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Crédits Photo: STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Omerta, connivence, entre-soi

Ces impensés de l’affaire Duhamel que masque son intense médiatisation

L'affaire Duhamel est le symbole d'une crise de l’individualisme absolu. Or, la dénonciation épisodique de quelques individus déviants ne peut pas faire l'économie d'une réflexion sur la protection de la société contre les dérives individuelles.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Je me rappelle les mois qui ont suivi l’instauration d’une nouvelle présidence à Sciences Po, après la disparition de Richard Descoings, en 2012, et l’énorme secousse du rapport de la Cour des Comptes, dans les mois qui ont suivi, lorsqu’a été mise en lumière la dérive des finances de l’institution à partir de 2007-2008. On nous avait expliqué que tout était rentré dans l’ordre. Et jusqu’à peu, le président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Olivier Duhamel, était considéré comme un véritable oracle. Et puis patatras ! En quelques jours tout s’effondre à nouveau. Un livre révèle que M. Duhamel a profondément traumatisé son beau-fils mineur après un remariage en ayant des relations sexuelles avec lui. On parle, avec de l’impropriété dans les termes, d’inceste mais il faut dire que c’est difficile de trouver le bon vocabulaire dans une famille recomposée. Le plus important est ailleurs: on apprend que les faits étaient connus depuis longtemps par un certain nombre d’initiés. On nage tout d’un coup dans le sordide de la culture post-soixante-huitarde, dans une atmosphère de roman de Michel Houellebecq; sauf qu’en l’occurrence ce n’est plus de la fiction. La satire grinçante du meilleur romancier français cède la place à un mélange, si l’on écoute les réactions, d’indignation et de déni de réalité. 

Dénoncer les crimes de Staline pour mieux relancer la révolution ? 

Le déni ne porte pas sur les faits mais sur un point bien précis: un élément caractérise le milieu grand-bourgeois de gauche où les faits se sont déroulés: on y a fait longtemps l’apologie de la sexualité imposée aux enfants. On l’a théorisée. Et lorsque les dégâts humains sont devenus évidents, on a pratiqué l’omerta tout en dénonçant plus qu’à leur tour les milieux où étaient révélées des affaires de pédophilie: des milieux populaires ravagés par la crise de l’industrie ou bien l’Eglise catholique. Pendant des décennies, la bourgeoisie culturelle - pensant à gauche - a pu s’exonérer des comptes à rendre. Et si des affaires sortent régulièrement depuis une dizaine d’années, elles sont présentées comme des opérations de nettoyage individuel, rien de plus. En fait la gauche fonctionne toujours de la même façon. Qu’il s’agisse des crimes du communisme ou des conséquences de la révolution sexuelle: régulièrement, il faut un bouc émissaire; il sert à dénoncer des méfaits passés. Mais cela ne change rien au fait qu’on ne remet pas en cause les fondamentaux. La gauche des années 1960 dénonçait avec zèle le stalinisme....pour mieux faire l’apologie du maoïsme ou ensuite de Pol Pot. La génération de 1968 a dansé autour du cadavre du communisme soviétique au début des années 1990, pour mieux s’acoquiner avec le régime de Pékin. Le marxisme en tant que tel n’a jamais été sérieusement remis en cause. Il en va de même pour les moeurs: on assiste à une dénonciation des propos tenus par Cohn-Bendit à la télévision dans les années 1970, à une série de scandales DSK, une affaire Matzneff ou une révélation Duhamel. Mais personne ne veut, dans ces milieux, aller plus loin et mettre en cause un système, une idéologie et leurs mécanismes de déni. 

La crise de l’individualisme absolu...

