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Emmanuel Macron 11 novembre cérémonie résilience crises quinquennat
Emmanuel Macron 11 novembre cérémonie résilience crises quinquennat
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Action du chef de l'Etat

Célébrations du 11 novembre : la résilience, cette fausse amie politique

Le chef de l'Etat a traversé de nombreuses crises au cours de son quinquennat. La résilience, prônée par Emmanuel Macron, ne cache-t-elle pas une certaine forme d'impuissance à agir ? Le devoir d'un dirigeant n'est-il pas de savoir anticiper les difficultés plutôt que d'apprendre à les digérer ?

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico.fr : Emmanuel Macron a fait la preuve de son extraordinaire résilience en sachant se sortir des nombreuses et profondes crises qui ont émaillé son quinquennat. La résilience dont il fait le maître mot de ces célébrations du 11 novembre n'est-elle pas le faux nez de l’impuissance publique ?

Christophe Boutin : S’il est des mots à la mode, « résilience » est bien de ceux-là, et ce depuis plusieurs années. Chacun aime à l'utiliser sans bien savoir ce qu’il veut dire : telle personne sera déclarée résiliente, comme aussi, selon les cas et les discours, la France, la nation, la république, l'Europe, et plus si affinités - on s'attend sous peu à voir apparaître une thèse sur l'univers résilient.

De quoi s’agit-il ? Ouvrons le dictionnaire. Le Littré, ne connaît pas le mot, mais pour le Trésor de la langue française ce substantif féminin a trois sens principaux : en mécanique, c’est « la résistance d'un matériau au choc » ; en zoologie la « capacité de reproduction d'une espèce animale […] susceptible d'une expansion soudaine » ; et, au figuré, la qualité morale « de quelqu'un qui ne se décourage pas, ne se laisse pas abattre ». Mais, plus tourné vers l’actualité, le Larousse ajoute d’autres définitions : en psychologie, la résilience serait ainsi « l’aptitude d'un individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques » ; en écologie « la capacité d'un écosystème, d'un biotope ou d'un groupe d'individus à se rétablir après une perturbation extérieure » ; et en informatique « la capacité d'un système à continuer à fonctionner, même en cas de panne ». Nous voici cette fois au cœur de la question : la résilience, on l’aura compris, c'est ce coup de pied que l’on donne arrivé au fond de la piscine pour remonter à la surface.

En ce sens, la résilience est foncièrement progressiste : à aucun moment en effet il ne s'agit de se poser la question du pourquoi, de comprendre comment on a pu se retrouver dans cette situation peu enviable, mais simplement de repartir joyeux vers des lendemains qui, nécessairement, chantent toujours. Et ceux qui, au contraire, se complairaient à s’interroger sur les causes de ce mal ne feraient que ressasser leurs traumas et ne risqueraient qu'une chose : se gâcher le reste de leur existence, alors qu'il y a encore tant de merveilleuses moments à vivre. On est quelque part entre le New Age et Paolo Coelho, dans un de ces livres de développement personnel qui font fureur chez les libraires – quand ils sont ouverts.

Que l'on remonte la pente après une crise, qu’un individu, comme une nation, sachent trouver au fond d’eux-mêmes les ressources ultimes pour dépasser leurs souffrances, et, par exemple, que menée par un maire du palais dont on n'ose même plus citer le nom une France envahie écarte l'apport de tolérantes lumières venues d'ailleurs, ou qu’envahie cette fois par l'Anglois, elle finisse par le bouter hors du royaume grâce à Jeanne, ou enfin que les poilus que l’on célèbre aujourd’hui trouvent ces réserves d’énergie qui leur donneront la victoire contre l’invasion allemande, on ne peut que s'en réjouir.

Mais on ne peut limiter une politique publique au fait de se féliciter du fait que, catastrophe après catastrophe, notre nation trouve ces ressources insoupçonnées pour remonter la pente. Imaginons un état-major qui, défaite après défaite, se féliciterait seulement de ce que, courageusement, les débris des bataillons décimés acceptent à nouveau de former les rangs, et qui, incapable de comprendre ses échecs, les engagerait dans un nouveau piège pour connaître un nouveau désastre. Or celui qui ne tire pas les leçons de ce qui a conduit à l'abîme, celui qui n’en nomme pas les causes, s'expose à en reproduire indéfiniment, à quelques variantes près, les mêmes effets. Et qu’il ait ensuite l’audace, un sourire ému aux lèvres et la larme à l'œil, de se féliciter de ce qu’une nouvelle fois la nation résiliente vienne corriger ses erreurs peut sembler un peu fort de café.

Le devoir d'un dirigeant n'est-il pas de savoir anticiper les problèmes plutôt qu'apprendre à les digérer ?

On vient de le dire, pour anticiper l’avenir encore faut-il comprendre le passé. Or la résilience est aussi furieusement progressiste dans sa volonté d’oubli de ce passé, ou, au moins, de ses temps forts, de ses principes, de ses traditions. Que de traumatismes au contraire quand elle évoque cette histoire dont les hauts faits sont jugés en permanence, et donnent d'ailleurs lieu à cause de cela à de multiples opérations de repentance. Il s’agit donc de tourner la page, globalement, de ne plus en entendre parler. Pourtant, lorsque Fichte écrit ses Discours à la nation allemande alors que l’ombre de Napoléon s’étend sur l’Europe, ou lorsque Renan prône une Réforme intellectuelle et morale dans une France affaiblie, ils savent tout autant nommer les défauts que les qualités de leurs peuples respectifs, et pensent que leur résilience, qu’ils baptisent renaissance, viendra justement de ces qualités intrinsèques autant que de la connaissance que leur donne l’histoire des erreurs passées de leurs gouvernants.

Reste que si un dirigeant politique doit savoir favoriser, aider et soutenir la résilience du peuple, de la nation, de la Cité qu'il dirige, on notera que c’est rarement le même que celui qui les a conduit dans la crise : ni Jeanne d’Arc, ni de Gaulle, ni aucun grand personnage historique qui aida à relever sa nation n’a été celui qui la dirigeait avant.

On objectera qu’il est des crises extérieures, et que, par exemple, Emmanuel Macron n'est pas plus responsable de la crise sanitaire que Nicolas Sarkozy ne l’était en son temps de la crise financière, et il est vrai que tout ne peut être anticipé, et donc que tout ne peut être mis à charge du dirigeant du moment. Mais lorsque le gouvernant en est conduit à devoir mettre en œuvre des mesures pour aider ceux-là mêmes que ses précédentes décisions ont conduit à la catastrophe, lorsqu’il prétend ainsi aider à la résilience de ceux dont il a enfoncé la tête sous l’eau, il y a manifestement maldonne.

Les Français n'ont pas à apprendre de leurs dirigeants comment survivre aux crises que ces derniers ont créées, ils demandent plus simplement à ces derniers de leur éviter ces crises. C'est bien beau de vanter le sursaut des héros morts, mais ces derniers auraient peut-être tout simplement préféré rester vivants. Bien beau d'expliquer avec des trémolos dans la voix que c'est quand elle est au plus bas de la pente, que tout semble perdu, que la France révèle le meilleur d'elle-même, mais notre nation aurait peut-être préféré ne pas sombrer dans cette déchéance, quand rien ne dit qu'elle connaîtra toujours une telle renaissance. Car le mythe que l'on crée ainsi de cette nature forcément résiliente qui serait la notre est celui qui a conduit à la défaite de 1940 : persuadés que le soldat français trouvait toujours en lui-même, quelque difficile que puisse être la situation, des ressources insoupçonnées pour la renverser à son profit, certains attendaient cet ultime coup de rein, ce sursaut salvateur, dont on rappellera qu'il n'eut jamais lieu. Faut-il rappeler le mot de Valéry sur les civilisations qui savent maintenant qu’elles sont mortelles ?

Un dirigeant qui entend mener sa nation n’est pas fait pour accompagner un malade en fin de vie, alors que le mythe de la résilience, du moins comme on en use de nos jours, agit comme un baume qui, endormant la douleur, empêche de connaître les causes du mal et donc de réagir et de se soigner à temps. Il ne s’agit pas de provoquer un sursaut hic et nunc, mais plus simplement de bercer d’illusions en évoquant les sursauts passés, comme si l’heure était aux soins palliatifs et à cet « engourdissement qui précède la mort ».

La résilience sans action n'est-elle pas le symptôme d'une politique sans avenir ?

Comme l’écrivait Renan, il faut non seulement pour être une nation « avoir fait de grandes choses dans le passé » mais « vouloir en faire encore ». Or l’usage actuel de la résilience comme mythe politique par le progressisme interdit de savoir quelles sont ces grandes choses du passé autres que les quelques sursauts que l’on veut bien vanter, mais cela sans s’interroger jamais sur ce qui les a rendus nécessaires, et moins encore sur ce qui les a rendus possibles. La résilience est toujours l’aboutissement d’une grande politique appuyée sur les vertus spécifiques d’un peuple. Or on se refuse à définir ce dernier, réduit à une sorte d’attrape-tout administratif où les numéros de sécurité sociale sont la seule identité acceptable, comme on se refuse à lui reconnaître des vertus en l’obligeant à une repentance éternelle, et les politiques menées ne sont que des réponses bâclées aux circonstances du moment, sans qu’aucun projet n’apparaisse autre que la fuite en avant.

« Rebondir » disions-nous en cherchant une définition de la résilience. La politique menée depuis des décennies rappelle justement le parcours de ces balles super-rebondissantes qui, dans une célèbre planche de Frankin, rendent fou le chat de Gaston Lagaffe. Une fois lancées, elles vont d’un mur à un meuble, dans une course folle où elles accumulent les accidents, cassant, renversant, blessant, mais à chaque nouveau choc avec la dure réalité elles repartent de plus belle. Rebondir, mais pour quoi faire ? Pour aller où ? On n’en saura rien : c’est si beau de rebondir – ou, plutôt, d’avoir dans le passé rebondi - que cela doit nous suffire…

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