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Ces risques économiques que courrait l’Union européenne en cas de Brexit sans deal
©Niklas HALLEN / AFP

Perdant-perdant

Ces risques économiques que courrait l’Union européenne en cas de Brexit sans deal

L'absence d'un accord entre Londres et Bruxelles sur les modalités du Brexit, un « no deal », devient plus probable au regard du débat politique actuel à Londres. Une telle situation aurait un impact sur le Royaume-Uni, mais aussi sur l'économie européenne dans son ensemble.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Alors qu’un scénario d’un « No deal » entre Royaume-Uni et Union européenne est devenu plus probable au regard du débat politique actuel à Londres, et en considérant que les britanniques sont potentiellement bien plus à perdre dans un tel cas, ne peut-on pas s’inquiéter d’une forme de sur-confiance des Européens sur leurs capacités de réaction au regard des précédents de ces dernières années ?

Michel Ruimy : Sur la question du futur Brexit, ses 27 Etats membres (sans les Britanniques) ont jusqu’à présent réussi à maintenir l’unité.C’en est étonnant, tant l’Union européenne (UE) a habitué ses citoyens au spectacle de ses divisions. Les « 27 » sont donc tous d’accord - sur le papier - pour qu’aucune discussion ne démarre sur un futur accord commercial avec Londres avant que les grands principes du divorce n’aient été actés. Près de deux ans et demi après le référendum qui avait tranché en faveur de la sortie de l’UE, les dirigeants européens n’ont rien perdu, ni de leur arrogance, ni de leur frustration même si, négociations obligent, le ton se veut, en principe, plus policé. Misant sur les dissensions de la partie adverse, cette unité, qui est brandie comme un étendard, cimente la confiance des Européens qui considèrent que ce sont les Britanniques qui ont choisi le Brexit et que leurs propositions sont destinées à aider le Royaume-Uni à en assumer les conséquences négatives.

Mais cette posture relève d’un « instinct de survie ». Les dirigeants européens craignent un « effet domino » et sont persuadés qu’ils hypothéqueraient l’existence de l’UE s’ils accordent aux Britanniques d’en sortir tout en continuant à profiter de ses avantages (accès au marché unique) sans plus respecter ses règles (concurrence, Cour de justice de l’UE...).Même les gouvernements polonais ou hongrois, qui multiplient pourtant les critiques contre Bruxelles, ne remettent pas en cause leur appartenance à l’UE. Ils ont même adopté des positions très dures contre Londres. La Pologne notamment s’inquiète de la question de ses ressortissants au Royaume-Uni car elle ne souhaite probablement pas que les 800 000 Polonais présents dans le pays soient contraints de revenir en Pologne. De même, des Etats comme les Pays-Bas ou le Danemark, aux économies ouvertes, très dépendantes de celle du Royaume-Uni, ne se sont pour l’instant pas dissociés de l’Allemagne et de la France, qui défendent une position très ferme.

En fait, le « chèque de sortie » joue aussi l’effet d’un puissant ciment. Qui va compenser la contribution des Britanniques dans le budget de l’UE s’ils partent sans payer toute leur ardoise ? Par ailleurs, c’est peut-être un point de détail, qui risque de fissurer le front continental, mais la concurrence est vive entre les Etats pour récupérer les institutions et les grandes entreprises installées à Londres et les flux économiques qui en découlent. Ce sera peut-être lors de ce partage, que les fractures apparaîtront un peu plus.

Quel serait le risque encouru en cas de réel pêché d’orgueil de la part des Européens ? Dans quelle mesure les autorités européennes, de la BCE à la Commission, auraient-ils tout de même intérêt à préparer l’UE à une telle échéance, surtout dans un contexte de ralentissement économique qui a pu être constaté lors de ce T3 2018 ?

Sans doute, certains dirigeants de l’Union européenne spéculent-ils sur la situation politique intérieure difficile dans laquelle se trouve Theresa May. La Commission européenne ne se prive pas d’utiliser ce contexte comme moyen de pression. Comme dans tout divorce, la séparation est difficile et chacun fourbit ses arguments. Les Britanniques demandent plus de flexibilité, les Européens souhaitant, quant à eux, que la sortie soit ordonnée. Et comme toujours dans une telle situation, le Brexit n’a aucune valeur ajoutée pour les parties. C’est une situation perdant-perdant.

