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Une personne se recueille à Paris dans le XVe arrondissement, à l'endroit où une rixe entre bandes rivales a entraîné la mort d'un homme de 21 ans.
©FRANCK FIFE / AFP

Rixes

Ces racines de l’explosion de la violence chez les adolescents que nous n’avons pas très envie de regarder en face

Les violences et les rixes entre adolescents sont au cœur de l'actualité ces dernières semaines. Quelle est l'ampleur réelle du phénomène et comment expliquer cette explosion de violence chez les adolescents ?

Pierre-Marie Sève

Pierre-Marie Sève

Pierre-Marie Sève est délégué général de l'Institut pour la Justice. 

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Atlantico : Les violences entre adolescents, débouchant parfois sur la mort, semblent se multiplier alors que les affaires de rixes sont à la une de l'actualité. Encore cette semaine, un adolescent de 14 ans s'est retrouvé entre la vie et la mort dans le Val-de-Marne après une rixe. Quelle est l'ampleur réelle du phénomène ?

Pierre-Marie Sève : Il y a, pour moi, deux phénomènes qui se télescopent. Il y a d’abord le phénomène des rixes et affrontements entre bandes rivales : des bandes de jeunes, voire de très jeunes, rappelons-nous les décès de deux jeunes de 14 ans il y a 15 jours, qui s’affrontent de manière ultraviolente en bandes.

A ce sujet, la Direction centrale de la sécurité publique définit la bande comme un « noyau stable de membres qui se regroupent pour des raisons qui peuvent être sociales, culturelles ou autres et commettent des actes antisociaux, délictueux ou criminels ».

Ce phénomène est chiffrable et ces chiffres confirment qu’il est en hausse. Selon un bilan de la direction générale de la police nationale, il y a ainsi eu 357 affrontements entre groupes en 2020, soit une hausse de près de 25% en un an, et 80% de ces faits concernent l’Ile-de-France.

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Comment lutter contre la violence des mineurs ?

Le second phénomène qui se télescope est plus large et plus inquiétant, c’est celui de la délinquance des mineurs, qu’ils agissent en bandes ou non. Cette délinquance des mineurs est d’abord plus nombreuse qu’à une certaine époque. Un rapport du début des années 2000, s'alarmait de l'explosion de la délinquance juvénile : «Entre 1977 et 1992, le nombre de mineurs mis en cause est passé de 82 151 à 98 864, soit une augmentation de 20,4 %. Entre 1992 et 2001, le nombre de mineurs mis en cause a augmenté de 79% pour atteindre 177 017 en 2001.» Ils étaient 209 000 en 2019 ce qui marque une légère stabilisation. Mais cette délinquance des mineurs également est plus jeune, avec des faits qui touchent des enfants de 13 ou 14 ans, voire moins. Et enfin cette délinquance est plus grave, il n’y a pour ça qu’à regarder les tendances des mises en cause de mineurs dans les infractions les plus graves : depuis 1996, +144% de mineurs poursuivis pour tentative d’homicide, +124% pour coups et blessures volontaires, +315% pour agressions sexuelles contre mineurs…

J’insiste également sur le fait que cette délinquance touche des zones et des milieux jusque là épargnés : la jeune adolescente de 14 ans tuée dans une rixe récemment a été tuée à Saint-Chéron, aux confins de l’Ile-de-France, quasiment une petite ville de province. L’agression du jeune Yuri a eu lieu dans le quinzième arrondissement de Paris, arrondissement réputé calme et familial. Enfin, j’ai par exemple récemment reçu des appels à l’aide d’habitants de Ploërmel en Bretagne, qui subissent depuis des semaines des heurts et des violences en plein centre-ville. Cette violence de la jeunesse est diffuse.

Comment expliquer cette explosion de violence chez les adolescents ?

Plusieurs explications peuvent être trouvées.

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Tout d’abord, les prétextes. L’intensité de la violence semble en complet décalage par rapport à ceux-ci. A priori, les questions de trafics de drogue ne sont pas en jeu, mais ce sont plutôt des histoires de fierté, de cœur, voire de territoire. Le contrôle d’un arrêt de bus ou d’une sortie de métro sont autant de motifs futiles mais néanmoins valables pour déclencher des actions violentes. Par téléphone interposé, c’est le réseau social Snapchat qui est le plus sérieusement mis en cause, le plus utilisé pour monter en épingle des incidents et finir par des batailles rangées.

