Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Santé
©ARUN SANKAR / AFP

Cigarette

Ces études qui montrent que fumer pourrait endommager vos yeux tout autant que vos poumons

Vous l'ignorez peut-être mais vos yeux ne sont pas épargnés par ces cigarettes que vous fumez. Zoom sur cette conséquence méconnue.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

Voir la bio »

Atlantico : Un sondage de l'Association of Optometrists (AOP) montre que seulement une personne sur cinq a conscience des effets négatifs du tabac sur la vue. Comment expliquer cette méconnaissance ?

Stéphane Gayet : Cette méconnaissance a trois principales raisons.

La première raison est liée à la stratégie qui a été adoptée par les autorités de santé pour inciter à arrêter de fumer, dès que l’on a eu la certitude de la toxicité de la fumée de tabac. Il faut quand même dire que, dans les années dites d’après-guerre, soit de 1945 à 1955 environ, on affirmait que le fait de fumer était bon pour la santé : on disait que le tabagisme améliorait la respiration et qu’il stimulait la vitalité. On a commencé à évoquer la toxicité de la fumée de tabac à partir de 1960, mais ce n’est qu’au début des années 1970 que les autorités de santé se sont sérieusement inquiétées et mobilisées sur ce sujet.

Initialement, c’est-à-dire dans les années 1960 et 1970, on ne voyait que l’adénocarcinome bronchique (cancer du poumon) et la stratégie des campagnes de lutte anti-tabac s’est longtemps focalisée sur la prévention du cancer bronchique. Et cette stratégie a été dans l’ensemble un échec, car les fumeurs raisonnaient de façon binaire : « On me dit que je risque d’avoir un cancer du poumon en fumant ; mais, d’une part, je connais beaucoup de fumeurs qui n’en ont pas ; d’autre part, il faut bien mourir de quelque chose. » Il n’y a guère que les fumeurs qui, voyant mourir un proche d’un cancer bronchique dans des conditions souvent épouvantables à l’époque, ont eu vraiment peur et ont cessé – certains d’entre eux – leur addiction.

On connaît l’inertie psychique ambiante et encore aujourd’hui, beaucoup de personnes continuent à associer le tabagisme au cancer bronchique, alors qu’il favorise pratiquement tous les cancers, ainsi qu’un très grand nombre d’autres maladies parmi lesquelles et en tout premier les artériopathies au sens large (ce sont les maladies des artères, qu’elles soient grosses, moyennes ou petites : artère aorte (la plus grosse artère du corps), artères coronaires (du cœur), artères du cerveau, artères des membres inférieurs (« jambes »), artères des organes (reins, intestins, pancréas…), etc.).

La deuxième raison est liée au caractère lent et insidieux de l’atteinte oculaire du tabagisme, eu égard au caractère marqué des autres atteintes du corps : angine de poitrine, infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral (AVC), hypertension artérielle, insuffisance cardiaque, insuffisance rénale, artériopathie chronique oblitérante des membres inférieurs qui est souvent appelée « artérite », atteinte des voies respiratoires inférieures (bronchite chronique, emphysème) qui donne une gêne respiratoire, diabète sucré de type 2, etc. Toutes ces maladies liées au tabagisme peuvent être graves et provoquer une infirmité ou conduire à un décès. Au sein de ces complications, les atteintes de l’œil semblent secondaires, au second plan ; l’œil est un petit organe, mais d’une puissance fonctionnelle étonnante : il est capable de tolérer longtemps une réduction de performance et de s’y adapter, de telle sorte que les troubles visuels liés au tabac ne figurent pas et loin de là au premier plan des doléances des patients fumeurs.

La troisième raison est liée au fait que l’œil reste avant tout une affaire de spécialiste. Beaucoup de patients ne consultent que leur médecin généraliste et se passent de spécialiste pendant des années. Un médecin généraliste soigne couramment la plupart des complications somatiques (du corps) liées au tabac : angine de poitrine, hypertension artérielle, insuffisance cardiaque, artériopathie des membres inférieurs, bronchite chronique, diabète de type 2… ; alors qu’il se sent moins sûr de lui pour soigner l’œil, qui reste un organe très précieux, délicat et bien difficile à explorer pour le non spécialiste.

C’est pour ces trois principales raisons que la population générale pense vraiment peu aux complications oculaires, quand on évoque avec elle les méfaits du tabagisme chronique.