Concrètement, l’absence de solution aurait des « effets désastreux ». Imagine-t-on des visas pour les ressortissants du Royaume-Unis ou de l’Union européenne ? Quels impacts pour les transports aériens, ferroviaires et routiers, sur le contrôle des marchandises et des passagers ? Quelques chiffres donnent une idée de l’enjeu. Les ports français sont en première ligne. Les investissements à réaliser seraient de l’ordre de 25 millions d’euros pour le seul port de Dunkerque. A Douvres, 1 100 camions traversent la Manche de l’Union européenne vers le Royaume-Uni. Un allongement du délai de passage des camions de 2 minutes pourrait déclencher un embouteillage de près de 30 kms. Et ce n’est pas tout. Des droits de douane s’appliqueraient immédiatement. Par exemple, prenons 4% sur les pièces de voitures, le secteur automobile serait alors en grande difficulté en Europe. Ceci frapperait de plein fouet les consommateurs britanniques. Au total, l’impact économique pourrait s’élever chaque année à plus de 15 milliards d’euros pour les Britanniques et à 45 milliards d’euros pour les 27, avec toutes les pertes d’emploi qui sont à la clef. De ce fait, je doute que la France soit prête à « no deal ».

Dans ce contexte, la position de la Commission européenne et surtout celle de la BCE, qui arrêtera, à la fin 2018, des rachats de dettes publiques et privées, seront observées. Car, même si l’institution ne compte pas interrompre le durcissement progressif de sa politique, les taux devraient rester au plus bas jusqu’à l’été 2019du fait d’aléas pesant sur la conjoncture européenne. La liste des périls s’est, en effet, étoffée : vulnérabilité de l’Italie, au moment où notre voisin transalpin et la Commission européenne s’empoignent sur le budget, menace d’un Brexit sans accord, tensions commerciales avec les Etats-Unis, regain de volatilité sur les marchés financiers… La nouvelle stratégie sera d’autant plus observée que les actuels principaux « preneurs de décision » à la BCE depuis la crise - Constancio, Vice-Président de la BCE, Praet, Chef économiste de l’institution, Coeuré, influent membre du Directoire et Draghi, Président de la BCE - auront tous quitté leurs fonctions fin 2019.Ainsi, la nouvelle « âme » de la BCE devra piloter finement ses actions.

Peut-on véritablement anticiper les risques que pourraient représenter une rupture nette et instantanée entre l’UE et son principal centre financier qu’est Londres ?

En réalité, tout est possible jusqu’à la fin. L’organisation de négociations comme le Brexit  est propice aux stratégies du « chaud et froid ». Des deux côtés, on cherche à faire peur à la partie adverse, en allant jusqu’au bluff s’il le faut, afin d’arracher quelques ultimes concessions. Évidemment, tout l’art de cette stratégie est de savoir jusqu’où ne pas aller trop loin. Une négociation intelligente n’est pas une guerre d’égos. Chacun doit avoir bien conscience de ses intérêts réels et de l’état du rapport de force. Si l’une des deux parties, par excès de vanité, se met à surestimer son jeu, on risque alors de courir tout droit à la rupture.

À bien des égards, les négociations actuelles ressemblent à celles qui avaient opposé l’Union européenne à la Grèce en 2015. On sait comment cette affaire s’est terminée : le gouvernement grec a refusé la seule porte de sortie qui lui restait, à savoir un retour peu préparé à une monnaie nationale, et fut contraint de capituler malgré un soutien populaire et un référendum gagné.Le Royaume-Uni sait donc à quoi s’en tenir. S’il veut s’affirmer face aux négociateurs européens, il doit prendre à bras-le-corps l’éventualité d’un « no deal » et montrer qu’il ne craint pas d’aller à la rupture afin de préserver ses intérêts fondamentaux.

Pour autant, assiste-t-on au retour du « chicken game », le jeu de la poule mouillée qui avait opposé le Premier ministre grec Alexis Tsipras et l’intransigeant ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble ? Dans un tel jeu, chacun parie sur le fait que l’autre a beaucoup à perdre en cas d’échec.Heureusement pour lui, le Royaume-Uni n’est pas la Grèce. Contrairement à Tsipras qui refusait publiquement d’évoquer une sortie de l’euro, Theresa May a chargé son administration de se préparer activement aux conséquences d’un « no deal ». La principale difficulté tient à la question du rétablissement d’une frontière entre les deux Irlande ou d’une union douanière temporaire.

Le problème est que la logique du « chicken game » est moins de trouver un compromis que de faire capituler l’adversaire.Or, l’Union européenne devra faire en sorte qu’un Brexit sec pèse le moins possible sur les citoyens de part et d’autre la Manche et que la fluidité des échanges soit, autant que possible, maintenue. Quant à la question de l’Irlande du nord, au cœur du blocage actuel, les « 27 », montrant plus de flexibilité, pourraient décider de prolonger d’un an, soit jusqu’au 31 décembre 2021, la période de transition.

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