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Cette crise psychologique lourde qui menace les soignants du Covid-19

Depuis le début de l'épidémie de coronavirus et l'accélération de sa propagation, les soignants, en premières lignes, sont célébrés partout aux quatre coins du monde et sont bien souvent désignés comme étant les vrais héros de cette crise sanitaire. Mais malgré ce statut, le poids psychologique de la crise pourrait être particulièrement dur pour eux.

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet

Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.

Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.

Ses travaux l'ont mené à écrire deux livres (L'attention, PUF; Sex aequo, le quiproquo des sexes, Albin Michel) et de nombreux articles dans des revues scientifiques. En 2018, il a publié le livre L'amour à l'épreuve du temps (Albin-Michel).

 

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Atlantico.fr : Alors que le personnel soignant est en première ligne de cette guerre contre le coronavirus, quelles pourraient être pour lui les retombées psychologiques de cette épidémie, une fois le gros de la crise sanitaire derrière nous ? Comment expliquer ce fort impact psychologique alors que les soignants sont formés pour faire face à de telles situations tragiques ?

Jean-Paul Mialet : Sans nous étendre sur l’ensemble des patients hospitalisés, rappelons quelques chiffres sur ceux qui ont été gravement atteints. Au mois de mars, plus de 8000 patients ont été admis en réanimation ; plus de 3000 sont décédés. Pour donner une idée de l’ampleur du désastre, le pays ne possède que 5000 lits de réanimation, qui, en temps ordinaire, couvrent l’ensemble de ses besoins. Ils vont être augmentés à 15000. Le personnel soignant est donc confronté à un véritable tsunami de détresses respiratoires aigües. Certes, il est accoutumé à la souffrance et aux situations tragiques, mais il n’est pas accoutumé à côtoyer la mort à cette cadence. Anesthésistes et personnel de réanimation ont choisi un métier dont le sens tient à l’enjeu vital de leur mission. Ce travail réclame, même dans des conditions courantes, une formidable résistance au stress. Il s’agit de se battre contre la mort et, heureusement, bien souvent de triompher. Mais cette lutte n’est supportable que si on sait qu’on la mène avec tous les moyens possibles. Elle devient émotionnellement épuisante si des patients trop nombreux ou un manque de matériel ne permettent pas de mener le combat comme il faut. La mort d’un être humain qui vous confie son sort, n’importe quel médecin vous dira qu’on ne s’y habitue pas – et je ne pense pas qu’on s’y fasse, même dans les services de réanimation où la chose est plus courante  ; mais assister impuissant à la mort en masse de ceux que l’on ne peut pas soigner comme on voudrait, c’est bien plus qu’une tragédie : c’est une cataclysme - autrement dit, une expérience accablante que l’on peut difficilement décrire et que l’on ne peut vivre qu’en s’engageant plus à fond dans sa mission pour éviter de penser. Cet acharnement préserve sur le moment, mais il peut mener à l’épuisement ; de plus, il n’évite pas une perméabilité à la souffrance qui reste absorbée pendant qu’on s’active : elle s’infiltre insidieusement en formant, au fond de soi, une nappe d’émotion douloureuse qui pourra ressurgir plus tard. 

Lors du SRAS en 2003, des études chinoises et canadiennes ont établi que les vétérans de cette "guerre", les médecins et soignants, avait dû faire faire face à de lourdes conséquences morales une fois la crise derrière eux. De quelles conséquences parle-t-on ? Un parallèle peut-il ici être dressé avec le stress post-traumatique dont souffrent certains militaires ? 