Concrètement comment la consommation de cigarette endommage-t-elle la vue et quels dommages cela occasionne-t-il ?

La fumée de tabac est tellement toxique pour la totalité du corps et de la tête que l’on ne sait plus par où commencer. C’est inouï, difficile à admettre. Pourtant, le tabagisme n’est qu’une consommation de feuilles végétales, mais transformées de majeure façon par la combustion : les 2 000 substances de la cigarette froide (feuilles de tabac séchées et papier) passent à 4 000 substances lors de la combustion.

Il n’est pas du tout exagéré d’affirmer haut et fort que la fumée de tabac est l’intoxication individuelle la plus dangereuse pour la santé et même la totalité du corps que l’on connaisse, du moins parmi les intoxications autorisées par la loi.

Fatalement, toute la puissance toxique du tabagisme se retrouve dans les yeux, tout comme dans les reins, les poumons, la peau, les glandes de tous types, les viscères, etc. Il est tout de même assez étonnant que dans les traités de médecine, on ne cite que très peu les complications oculaires du tabagisme ; c’est pourtant le cas.

Le tabagisme favorise l’hypertension artérielle et le diabète de type 2, ces deux maladies ayant un fort retentissement sur les yeux, retentissement pouvant aller jusqu’à la perte fonctionnelle d’un ou des deux yeux. Ce retentissement est lié à une atteinte des petites artères et des artérioles (minuscules artères) de l’œil, particulièrement celles de la rétine. Ces atteintes sont responsables d’une baisse de l’acuité visuelle, comme d’ailleurs presque toutes les complications oculaires.

Le tabagisme favorise ou plutôt accélère le phénomène d’opacification du cristallin (le cristallin est la lentille de l’œil, qui de plus est déformable, ce qui permet l’accommodation physiologique ou « mise au point automatique », phénomène qui a été copié pour concevoir l’autofocus des photoscopes et des caméscopes) ; ce processus d’opacification est la cataracte.

Le tabagisme favorise également la dégénérescence maculaire liée à l’âge ou DMLA. Cette dégénérescence maculaire est une lente détérioration de la macula : c’est la petite zone suprême de la rétine ; située au centre de la rétine, cette macula est le précieux bijou de l’œil ; c’est avec ses deux maculas que l’homme voit nettement et surtout précisément : quand on fixe quelque chose avec intensité, on la voit dans tous ses détails, alors que ce qui se trouve au-dessus, en dessous, à droite ou encore à gauche est vu de façon floue et imprécise (vision extra-maculaire). Il est facile de comprendre que les maculas représentent la vraie prunelle des yeux, non les cristallins. La DMLA est favorisée par l’âge, le soleil et le tabagisme. Il n’est pas nécessaire d’insister sur le fait que si ses deux maculas sont détériorées, un individu est devenu mal voyant.

Par ailleurs, la fumée de tabac remonte devant les yeux ; or, elle a des propriétés asséchantes, favorisant le dessèchement de la surface de l'œil, ce qui peut entraîner un inconfort ainsi que des symptômes d'œil sec (picotements dans les yeux) qui s’accentuent avec le port de lentilles cornéennes. A la longue, ce phénomène peut provoquer des lésions (altérations) de la conjonctive opaque (inflammation du blanc des yeux) et de la cornée transparente, d’où encore une baisse de la vision.

Il faut encore ajouter la possibilité d’une neuropathie (« névrite ») du nerf optique : une neuropathie du nerf optique peut avoir des causes très diverses, le tabagisme agissant comme un facteur favorisant des neuropathies en général.

On pourrait encore citer d’autres complications oculaires du tabagisme, mais celles-ci sont les plus probantes et parlantes.

Il n’y a guère que pour le glaucome (c’est l’augmentation de pression à l’intérieur de l’œil) et la presbytie (c’est la réduction de la capacité d’accommodation du cristallin, réduction due à son durcissement lié à l’âge) que le rôle direct du tabagisme n’est pas avéré. Mais honnêtement, cela fait déjà beaucoup, en principe de quoi convaincre…

On peut conclure ce chapitre avec l’affirmation suivante : le tabagisme serait à l’origine de 20 % de la cécité chez les plus de 50 ans ; ce n’est pas négligeable ; mais évidemment, cette assertion épidémiologique ne parle pas aux adolescents.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !