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La croissance mondiale semble aujourd’hui très vulnérable.
La croissance mondiale semble aujourd’hui très vulnérable.
©Reuters

Une question de réactivité

Cette récession mondiale qui s’annonce et qui pourrait pourtant être évitée par des politiques publiques adaptées

Entre le ralentissement économique chinois, les difficultés rencontrées par les pays exportateurs de matières premières, les incertitudes liées au relèvement des taux par la FED et la croissance faible en Europe, la croissance mondiale semble aujourd’hui très vulnérable, faisant planer le spectre de la récession.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Atlantico : Une récession mondiale est-elle réellement envisageable ? Quelles en seraient les causes profondes, entre fatalité et mauvaises décisions de politique économique ?

Jean-Paul Betbeze : La "sortie de crise" tant attendue ouvre en fait sur un nouveau monde. La Chine "ralentit" parce qu’en réalité elle change, passant d’une économie industrielle exportatrice à une économie plus liée à la demande interne et aux services. Les autres pays émergents subissent alors une double secousse : celle venant d’une Chine qui leur achète moins, celle venant de pays industrialisés qui, eux aussi, leur achètent moins. A ces autres pays émergents aussi de changer, en renforçant leur demande interne et en allant s’implanter dans les pays industrialisés. Et les Etats-Unis eux-mêmes marquent le nouveau tempo de la "reprise", avec une croissance prévue au plus haut l’an prochain, par la Fed elle-même, à 2,7 %. On comprend que cette croissance mondiale fragile, tirée par des Etats-Unis qui ont changé et une Chine qui veut changer, peut inquiéter. La preuve est cette montée de la volatilité alimentée par les données chinoises (surtout économiques) et américaines (surtout financières). C’est bien la preuve que l’on s’inquiète beaucoup d’un double ralentissement : celui venant de Chine et celui des Etats-Unis. Pour autant, il ne faut pas s’en inquiéter à l’excès : la Chine croît toujours à plus de 6 %, nous ne sommes pas en hard landing et les Etats-Unis continuent d’avancer, même plus lentement. Tout ralentit, parce que tout change, à sa manière.

Nicolas Goetzmann : Selon les prévisions du FMI, la croissance économique mondiale de cette année 2015 devrait s’élever à 3.1%, soit un plus bas depuis 2009, lorsque cette croissance avait été de 0% au niveau mondial. S’il ne s’agit pas encore d’une récession, le ralentissement est net, notamment en comparaison des années 2010 et 2011, avec des chiffres respectifs de 5.4% et de 4.2% de croissance. Pour l’année 2016, les prévisions ont également été revues à la baisse, passant de 3.8 à 3.6%. Malgré des chiffres "rassurants", le risque ne doit pas être écarté trop rapidement en raison d’échéances décisives, aux Etats Unis, en Chine et en Europe. Un enchaînement malheureux n’est donc pas à exclure. 

Ce ralentissement actuel, qui place effectivement la croissance mondiale dans une position inconfortable, provient notamment de la politique monétaire américaine. En effet, en annonçant qu’elle allait relever ses taux, la FED a provoqué une hausse progressive du dollar, qui a entraîné le Yuan avec lui, en raison du taux de change quasi fixe qui existe entre les deux monnaies. La hausse du Yuan a elle-même provoqué un ralentissement de l’économie chinoise, ce qui a induit une forte baisse des exportations de matières premières en direction de la Chine, et donc de leur prix, au sein des pays émergents. Ces pays se trouvent ainsi logiquement fragilisés, notamment en raison de leur dépendance presque exclusive à ce type de marchés. Cependant, chaque pays est libre d’importer ou non les décisions relatives au dollar. La Chine n’est pas contrainte de garder son taux de change fixe, et les autres pays ont également les moyens de réagir. Il ne s’agit donc pas de "la faute des Etats Unis" mais plutôt de la faute de ceux qui se refusent à réagir.

Fin 2007, peu d’analystes estimaient que les Etats Unis entraient en récession. Pourtant,  rétrospectivement, il s’agit bien de la date du début de la crise. Le discours ambiant, plutôt rassurant sur ce point, est-il vraiment crédible ?

Jean-Paul Betbeze : En ces domaines, les crises viennent d’où on ne les attend pas. Pour les Etats-Unis, c’étaient en 2007 des montages financiers hasardeux et des systèmes financiers eux-mêmes peu ou pas surveillés. Tel n’est plus le cas. Aujourd’hui, il faut donc regarder ailleurs. La baisse du prix du pétrole fragilise ainsi nombre de pays (et de sociétés civiles), est-ce une tentative de l’Arabie Saoudite de tenir le marché non seulement par rapport au pétrole de schiste américain (c’est fait) mais par rapport à la venue de l’Iran ? Derrière le ralentissement chinois et la baisse du pétrole, nombre de pays sont très affectés : Brésil, Russie, Venezuela, Nigeria, ceci sans oublier la Malaisie ou l’Algérie… Dans ce contexte, les marchés financiers vont chercher le point faible : pays trop endetté, trop tributaire de financements à court terme (Turquie),  trop tributaire de financements en dollars (Brésil), trop lancé dans du quantitative easing (Japon). Les candidats ne manquent pas. C’est pourquoi le FMI demande à la Fed de ne pas hausser ses taux, et que la Fed accepte, et les bourses aiment. Mais les taux monteront aux Etats-Unis dans les mois qui viennent – et chacun s’y prépare. Ou le devrait. Donc chacun rassure, notamment les banquiers centraux, à l’inverse du FMI et de la BRI. Tout le monde sait qu’ils doivent le faire, mais personne n’est dupe : la volatilité montre la nervosité de tous.