C’est bien à une crise de l’individualisme absolu que l’on assiste. Comme tous les progressismes, la révolution sexuelle n’en finit pas de dévorer ses propres enfants et de se métamorphoser. Wilhelm Reich, Michel Foucault, Judith Butler ont personnellement participé des excès de la révolution sexuelle mais ont fourni en même temps à leurs adeptes les moyens de dénoncer les dérives de certains individus ou de la génération précédentes comme les restes d’un ordre patriarcal qu’on n’en finit pas de combattre. Lorsqu’Alice Coffin s’en prend à Christophe Girard durant l’affaire Matzneff, ce n’est pas pour poser la question d’un retour à une morale collective mais pour prôner encore plus d’idéologie du genre. C’est l’équivalent d’un maoïste ou d’un trotskiste attaquant un compagnon de route du stalinisme. Ce à quoi nous assistons, à l’occasion de l’affaire Duhamel, c’est uniquement un nettoyage d’éléments gênants au sein d’une gauche culturelle qui entend bien se maintenir au pouvoir et commence à préparer l’après-Macron.  Il n’y a aucune interrogation sur le fond des choses: que révèle le fait qu’à dix ans d’intervalles le prestigieux Institut d’Etudes Politiques de Paris révèle deux fois, de manière spectaculaire, et à son corps défendant, la dérive des milieux dirigeants français?  Nous sommes dans l’un des temples de la formation des milieux dirigeants français et l’on s’aperçoit que tout ce que la société, dans ses profondeurs, reproche à ses gouvernements successifs, y trouve enracinement dans une fascination malsaine pour ou un silence complice concernant l’abus de pouvoir, le sexe non consenti ou les conflits d’intérêts. 

...ne sera pas surmontée sans réponses collectives

En fait, omerta, connivence, entre-soi ne pourront pas être démantelés si l’on en reste à une dénonciation sporadique du comportement des individus devenus indéfendables. Nous sommes confrontés à une réalité systémique, structurelle. Il est de bon ton, dans la gauche culturelle, de faire l’apologie de Sade - qui a d’ailleurs été admis dans la Pléiade - sans se demander si l’individualisme absolu des tirades philosophiques du « Divin Marquis » ne contenait pas toutes en germe toutes les dérives auxquelles nous assistons. On dénonce volontiers - et à juste titre - les dérives d’un certain nombre de prêtres catholiques; mais sans voir que l’Eglise, depuis Benoît XVI, a radicalement nettoyé le marécage, avec courage et lucidité; et, non moins important, qu’on n’a jamais fait l’éloge de la pédophilie dans l’institution. On se gargarise de mots sur la nécessité de combattre les appels à la violence sur internet et les réseaux sociaux mais lequel de nos gouvernements a-t-il sérieusement songé à traquer les dérives sadiennes toujours plus monstrueuses de la pornographie en ligne ? 

En réalité, nous sommes confrontés à une impuissance de la méthode: la dénonciation épisodique de quelques individus déviants (quelle que soit leur appartenance sociale) s’accompagne d’un refus de penser la question de la protection de la société contre les dérives individuelles. Il ne suffit pas de constater que l’ordre moral est inefficace à toutes les époques: il y a des choix qui relèvent du plus intime de la conscience et les moeurs sont le domaine où la liberté est la plus farouche. En revanche, comment se fait-il qu’aucune force politique ne se dresse pour constater l’inaction ou l’hypocrisie des pouvoirs publics: quand la gauche subvertit l’éducation sexuelle à l’école par l’idéologie du genre; en particulier, où sont les dénonciateurs à droite? Quand le gouvernement veut traquer, par des lois anti-fake news des opinions qui lui déplaisent mais n’entreprend rien contre un site comme Porn Hub où la pédophilie s’étale sans retenue, qui dépose un projet de loi à l’Assemblée? Quand on observe que le système judiciaire est d’une efficacité bienvenue pour juger les prêtres pédophiles mais traîne la jambe lorsque les cas de pédophilie avérée ne concernent pas l’Eglise, où sont les journalistes pour poser la question de l’indignation sélective? 

L’affaire Duhamel ne restera qu’un épiphénomène, sans lendemain, si elle n’est pas l’occasion de poser un certain nombre de questions plus systématiques. 
 

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