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Ces questions que soulève l’annonce de la mort d’Al-Baghdadi

Donald Trump a annoncé officiellement la mort du chef de l'Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi lors d'une allocution dimanche. Baghdadi se trouvait, selon le récit de Donald Trump, dans un tunnel creusé pour se protéger avec ses trois enfants. Il aurait activé une ceinture d'explosifs pendant l'opération.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico.fr : Donald Trump a annoncé qu'Abou Bakr al-Baghdadi, chef de l'Etat Islamique, a été tué lors d'un raid américain dans la ville d'Idlib, au nord-ouest de la Syrie. Est-ce que la mort du leader islamiste va changer quelque chose dans la région ? Quelle différence cela fait-il au-delà d'un argument de communication pour Trump ?

Alain Rodier : En préambule, je tiens à rester prudent. Au moment où sont écrites ces lignes, les informations ne proviennent que des Américains. Je ne crois pas à un "mensonge politique" dans un but plus ou moins avouable mais à une erreur d'identification toujours possible. La certitude de la mort du "Calife Ibrahim" comme al-Baghdadi (de son vrai nom Ibrahim Awad Ibrahim al-Badri alias Abou Du'a) se faisait appeler, viendra quand Daech publiera son "accès au statut de martyr" qui est l'aboutissement suprême souhaité par tout salafiste-djihadiste. Cela pourrait intervenir dans les jours qui viennent mais aussi être bien plus long. Il avait fallu attendre deux ans pour apprendre la mort du mollah Omar, la plus haute autorité religieuse des talibans afghans et maître à penser d'Al-Qaida "canal historique"...
 
Mais si cette nouvelle se confirme comme cela semble probable, est-ce que cela va changer quelque chose dans la région ? Peut-être car cela signifie alors qu'al-Baghdadi se cachait dans la région d'Idlib qui est contrôlée par le Hayat Tahrir al-Cham (HTC) et des mouvements dépendant d'Al-Qaida "canal historique". De plus, al-Baghdadi se cachait dans un counpound dépendant du mouvement Huras al-Din (affilé à Al-Qaida "canal historique") situé dans le village de Baricha à quelques kilomètres de la frontière turque.  Dans le passé, Daech avait bien mené des opérations au sud de la province d'Idlib mais elles avaient cessé depuis des mois. Cet accueil ne pouvait donc se faire à l'insu des activistes locaux et la question va donc se poser : quels liens entretenait Daech avec ces autres formations qu'il combattait énergiquement depuis des années (à l'exception notable et connue du Sahel où les émirs locaux au minimum s'entendent entre eux)? Il devrait y avoir quelques règlements de comptes entre ces mouvements et une déclaration de Joulani, l'émir du HTC, est attendue pour clarifier sa position. Cela dit, Daech peut très bien avoir infiltré d'autres mouvements usant de la taqqiya (l'art de la dissimulation) à son profit pour pouvoir réapparaître au grand jour ultérieurement.
 
La rumeur dit que la plupart des activistes d'Idlib se réjouissent de la mort d'Al-Baghdadi - considéré comme un "bandit" - mais qu'ils regrettent uniquement qu'il ait été éliminé par des infidèles. Pas certain que ce soit le sentiment général car al-Baghdadi garde une influence idéologique importante chez les djihadistes qui voient en lui le héros qui a défié le monde entier - et en particulier les Occidentaux - pour défendre sa vision de l'Islam. De plus, les déclarations outrancières du président Trump à son égard risquent de provoquer l'inverse du but recherché chez ses fidèles: leur faire peur. Ils vont être fous de rage !  
 

Cette opération est-elle une justification à son retrait en Syrie ?
 

D'après les déclarations du président Trump, cette opération a été programmée il y a une quinzaine de jours après cinq mois de recherches. Le retrait des forces US du Rojava syrien a été décidé à la fin 2018. Il n'y a donc pas cause à effet. Cela dit, il ne va pas se priver de la mort d'al-Baghdadi pour affirmer que le "job is done" et que les forces US peuvent se retirer avec cependant une petite nuance, il parle toujours de protéger les ressources pétrolières de la région de Deir ez-Zor située au sud-est du Rojava. Décidément, il réagit toujours en homme d'affaires...
 
