites, la Chine pourrait être amenée à définir des synergies voire des projets de coopération avec un pays musulman, précisément, qui en Asie du Sud-Est demeure un pôle d’attraction privilégié pour les élites du monde islamique. Il s’agit de la Malaisie. Kuala Lumpur, en effet, est un haut lieu de formation. Selon les chiffres du Ministry of Higher Education Malaysia, 86 923  étudiants non autochtones viennent y suivre des cursus aussi divers que des études scientifiques ou théologiques. Fait intéressant, en quelques années, les étudiants chinois sont devenus la deuxième population étudiante étrangère de la fédération. Parmi eux, des Hui.

Ils étaient 10 214 en 2010 (9 177 en 2009). Ils se classent derrière le contingent des étudiants iraniens (11 823 en 2010), mais devant celui des étudiants indonésiens (9 889 en 2010), qui constituaient jusqu’alors la population étudiante étrangère la plus importante à être présente en Malaisie. Difficile d’en connaître le nombre exact dix ans plus tard mais une chose est sûre : de ces nouveaux viviers naîtront de nouvelles configurations culturelles issues d’un monde globalisé. Elles contribueront certainement au changement du monde musulman, arabe et non arabe, comme à celui de la Chine. Rétrospectivement, et sur le plan stratégique, l’intérêt de Pékin pour le Moyen-Orient a redoublé après que le président Xi Jinping y eut entamé une tournée diplomatique en janvier 2016. Pour la première fois, un chef d’État chinois se rendait successivement en Arabie saoudite puis en Égypte et en Iran. À Riyad, il s’était entretenu avec le roi Salman Ben Abdulaziz al-Saud. Cette rencontre s’était traduite par des déclarations d’intention dans le domaine de la lutte contre le terrorisme mais aussi par le projet de construction d’une centrale nucléaire (l’une des 16 centrales retenues à partir de 2011 en vue de préparer l’après-pétrole) et d’une négociation plus large portant sur l’établissement d’un accord de libre-échange avec les monarchies pétrolières du Conseil de coopération du Golfe (CCG). La relation sino-saoudienne est au beau fixe et Pékin n’a pas hésité depuis 2004 à financer à perte des projets d’exploitation gazière au sein du royaume ; « diplomatie sacrificielle », pour reprendre l’expression de Romain Aby, qui a de facto marginalisé les investisseurs occidentaux et contribué au renforcement des relations entre Ryad et Pékin.

Au volet de cette coopération civile s’ajoute également, et sur plusieurs années, la vente de missiles mais aussi de drones militarisés dont 20  achetés deux ans plus tôt à la Chine (15 Wing Loong 1 et 5 CH4).

Le président Xi Jinping se rendait ensuite dans la capitale égyptienne pour y rencontrer son homologue Abdel Fatah al-Sissi. Première visite de ce niveau pour un dirigeant chinois au Caire depuis douze ans, celle-ci donna lieu à une signature d’accords économiques d’une valeur de 15 milliards de dollars. La Chine confirmait son intérêt pour ce pays de 100 millions d’habitants après avoir investi pour 500 millions de dollars dans une zone industrielle à proximité du canal de Suez. Un investissement modeste comparé au projet de construction de la nouvelle capitale en marge du  Caire, d’un montant de 45 milliards, et qu’a financé en partie Pékin durant ces dernières années. Cette ville nouvelle est, en superficie, aussi vaste que Singapour et dotée d’un aéroport dépassant les dimensions d’Heathrow. À ces réalisations urbaines s’ajoutait l’espoir d’une coopération sino-égyptienne dans le domaine de l’exploitation des gisements gaziers off-shore, récemment découverts en Méditerranée orientale. Une manne plus importante encore que celle représentée par l’afflux des touristes chinois – 200 000 en  2015, soit le double par rapport à l’année précédente – et qui semble désormais assigner à ce pays arabe un rang prioritaire pour la diplomatie chinoise comme l’indique le premier document de synthèse de la Chine consacré à sa politique extérieure en direction du monde arabe. Rappelons que l’Égypte a été avec l’Afrique du Sud l’un des premiers pays du continent africain à avoir été membre de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) et que la Chine y voit un marché et une main-d’œuvre attractifs pour ses entreprises en plus d’une plate-forme pour atteindre d’autres marchés (Europe, Afrique) avec un atout stratégique majeur  : le canal de Suez.

Dans un pays encore fragilisé par les Printemps arabes, un seuil a été franchi puisque les échanges commerciaux se sont accrus et que les exportations chinoises ont dépassé celles des États-Unis. Deux ans avant la visite historique du dirigeant chinois, les deux pays élevaient en décembre 2014 leurs relations au niveau d’un « partenariat stratégique global » (quanmia nzhanlüe huoban guanxi), le plus haut de la hiérarchie du réseau de « partenariats » établis par la diplomatie chinoise. Au fil des ans, des dossiers majeurs ont été discutés par les partenaires, notamment autour de deux axes : les affaires africaines (politiques respectives ; crises du continent) et le Moyen-Orient (problème palestinien, sécurité du Golfe, crises syrienne, yéménite et libyenne). En  2017, Le  Caire a prêté un concours inédit à la politique répressive de Pékin à l’égard de sa minorité ouïgoure du Xinjiang, participant au contrôle puis au rapatriement forcé d’étudiants ouïgours présents sur son territoire. Stimulation des échanges Sud-Sud, meilleure représentativité des nations africaines au sein des institutions onusiennes et dont la Chine se porte garant expliquent ce rapprochement dont le « Printemps égyptien » s’est avéré un puissant catalyseur.

