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KGB 2.0

Censure sur internet : la Russie tente d'imiter le "modèle" chinois mais y parviendra-t-elle ?

La Grande Muraille de Chine existe aussi sur le Web : c'est l'outil et le mécanisme de défense du net chinois développé depuis quelques années qui l'isole du reste du monde. De quoi donner à Poutine des envies d'importation, lui qui sent que la bataille du XXIe siècle ne peut se remporter qu'avec un web contrôlé et pacifié...

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherches à l’Iris.
 
Il enseigne notamment au Celsa-Paris IV à l’Iris Sup, et anime le site http://huyghe.fr
 
Spécialiste des stratégies de l'information, il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont La Soft-idéologie (Robert Laffont ), L'Ennemi à l'ère numérique (Puf), Comprendre le pouvoir stratégique des médias (Eyrolles), Maîtres du faire croire de la propagande à l'influence (Vuibert), Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire (avc A. Bauer, Puf), et Terrorismes, Violence et Propagande (Gallimard) 
 
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Atlantico : La Russie continue d'affirmer qu'elle souhaite copier le modèle de "Great Firewall of China". En quoi cela consiste-t-il ?

François-Bernard Huyghe : Ce qu'on entend par le Great Firewall - "grande muraille de feu" par allusion au firewall qui est un dispositif pour protéger un intranet – est ce qu'on a aussi appelé la "balkanisation du Net", c'est-à-dire que contrairement à toutes les prophéties disant qu'il n'y aurait plus jamais de tensions à cause d'internet, que les informations circuleraient désormais librement ou, comme on l'a entendu au moment du Printemps Arabe, que les cyber-dissidents pourraient désormais se faire entendre partout dans le monde et échapper à tous les régimes autoritaires, on observe que nombreux sont les pays qui peuvent assurer une censure plus ou moins importante sur leur territoire. Tant et si bien qu'il y a des frontières dans le cyber-espace aussi. 

Le système chinois, si tant est qu'on le connait, est caractérisé par des fournisseurs d'accès et des plateformes nationales de longue date. En clair : ils ont les équivalents nationaux de Facebook, Twitter etc. Et même s'il s'agit d'entreprises privées, on se doute bien que le président Xi Jinping a peu de problème à les tenir et les contrôler. Les Chinois, outre ces infrastructures peuvent donc recueillir leurs données chez eux. Ce qui signifie que les données des Chinois ne sont pas quelque part en Californie et la NSA a donc plus de mal à y avoir accès qu'aux vôtres et aux miennes par exemple. Ils ont aussi un certain contrôle sur le matériel, avec des backdoors sur les routeurs par exemple.

Par ailleurs, la censure chinoise est très juridiquement très puissante et efficace. Ils y arrivent d'abord en bloquant l'accès à certaines adresses et sites, par exemple celui de la secte Falun Gong. Deuxièmement, ils peuvent repérer les gens qui font des choses interdites (ce qu'on appelle "inviter à prendre une tasse de thé" là-bas). Pour arrêter ces cyber-dissidents, il faut les repérer, et donc savoir qui est derrière l'écran. Ils imposent dès lors des règles d'usage et de contrôle dans les cyber-cafés, dans les bibliothèques etc. Troisièmement qui fait la "réputation" de la censure chinoise est sa capacité d'intervention rapide à partir d'un système d'alerte pour les mots interdits. Par exemple si on commence à taper l'idéogramme de Falun Gong, on reçoit un avertissement expliquant que l'on est en train de mettre en danger le travail du gouvernement chinois et le Parti. 

Evidemment, la Chine a eu une longue bataille qu'ils ont remporté auprès des géants occidentaux du net (Google, Yahoo) en les remplaçant par des moteurs de recherche chinois.

Il y a aussi une importance des "Cinq Maos", des trolls professionnels chargés par le gouvernement de surveiller, dénoncer, menacer et punir sur le net chinois. 

Tout cela forme un énorme dispositif de censure, et si je ne suis pas dans les secrets du Kremlin (on m'a d'ailleurs pour l'instant refusé un visa pour Moscou – c'est vous dire que je ne suis pas un agent de Poutine), il faut voir que la Russie a déjà commencé à s'en inspirer. Elle a pris une législation pour imposer de garder ses données et métadonnées (qui s'est connecté, quand, où, et à qui) et de les garder sur le territoire russe. C'est ainsi qu'ils ont refusé la présence de Linkedin qui voulait stocker toutes ses données en dehors du territoire. Qu'est-ce que veut dire ce dispositif ? Tout d'abord c'est plus efficace par exemple pour retrouver un terroriste localement, par exemple un terroriste tchétchène. Je ne crois pas qu'il s'agisse du motif principal. Car surtout, si ces données sont sur le territoire russe, ces données ne sont pas accessibles pour la NSA. Cela permet donc de mieux se protéger contre l'espionnage. Et enfin vous protégez mieux vos infrastructures vitales contre d'éventuelles attaques de hackers et de pirates. Un article du Guardian semblait affirmer que la Russie était pas assez efficace en termes de censure aujourd'hui, ce qui m'a un peu étonné. En terme de balkanisation du net, il faut voir qu'ils sont très en retard par rapport à la Chine pour le stockage des données et pour le repérage en temps réel des propos interdits par exemple. Ils ont certes VContact, l'équivalent de Facebook en cyrillique, mais on sait que de nombreux Russes vont sur les sites occidentaux comme Youtube. En revanche, je sais que je n'ai pas pu utiliser Twitter en Russie. 