Il n'en reste pas moins que militairement, il s'agit d'un beau succès suivi par d'autres neutralisations de responsables de Daech dans le nord-ouest de la Syrie comme celle d' Abou Al-Hassan Al-Muhajir, le porte-parole du mouvement tué par une frappe aérienne près de Jarabulus (province d'Alep) le 27 octobre. Son célèbre prédécesseur, Abou Mohamed Al-Adnani, avait été tué à la fin 2016.
 

Donald Trump a remercié et félicité la Russie, la Turquie, l'Irak et les Kurdes entre autres pour leur aide. Est-ce une stratégie d'ouverture ? 

Sur le plan technique, c'est normal. D'après ce qui a filtré sur cette opération, huit hélicoptères (Chinook, Blackhawk?) embarquant des éléments du 1st Special Forces Operationnal Detachment-Delta auraient décollé d'Irak (d'autres sources disent de Jordanie, mais alors il aurait aussi dû remercier Amman) puis suivi un trajet à très basse altitude le long de la frontière turco-syrienne dont une partie est contrôlée par les Russes et quelques forces légalistes syriennes. Le vol aller (comme retour) durait environ une heure trente. Le Président Trump l'a répété à plusieurs reprises : ce sont ces vols qui représentaient le plus grand risque de sécurité un appareil pouvant toujours être abattu par un tir sol-air inopportun. C'est pour cette raison que les Irakiens, les Kurdes d'Irak du Nord, du Rojava, les Russes, les Turcs et les forces légalistes syriennes auraient été mises au parfum pour ces survols mais sans donner l'objectif final - Moscou a démenti mais il s'agit vraisemblablement d'une argutie politique -. Il remercie donc ces pays d'avoir "regardé ailleurs". Il y aurait bien eu quelques tirs d'armes légères mais d'initiative individuelle par les gens qui "n'aiment pas les hélicoptères". Il semble d'ailleurs que la riposte air-sol a été énergique...
 
De plus, Bagdad affirme que ce sont ses services de renseignement qui ont donné la localisation de la cible grâce à une équipé chargée de traquer al-Baghdadi depuis plus d'un an. Les Kurdes aussi... On en saura plus quand un livre (puis un film) sortira dans la lignée de Zero Dark Thirty. Les services auraient interrogé une épouse d'al-Baghdadi, celle d'un de ses proches et intercepté des communication d'une des deux (toutes deux décédées) qui se trouvaient avec lui pour finir par identifier l'itinéraire de sa cavale.
 
Mais ces remerciements appuyés à l'Irak, à la Russie, à la Turquie - et dans une bien moindre mesure à Damas - constituent aussi un signe d'ouverture diplomatique ou semi-officiel. A noter que l'Iran n'est pas mentionné mais il est vrai que les pasdarans et les milices qu'ils encadrent ne sont pas présents dans la zone d'opération de ce raid. Il n'y avait donc pas d'obligation à prévenir Téhéran qui reste le "croquemitaine" pour Washington.
 
Les conséquences de cette opération risquent d'être limitées. Al-Baghdadi sera remplacé, certes par un homme moins connu que lui. En septembre, il a beaucoup été question de l'ancien officier de l'armée irakienne Abdullah Qardach alias Hajji Abdullah al-Afari qui serait le chef du comité religieux du mouvement. Quel qu'il soit, ce dernier devra faire ses preuves pour continuer à unifier les wilayats réparties de par le monde et ce ne sera pas aisé car des guerres internes risquent de voir le jour. De leur côté, ses adeptes isolés vont vouloir venger sa mort par des actes spectaculaires et il convient donc de rester très vigilants. En France, les préfets ont reçus des instructions dans ce sens.
 
Enfin, Al-Qaida "canal historique" peut profiter de cette occasion pour récupérer les "égarés" qui avaient rejoint Daech alors en odeur de victoires. Al-Zawahiri, lui, est encore bien vivant et aussi recherché par les USA pour la somme de 25 millions de dollars comme al-Baghdadi ! Comme la rivalité entre les deux organisations tenait surtout au fait que Zawahiri ne pouvait pas supporter l'ambitieux al-Baghdadi et que ce dernier refusait de le considérer comme son chef, il est possible que cette querelle personnelle s'apaise avec le temps et que Daech soit absorbé par Al-Qaida "canal historique".

La guerre contre les islamistes radicaux qui demande un retour à l'Islam des origine (qui se serait progressivement perverti avec le temps) dont font partie les salafistes-djihadistes est donc loin d'être terminée car l'Histoire a montré qu'il est extrêmement difficile - voire impossible - de lutter contre une idéologie. Elle ne peut se défaire que de l'intérieur. 

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