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Inégalités

Ces facteurs explicatifs des inégalités salariales Hommes Femmes qu’il est absurde d’ignorer si on veut réellement traiter la question

Selon la fondation concorde, les inégalités hommes-femmes conduiraient à une "perte" de 62 milliards d'euros pour l'économie française. Au-delà de ce chiffre, il apparaîtrait, par exemple, que ces inégalités salariales entre hommes et femmes seraient de 26.3% chez les cadres.

Jean-François Amadieu

Jean-François Amadieu

Jean-François Amadieu est sociologue, spécialiste des déterminants physiques de la sélection sociale. Directeur de l'Observatoire de la Discrimination, il est l'auteur de Le Poids des apparences. Beauté, amour et gloire (Odile Jacob, 2002), DRH le livre noir, (éditions du Seuil, janvier 2013) et Odile Jacob, La société du paraitre -les beaux, le jeunes et les autres (septembre 2016, Odile Jacob).

Voir la bio »Erwann  Tison

Erwann Tison

Erwann Tison est le directeur des études de l’Institut Sapiens. Macro-économiste de formation et diplômé de la faculté des sciences économiques et de gestion de Strasbourg, il intervient régulièrement dans les médias pour commenter les actualités liées au marché du travail et aux questions de formation. Il dirige les études de l’Institut Sapiens depuis décembre 2017.

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Atlantico : Pour les salariés au sens large, comment faire la part des choses entre les inégalités qui relèverait d'une discrimination et celles qui relèveraient d'une situation que l'on pourrait expliquer par d'autres moyens (secteurs ou les femmes sont sur-représentées, nombre d'heures travaillées, normes ou habitudes sociales, moindre demande d'augmentations etc....) ?

Clélia Aucouturier et Erwann Tison : Ce que l’on montre au sein de notre étude, en coupant les données de l’Observatoire des inégalités et de l’Insee, c’est qu’il existe des disparités selon les catégories socio-professionnelles. Pour l’ensemble des salariés, l’écart entre les femmes et les hommes est de 19%. Cet écart grimpe à 26.3% pour les cadres, et n’est « que » de 9% pour les employés. Ergo, plus la rémunération augmente, plus la disparité est grande, contrairement aux idées-reçues.

On peut ajouter à cela, qu’il y a un flou sur les justifications réelles de ces inégalités. Il y a absence de données officielles sur les racines de ces inégalités.

A contrario, à poste et expérience égale, le salaire doit être égal ; en l’absence d’égalité, la justification n’est alors pas économique mais culturelle. Malgré le fait que depuis une décennie, deux lois et un décret aient été édités, débattre de ce sujet revient à remplir le tonneau des Danaïdes, plus on en parle moins les effets sont perceptibles. C’est un sujet sans cesse remis sur le devant de la scène, mais dont la méthode de résorption n’est pas encore trouvée et si elle avait été législative voire punitive, les effets auraient été perceptibles.

Jean-François Amadieu : Les chiffres de l'étude de la fondation Concorde sont très éloignés de la réalité ; ils noircissent les choses. Or, si l'on veut lutter efficacement contre les discriminations dont les femmes sont victimes, il est contre-productif de tordre les faits. Dans le cas présent c'est d'autant plus curieux que l'objectif était de développer une savante analyse économique : des milliards sont à gagner et à portée de main !

S'agissant des écarts de salaires d'abord,  La fondation avance dans son communiqué de presse  et pour frapper les esprits, je cite, "les femmes gagnent en moyenne 26,3% de moins que les hommes, à compétence et travail égal". A la lecture de l'étude, on apprend finalement que ce chiffre choc concernerait seulement les cadres (pour les employés ce serait moins). Le hic c'est que les auteurs se sont limités à lire un article de l'observatoire des inégalités sans reprendre convenablement les chiffres ou même les comprendre (Les données de départ étaient  issus des travaux de l'INSEE et de la Dares). On peut ainsi  lire dans l'étude de la fondation Concorde ce type d'explication :  "Les hommes perçoivent donc, en moyenne et en équivalent temps plein, un salaire supérieur de 19 % à celui des femmes. Formulé différemment, les femmes touchent en moyenne 81 % du salaire des hommes (1934 divisé par 2389), ou ont un salaire net inférieur de 19 %".