Que veulent-ils apprendre des Chinois? Tout ce que je vous ai décrit plus haut. Ils doivent travailler ensemble sur des techniques d'interférence, de stockage etc. Mais par définition, tout cela est classé secret. Mais on a bien des traces tangibles de contacts entre les deux nations sur ce point précis. Apparemment, comme le montre l'article du Guardian, la Russie fait appel à de l'expertise chinoise d'une part pour censurer et à mon avis aussi pour se protéger contre la NSA et le hackback et les ripostes d'Etats ou d'entreprises occidentales (c'est une idée qui est dans l'air!) contre des pirates russes supposés.

Peut-elle parvenir à "fermer" son internet national comme elle prétend le faire ? La Russie ne s'y prend-elle pas trop tard par rapport à la Chine qui avait opéré cette "balakanisation" dès sa conception ?

La réponse est dans la question : la Chine s'y est mise très tôt et a eu sur ce point une intelligence stratégique formidable. Ils ont une doctrine nationale très rodée et structurée, comme j'ai encore pu l'observer à l'Unesco en écoutant la représentante de la Chine populaire s'exprimer sur les dangers du Net. Evidemment en s'appuyant sur les risques de piratage, pédophilie, discours de haine etc., et en omettant les questions de censure des adversaires du régime. Ce que nous faisons aussi, ne serait-ce que pour contrer Daech, ou encore les fake news (il ne faut pas être complètement hypocrite) ! Les Russes partent en retard, n'ont pas la même population que les Chinois, et leur langue (russe) n'est pas aussi hermétique que celle de leurs voisins. Une population urbaine et plus embourgeoisée est très friande de culture web occidentale, la modernité, etc. 

En Russie, il y a aussi beaucoup de protestation, surtout dans les milieux plus jeunes et urbains contre la corruption. Et ceux-ci procèdent comme les jeunes Tunisiens du Printemps Arabe : par le net. Ils utilisent youtube, anonymisent des blogs etc. des choses que vous et moi sommes capables de faire. 

Par ailleurs, VContact ne doit pas trop contrarier Poutine, mais leurs fondateurs, les frères Durov, ont aussi créé Telegram, une application qui (contrairement à ce que croie M. Macron !) peut envoyer des messages cryptés de bout en bout de sorte que même leurs concepteurs ne peuvent les lire. Ces deux frères sont assez opposés à Poutine. Nombreux sont aussi les jeunes Russes qui savent utiliser les VPN ou Tor (Darkweb). 

Dans l’imaginaire collectif, l'internet russe est considéré comme particulièrement intenable et très actif car inséré ans les réseaux occidentaux. Poutine ne risque-t-il pas d'engager une bataille trop difficile à gagner en tentant de censurer son net national ?

 

 Premièrement, à part la loi récente sur le stockage des données, on ne sait pas encore ce qu'il va faire. Attendons-donc ! Mais il me semble qu'il aura plus de mal à contrôler le territoire russe que ne peut le faire la Chine par exemple. Il est certain qu'il y a une certaine culture indépendante du Net en Russie, comme on a pu l'observer dans les manifestations contre la corruption récemment. 

Il est intéressant de voir cependant comment nos pays ont remplacé la Chine par la Russie dans le rôle du grand méchant loup du Net ces derniers temps. Il y a quelques temps, Obama allait négocier avec Xi Jinping. Maintenant, ce sont les Russes. En tout cas, cette hystérie anti-russe chez les Occidentaux qui disent tous qu'ils veulent faire de la contrepropagande contre les pirates russes est un élément d'intervention qui doit énerver Poutine et contre lequel il veut se défendre. Et c'est une constante en Russie. 

Dans les années 60, sous Eisenhower, la Public Diplomacy consistait à exercer une influence idéologique au-delà du Rideau de Fer en collant des radios à leur frontière. C'était Voice of America, traduit évidemment dans les langues ciblées, et tout cela existe d'ailleurs encore, même si c'est passé sur internet bien-sûr. Les Russes sont très sensibles à cette contre-propagande. Quand Poutine dit qu'internet est une invention de la CIA, on voit quel degré de méfiance ils ont pour l'ingérence que les nouvelles technologies et nouveaux médias peuvent représenter. Pour rappel, Snowden est chez eux, ils en savent donc beaucoup !

 

 

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