Nicolas Goetzmann : La fin de l’année 2007 enseigne deux choses ; les récessions sont difficiles à prévoir et il est même difficile de savoir si l’économie d’un pays entre en récession au moment précis où elle se produit. Alors que l’économie américaine plongeait en territoire négatif à la fin 2007, le discours était encore peu alarmiste. Il existe donc un décalage important dans le temps, entre indicateurs et réalité. Ce qui est dommageable en raison de la nécessité d’apporter une réponse politique immédiate à ce type de situation. Le "discours ambiant" est donc plus basé sur une plus forte probabilité d’absence de récession, et sur une poursuite de la tendance actuelle, même si celle-ci est attendue en baisse. Cependant, il suffirait de quelques erreurs politiques pour venir assombrir l’horizon de la croissance mondiale, notamment un resserrement monétaire de la part de la Réserve Fédérale des Etats Unis, et une absence de réaction chinoise, ce qui aurait également des conséquences en Europe.

Quels seraient les risques majeurs liés à une nouvelle récession, au niveau mondial, alors que nombre d’économies sont encore en état de convalescence ?

Jean-Paul Betbeze : Une récession mondiale paraît peu vraisemblable actuellement. Le risque d’un ralentissement plus important, qui pourrait conduire à une récession mondiale, serait celui de la mise en cause des politiques monétaires "non conventionnelles" d’un grand pays industrialisé, au premier rang le Japon. On entend toujours dire qu’une banque centrale peut créer toute la monnaie qu’elle veut, ce qui est vrai pour autant qu’on accepte cette monnaie – à l’extérieur et dans le pays même. La loi de Gresham fonctionne toujours et le risque de ralentissement, puis de récession, serait en fait celui de l’épuisement des capacités d’une grande banque centrale à atteindre ses objectifs, une remontée des anticipations inflationnistes, en fait plus de croissance par la baisse du change – avec le risque d’une crise de sa monnaie. A ce moment, toutes les banques centrales interviennent, avec le FMI. Et les questions grecques ou anglaises qui nous agitent ici sont tout à fait "relativisées".

Nicolas Goetzmann : Lorsqu’une économie tourne à plein régime, les investissements sont élevés, la "recherche et développement" est soutenue, ce qui permet d’alimenter favorablement la croissance potentielle future. Au cours des périodes de ralentissement, ce type de dépenses est en baisse, ce qui a pour conséquence une stagnation, ou un affaiblissement de la croissance potentielle des pays concernés. Il s’agit de la perte d’une chance, conséquence d’une économie qui n’exploite pas l’intégralité de ses capacités. De la même façon, les chômeurs perdent leur niveau de qualification, les salariés ont accès à moins de formation, ce qui contribue également au phénomène. La situation européenne est en cela dramatique. Car en l’absence de forte réaction conjoncturelle face à une crise, celle-ci va produire des effets structurels sur l’économie. Ce qui induit le sabotage du potentiel d’un pays. Et par définition, lorsque la problématique devient structurelle, il est bien plus difficile d’en sortir. Un nouveau ralentissement aurait ainsi pour conséquence d’aggraver cette "structuralisation" de la crise.

Quelles sont, pour vous, les principales réponses à adresser à une telle éventualité, aussi bien de la part des gouvernements que des banques centrales à travers le monde ?

Jean-Paul Betbeze : Nous n’avons pas d’analyse d’une "haute autorité" sur ce qui se passe vraiment. Le discours le plus clair est celui de Mario Draghi qui distingue bien une crise cyclique d’une crise structurelle. Deux crises donc. Pour lui, la politique de la BCE tend à aider à résoudre la crise cyclique, mais elle ne peut rien sans réformes, et notamment sans réformes coordonnées au sein de la zone euro. Ce n’est qu’ainsi que se "traite" ensuite la crise structurelle, par des réformes et des investissements spécifiques, à la fois hard et soft, dans un contexte plus coopératif. Mais rien ne sera rapide. Au-delà des politiques monétaires on voit bien, en Europe, le poids des politiques industrielles, non pas seulement celles qui encouragent les grands projets d’une croissance durable – en faisant attention aux risques du gigantisme, mais plus encore à toutes celles qui aident à la création de start up. En fait, la période de taux courts bas doit pousser l’épargne vers les entreprises, pour les soutenir par des augmentations de capital, pour leur permettre de faire plus de croissance externe, par la souscription d’emprunts obligataires. Mais, répétons-le, financer plus et moins cher ne peut rien sans réformes, sans flexibilité, sans formation et sans innovation.

Nicolas Goetzmann : Les différentes zones mondiales sont soumises à des situations parfois contradictoires. Ainsi, et par exemple, une forte inflation et une récession au Brésil contre croissance et faible inflation aux Etats Unis. Ce qui appelle des réponses opposées. Les Etats Unis doivent continuer à soutenir leur économie afin de parvenir au plein emploi réel, La Chine doit continuer son changement de modèle vers une économie de la consommation et se libérer de son taux de change fixe par rapport au dollar, les Européens doivent relancer, aussi bien monétairement que fiscalement, notamment dans le cas de l’Allemagne. Et le Brésil doit proposer une réforme totale de son offre et une refonte de son modèle, pour que celui-ci soit moins dépendant des seules matières premières. En règle générale, si chaque pays se concentre sur sa propre croissance plutôt que sur celle de ses partenaires, le risque s’amoindri. Pendant un long moment, l’Europe a préféré resserrer son marché intérieur pour profiter de la demande étrangère, ce qui a contribué à la faiblesse de la croissance mondiale.

Mais la décision la plus importante reste celle de la FED, car elle a le potentiel pour entraîner toute une série de mauvaises réactions, ou d’absence de réaction de la part d’autres économies mondiales.

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