Voyons les vrais chiffres maintenant : Une publication récente de l'INSEE portant sur les écarts de salaires H/F en 2014 (Coudin, Maillard et Tô en 2017) apporte de nouveaux éléments confirmant et précisant les analyses précédentes de l'INSEE et de la DARES. En 2014, les femmes salariées du privé gagnent à l'heure 14,4% de moins que les hommes. Diplôme, âge, expérience, ancienneté dans l'entreprise, catégorie socioprofessionnelle, quotité de temps de travail, secteur d'activité, région d'emploi et taille de l'entreprise explique une partie de cet écart qui est ramené alors à 8,4 %. Mais cette différence s'explique elle-même par d'autres facteurs d'ordinaire oubliés. Certaines entreprises payent plus que d'autres et ce seul fait explique environ 10 % des différences de salaires constatées entre hommes et femmes. En outre, dans les entreprises des différences proviennent par exemple du pouvoir de négociation inégal des hommes et des femmes (pour les cadres) ou d'heures supplémentaires. le résidu inexpliqué ou possiblement discriminatoire est encore réduit. Les chercheurs de l'INSEE avancent que les femmes font ainsi des arbitrages vie privé/ vie professionnelle (sous contrainte certes, mais elles les font) ce qui explique par exemple des choix d'entreprises.

Au regard de ces causes qui ne relèveraient pas  y faire face et quelles sont celles qu'il paraît peu probable de pouvoir réduire ?

Jean-François Amadieu : On peut travailler à favoriser l'accès des femmes à des emplois, des secteurs, des firmes plus rémunérateurs, remédier au plafond de verre, favoriser un meilleure conciliation vie professionnelle/vie privée et revoir la classification des emplois et traiter les véritables discriminations qui existent dans les entreprises mais faut-il entretenir les légendes urbaines concernant les écarts de salaire entre hommes et femmes.

Quant au calcul des gains en cas de lutte contre cette forme de discrimination, la Fondation Concorde explique en résumé qu'il suffit de combler les différences de salaire hommes/femmes (laquelle on ne sait pas ?) pour générer croissance et gains fiscaux. Puisqu'il n'est pas question de baisser les salaires des hommes, on augmente simplement en moyenne les femmes de 3525 euros soit la moitié de la main d'œuvre, il suffisait d'y penser !

Clélia Aucouturier et Erwann Tison : On voit bien que le côté carotte et bâton ne fonctionne pas : 10 ans plus tard et malgré deux lois et un décret, on ne remarque aucun effet positif observable. Le levier législatif n’est donc pas le plus puissant, loin de là. Pour tenter de résorber ce problème, nous avons pris le parti de la communication : il faut parler expressément de ce sujet afin que chacun, au sein des entreprises et de la société puisse s’emparer de cette problématique. La volonté de quantifier les pertes liées à ces inégalités va dans ce sens, celui de l’électrochoc collectif. On espère que cela puisse permettre de lever un tabou en mettant ce sujet au sein du dialogue social des entreprises.

Toujours dans le domaine de la communication, le président de la République avait annoncé lors de la campagne présidentielle, sa volonté de procéder à des campagnes de testing pour inciter les entreprises à résorber d’elles-mêmes ces inégalités : l’idée est simple, on teste au hasard des entreprises pour voir si elles respectent ou non cette égalité salariale en comparant les fiches de poste et les fiches de paies. Si l’inégalité est avérée, l’entreprise est alors catégorisée comme telle. Un entrepreneur pourra alors être incité à faire le choix de l’égalité pour éviter d’être au cœur d’un bad buzz. « Un bon arrangement vaut mieux qu’un mauvais procès » pourrait alors être le crédo d’une campagne d’égalisation des salaires.

L’autre levier, est celui de l’allongement et de la généralisation du congé paternité. Aujourd’hui ce dernier est considéré comme un frein à la progression de carrière et donc de salaire pour les femmes. Le fait de le généraliser et de le développer pour les hommes équilibrerait la tâche post natale et ainsi ne nuirait plus aux femmes, mais serait supportée par les deux parents.

La crise de 2008, avec son lot de chômage, de pression sur les salariés, a-t-elle eu des effets divergents sur les carrières des hommes et des femmes ? Quels ont été ces effets ?

Clélia Aucouturier et Erwann Tison : Avant la crise, l’écart entre de salaire était de 21%. Après la crise, entre 2008 et 2010, cet écart est tombé à 19% selon l’INSEE. La crise a principalement touché les métiers où le taux de féminisation était faible, elles ont donc été relativement épargnées. Néanmoins, depuis 2010, on assiste à une stagnation de cette diminution, voire à une augmentation de ces inégalités.

Contrairement à ce que l’on peut penser, on observe que les inégalités salariales entre les femmes et les hommes progressent. A titre d’exemple, le collectif « les glorieuses » appelle les femmes à cesser le travail ce mercredi 3 novembre à 11h44, à l’heure où elles ne sont plus payées par rapport à un homme (en glissement annuel). L’année dernière, cet appel avait lieux le 7 novembre. On assiste à un véritable recul. Selon le forum économique mondial, au rythme actuel, ces inégalités ne seront pas résorbées avant…2186. Une éternité. A moins que l’électrochoc collectif ait lieu.

 

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