En 2017 toujours, la tournée diplomatique de Xi Jinping dans la région se terminait par une visite d’État en Iran. Reçu avec éclat par Hassan Rohani, Xi Jinping retrouvait la complicité de leurs échanges de septembre de la même année à New York, dans l’enceinte des Nations unies. Cette visite fut suivie de près par Ankara. Un an plus tôt, en effet, Pékin avait mis en avant l’ouverture de l’un de ses principaux corridors terrestres, le CCWAEC (China[1]Central West Asia Economic Corridor), passant par l’Asie centrale, l’Iran et la Turquie. La même année, le gouvernement de Recep T. Erdogan était victime d’une tentative de coup d’État orchestrée par l’organisation guléniste que le président Xi jinping fut l’un des tout premiers à condamner (juillet), en invitant, quelques semaines plus tard, son homologue turc à participer au sommet du G 20 qui se tenait à Hangzhou du 4 au 5  septembre 2016. Un tournant si l’on se souvient de la violente polémique qui avait opposé Pékin à Ankara au sujet des Ouïgours. Face à ces positions critiques, la diplomatie chinoise prend toujours soin de faire la différence entre les paroles de certains acteurs et les États eux-mêmes. Une logique payante face aux dirigeants turcs comme iraniens. Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique d’Iran, a critiqué ceux qui, dans son pays, s’en prenaient à la Chine, menaçant ainsi les relations bilatérales.

Plus marquant encore, ce que l’on peut considérer comme la « droite » sur l’échiquier politique iranien soutient aujourd’hui clairement la politique chinoise au Xinjiang. Elle considère qu’elle ne fait que lutter contre le danger représenté par Daech et les Wahhabites. Ce qui amène les conservateurs à dire qu’en fait, Pékin « sert l’islam » par sa lutte antiséparatiste. Quant à Recep T. Erdogan, sa caution de la politique menée par Pékin au Xinjiang vaut également ralliement aux choix répressifs de son homologue, Xi Jinping. Cette obsession pour l’ordre se traduit d’ailleurs en Turquie par des interférences habituelles de l’État sur les réseaux sociaux auxquels s’ajoutent les initiatives gouvernementales visant à empêcher les messages « normaux » le jour de l’élection présidentielle. Ankara est force de propositions par ailleurs, et comme nous l’avons vu, en Asie centrale dans la lutte contre le terrorisme. La Turquie envisage même d’aménager une base militaire en Somalie afin d’écarter les risques de piraterie. La coopération avec Pékin se renforce d’autant plus que les sanctions américaines à l’encontre d’Ankara ont poussé les dirigeants des deux pays à améliorer leurs résultats. Le sommet des Brics, en juillet 2018, leur a donné l’occasion de rappeler à qui voulait l’entendre que les deux pays étaient des partenaires naturels dans la construction commune du projet des Nouvelles Routes de la soie.

Métamorphose du monde à laquelle Erdogan se prépare en se rapprochant de pays clés, et que convoite également la Chine, tel que le Pakistan où le dirigeant turc dans le choix d’un soft power dûment pensé n’a pas hésité à rappeler, lors de sa vite d’État à Islamabad (février 2020), que c’est bien sous les Turcs que les musulmans de l’Inde ont adopté la religion islamique, leur langue ourdoue étant très imprégnée de la langue turque. C’est durant la guerre de libération nationale turque que les musulmans de l’Inde ont aussi gagné le cœur des Turcs. Le poète et penseur musulman Mohammed Iqbal (1877‑1938), lors d’un rassemblement à la mosquée Badshahi à Lahore, a prié pour la victoire des Turcs combattant dans les Dardanelles et récité des vers dont il était l’auteur, dans lesquels il disait avoir rêvé du prophète de l’islam, à qui il apportait une bouteille de sang unique – « le sang des martyrs des Dardanelles ». Ainsi, il invitait les musulmans à combattre aux côtés des Turcs et à les soutenir financièrement. Les milliers de personnes présentes sur place, qui vivaient elles-mêmes dans le besoin, ont fait don de l’argent qu’elles avaient épargné, les femmes ont offert les bijoux qu’elles portaient. Rappelant cet événement avec reconnaissance devant le Parlement pakistanais, Erdogan affirmait qu’au Pakistan les Turcs ne se sentaient pas à l’étranger mais bien chez eux grâce aux liens fraternels entre les deux peuples. Erdogan annoncera plus tard qu’il n’existe à ses yeux aucune différence entre les Dardanelles et le Cachemire.

La Turquie fait ainsi la démonstration de sa capacité à devenir une force influente bien au-delà de son environnement régional et qu’il fallait pour elle se tourner désormais vers l’Est asiatique. Pékin l’a bien compris et son rapprochement avec Ankara tient compte de ce nouveau paramètre. Mais elle n’est pas la seule puissance à s’inviter dans ce grand jeu. L’Inde, la Corée du Sud, l’Indonésie voire les Philippines s’invitent au développement du Moyen-Orient comme de l’Asie centrale. Peuvent-elles à terme en changer la configuration ?

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Extrait du livre d’Emmanuel Lincot, « Chine et terres d'Islam: Un millénaire de géopolitique », publié aux éditions PUF.

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