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Ces mille et un sous-titres des vœux présidentiels

Dans la lignée de la séquence POP2017, Bruno Cautrès accompagne BVA pour suivre le quinquennat. Voici son huitième billet.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections (Panel électoral français de 2002 et Panel électoral français de 2007, Baromètre politique français). Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques.  En 2014 il a publié Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? aux éditions de La Documentation Française.

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On aurait tort de ne voir dans les vœux adressés aux Français par Emmanuel Macron le 31 décembre qu’un pur exercice de forme. Si, dans la forme, les codes du rituel républicain ont pris le dessus sur l’innovation, le fond s’est révélé nettement plus intéressant. Parmi tous les moments de ce discours qui mériteraient une analyse, l’appel à la mobilisation des Français pour prendre leur part à la « cohésion sociale » a retenu notre attention et celle de la communauté POP by BVA : « Demandez-vous chaque matin ce que vous pouvez faire pour le pays et au-delà de votre quotidien, de votre vie, parfois de ses difficultés, dites-vous toujours que vous appartenez à un collectif plus fort, plus grand que vous : la Nation française. (…) Dites-vous à chaque instant que vous avez quelque chose à faire pour la Nation ».  

Cette exhortation aux Français prend sa source dans la phrase mythique prononcée par John Fitzgerald Kennedy, lors de son discours inaugural du vendredi 20 janvier 1961. Elle identifie dans notre imaginaire le jeune président américain et son élan, symbole d’une génération. Elle appartient à la catégorie des énoncés politiques ayant un statut à part : on ne peut les imiter ou les copier, ils n’appartiennent qu’à ceux qui les ont prononcé originellement. « En même temps » ou « et de gauche et de droite » auront sans doute un jour ce statut pour Emmanuel Macron. 

La référence au propos de JFK évoque un élément clef de la philosophie politique du macronisme : le dépassement de soi dans un « grand projet » au service du collectif est un élément central du discours présidentiel. Mais en relisant le texte de ces vœux, on voit que l’emprunt d’une citation à son illustre auteur est en léger décalage, comme si Emmanuel Macron avait souhaité « macroniser » le propos kennédien. Pour le comprendre, commençons par reprendre la citation de JFK dans son intégralité : « Ainsi, mes chers compatriotes américains : ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais bien ce que vous pouvez faire pour votre pays ». Le spectateur ou lecteur attentif des vœux présidentiels aura sans doute remarqué un petit détail…Vous aussi ? Cherchez bien…

Eh bien, il manque le début de cette citation mythique… ! Cette absence est curieuse car les deux moments de la phrase de JFK se seraient prêtés à merveille au « en même temps »… Sans doute qu’Emmanuel Macron n’a pas voulu faire un clin d’œil trop appuyé au mythe. En diluant la citation de départ, elle est mieux mise en exergue, elle en devient plus intrigante et intéressante encore. Mais on peut voir dans cette absence une dimension plus politique : transposée dans la France de 2018, le début de la phrase mythique de JFK (« Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous ») prend un sens plus ambigu, plus « polysémique » comme disent les spécialistes du langage. Elle peut même devenir évocatrice d’un abandon des Français à leur sort, en complète contradiction avec la cérémonie des vœux. Cela aurait pu résonner « président des riches », « libéral », et prêter le flanc à une polémique. 

On peut tenter de monter d’un cran dans l’explication de ce que cache cette absence de référence au début de la phrase mythique de JFK. D’après les linguistes qui analysent les multiples adaptations qu’un locuteur peut faire d’un « énoncé figé » (une phrase mythique ou très connue, un proverbe), l’utilisation de ce type d’expressions peut susciter chez celui qui s’apprête à les prononcer le désir de laisser son empreinte. Altérer la forme d’une expression ayant le statut d’un « énoncé figé » permettrait à celui qui réalise ce « détournement », d’exprimer sa créativité ou même son désir secret de se mesurer au locuteur initial… Rendre hommage, se placer sous l’aile protectrice d’un locuteur mythique tout en laissant surgir sa créativité et sa propre histoire, en somme.

A moins qu’Emmanuel Macron n’ait été encore plus rusé que le plus perspicace des linguistes… jouant avec nous en nous laissant croire à un cliché. Il aurait alors appliqué l’une des thèses de La société du spectacle de Guy Debord, l’icône de la pensée 68, pour qui emprunter une idée produite par d’autres « efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste »…

Quel beau début d’année 2018 ! Dire que l’on craignait que sans élection, cela ne devienne moins passionnant…

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