Le rôle des réseaux sociaux est souvent minimisé parce que ces réseaux font partie de la vie de chacun. Mais je pense qu’il faut insister sur ce point. Par leur instantanéité, les réseaux sociaux sont des amplificateurs sans pareil. Tik Tok, Instagram et surtout Snapchat sont omniprésents dans toutes les affaires de bandes. Le mimétisme également me semble extrêmement important. Il y a surenchère permanente car il faut frapper plus fort, plus dur que les autres bandes de France. Les agressions sont filmées

Enfin, une cause plus profonde semble revenir dans tous les esprits même s’il est le plus souvent tu. J’ai pu récemment en discuter avec un éducateur en cités, les jeunes mis en cause proviennent quasiment tous de familles dysfonctionnelles, avec notamment absence du père.

Une part non-négligeable de la jeunesse française est issue de cultures extra-européennes, davantage traditionnelles que la culture occidentale. Le docteur Maurice Berger, pédopsychiatre expert des questions d’adolescents ultraviolents, et auteur de « Sur la violence gratuite en France » l’a remarqué : dans bon nombre de cultures traditionnelles, l’autorité du père est sacrée et quand celle-ci est absente, c’est un vide abyssal qui se créé dans l’esprit des jeunes hommes : « dans toute culture à fonctionnement clanique, il existe plus de risques de comportements violents de la part de ses membres, selon différentes modalités. »

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Quelle doit être la réponse apportée par l'Etat ? La fermeté pénale suffira-t-elle ?

La réponse apportée par l’Etat doit s’inscrire dans un véritable changement de mentalité : depuis 40 ans, la seule pensée qui vaille dans les milieux judiciaires est celui de la prévention, de la réinsertion. Mais la sanction est indispensable et doit être réhabilitée. La fermeté pénale, si elle n’est peut-être pas suffisante, constituerait un immense pas en avant, tant nous en sommes loin.

C’est également une question de Justice au sens noble, au sens conceptuel. Celui qui commet un crime ou un délit a une dette à l’égard de sa victime et à l’égard de sa société. La peine de prison, tant décriée depuis des décennies, répondait précisément à ce rôle, rembourser cette dette, mais aussi avoir l’occasion se retrouver seul face à soi-même pour méditer ses actes.

L’importance de la prison et, comme le dit le docteur Berger, de lieux contenants est centrale. Lorsqu’un coupable est libéré avec des peines symboliques, comme des rappels à la loi, l’inconscient du délinquant ne retient qu’une chose : commettre ces actes n’entraine aucune conséquence. C’est donc, à mon sens, d’une inconscience totale de libérer des coupables sans leur faire vivre une expérience un peu désagréable comme celle de la prison. C’est inconscient d’une part pour la société, pour sa victime et pour la future victime potentielle, mais également pour le délinquant lui-même. Comment pourrait-il se remettre en question, s’amender s’il ne réalise pas la portée de son acte. C’est le pousser non pas sur la voie de la rédemption, mais sur la voie de la spirale criminelle et délinquante.

L’impunité, le docteur Maurice Berger l’a concrètement rencontrée et la raconte dans son livre : « Une adolescente qui a frappé une fille au point qu’elle a 60 jours d’ITT, ce qui est énorme, s’insurge dans le bureau de la juge en hurlant qu’elle avait le droit de taper, car c’était la première fois, donc qu’elle ne doit pas être condamnée. Un autre jeune m’explique qu’en France les jeunes de moins de 18 ans ne peuvent pas être condamnés, c’est sa conviction. »

Quand on voit le CV de l’homme qui a sauvagement agressé le journaliste à Reims, on se demande ce que son inconscient a pu enregistrer de ses échanges avec la Justice. Il a été condamné 8 fois en un an. Et aucun des 8 juges qui l’a entendu n’a daigné le placer en prison pour une durée raisonnable. Comment est-ce possible ? Comment ne pas voir là l’énième confirmation d’une justice qui marche sur la tête ?

C’est enfin avec une fine ironie que nous avons pu voir le Garde des Sceaux récemment se rendre en prison faire la promotion d’un programme de réinsertion et se voir répondre par un prisonnier : « ça fait 6 fois que je reviens »…

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