Dans les années qui ont suivi le SRAS de 2003, on a en effet mené des enquêtes pour évaluer les effets psychologiques de cette épidémie sur le personnel soignant de première ligne. Des séquelles durables ont été signalées, notamment une anxiété et des dépressions qui peuvent se manifester après plusieurs années. L’état de stress post traumatique, un état anxieux particulier (comportant entre autres des remémorations terrorisantes nocturnes) que l’on rencontre après les grandes émotions traumatiques comme celles que peuvent connaître les militaires, est également présent dans 20% des cas. Mais remettons les choses dans leur contexte. Certes, le SRAS  de 2003 était lui aussi un syndrome d’asphyxie provoqué par une pneumonie due à un COVID. Mais l’infection était toujours sévère, donc facilement repérable : c’est pourquoi elle a fait peu de cas (environ 8000) et s’est concentrée en Asie. Avec un taux de létalité de 10%, elle a été responsable de plus de 700 morts, et a frappé particulièrement les soignants : 20% d’entre eux sont décédés. Ces chiffres sont à comparer à ceux du COVID 19, dont le taux de létalité varie selon les études entre 1 et 3%, les sujets jeunes se montrant plutôt résistants. La situation n’est donc pas la même : certes les équipes étaient également débordées à l’époque, mais le stress n’était comparable à la catastrophe sanitaire actuelle. L’angoisse des soignants du SARS était donc avant tout d’être infectés et de transmettre autour d’eux cette infection grave. Du reste, ceux qui ont des séquelles psychologiques ont souvent perdu un proche dans la bataille.

En dépit de cette différence de contexte, la lutte contre le COVID 19 laisse des traces. Une enquête récente sur 1250 soignants provenant de 34 hôpitaux chinois, retrouve des stigmates psychologiques fréquents : les auteurs rapportent 50% de dépression,  44% d’anxiété, 34 % d’insomnie et 71 % de détresse. Des bouleversements émotionnels semblent donc bien être là, même s’ils ne prennent pas la forme caractérisée d’un état de stress post traumatique. Le recul manque encore, mais Il y a fort à parier qu’avec le temps, des traumatismes se révèleront chez ceux qui sont en première ligne. La mort en masse, comme je viens de l’indiquer, est déjà un traumatisme en soi. Mais le traumatisme est également dans la nature de cette mort : une asphyxie brutale à laquelle on assiste impuissant. Et le COVID 19, même s’il est moins inquiétant que le  virus du SARS de 2003, est sournois : nombreux sont ceux qui, arrivés en bonne forme, sombrent après quelques heures et de façon imprévisible dans la détresse respiratoire.  La situation pour le personnel soignant est donc parfois très semblable à celle de ces militaires qui, lors d’un assaut, voient tomber autour d’eux des compagnons sans pouvoir leur porter secours

Si l'on s'attend à un impact psychologique fort pour les soignants comment les préparer et les aider, le temps venu, à y faire face ? Quelles mesures pourraient ou devraient être mises en place ?

Dans le futur, les méthodes qui ont fait leurs preuves avec les vétérans de l’armée pourront s’avérer utiles : groupes de parole, soutiens psychothérapiques, techniques de désensibilisation et de maîtrise des émotions. Je doute que la méditation, parfois recommandée dans la dépression, ait ici un intérêt quelconque. 

Mais dès à présent, les soignants  devraient pouvoir compter sur une aide psychologique. Des psychiatres et des psychologues se mobilisent pour offrir leur aide. Une organisation active offrant des hotlines se met en place. La présence auprès des équipes de première ligne de psychiatres habitués à travailler avec des services hospitaliers de médecine serait souhaitable car elle permettrait d’aider individuellement celles et  ceux qui ploient sous la charge, mais aussi de mettre au point des séances de débriefing profitables à tous.

Toutefois, l’épreuve est là : elle doit être acceptée, intégrée et il n’y pas de solution miracle pour cela. Chacun fait avec sa sensibilité et sa manière à lui de s’adapter : pas de méthode à imposer, pas de solution toute faite mais plutôt des ressources à mettre à disposition. Certains préfèreront d’ailleurs garder pour eux ce qu’ils ont traversé et ne jamais en parler. C’est aussi respectable que l’attitude contraire.

A terme, la meilleure manière d’aider les soignants sera néanmoins de leur donner la place qu’ils méritent. En évaluant tout à l’aune de l’économie, on n’a eu de considération jusqu’à présent que pour ceux  qui pesaient dans les circuits économiques. Or les soignants ne produisent rien ; ils se bornent à garder en vie ceux qui produisent. Espérons que les applaudissements d’aujourd’hui ne feront pas oublier demain ces bons soldats qui rapportent peu, mais sans lesquels tout peut s’effondrer.

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