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Ce mouvement d'immigration en provenance d’Amérique centrale que la situation aux Etats-Unis envoie vers l’Europe

Une enquête du New York Times évoque la réticence grandissante des Centraméricains à passer aux Etats-Unis, à cause des conditions pour y parvenir et compte tenu de la politique de Donald Trump.

Sébastien Hardy

Sébastien Hardy

Chargé de recherche IRD, géographe au sein de l’UMR PRODIG, Sébastien Hardy est détaché depuis fin 2014 auprès du Centre d’études mexicaines et centraméricaines, dont il est directeur adjoint, à Ciudad de Guatemala. Il occupe également les fonctions d’attaché pour la science et la technologie à l’ambassade de France au Guatemala.

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Atlantico : Un article du New York Times évoque la croissance importante du nombre de migrants venant d'Amérique centrale, de l'ordre de 4000% sur une décennie. Qu'est-ce qui explique selon vous ce phénomène ?

Sébastien Hardy : Il importe d'abord d'être attentif au fait que l'Amérique Centrale n'est pas une unité homogène. La situation au Costa Rica n'est pas la même que celle au Honduras, au Nicaragua, etc. Ce sont de petits États mais pas aussi semblables les uns les autres comme on peut se l'imaginer depuis l'extérieur, surtout depuis de très grands États comme les États-Unis, la France, etc. et il est donc quand même à mon avis assez impropre de parler d'Amérique Centrale sans distinguer les situations pays par pays.

Globalement, il est en ce moment assez facile pour les Centraméricains d'aller en Europe pour plusieurs raisons :

1) ils sont dispensés de visa Schengen: ils peuvent donc entrer en Europe comme touristes sans avoir à faire des démarches longues et coûteuses pour obtenir auprès des ambassades de l'UE des visas ; une fois en Europe,  ils peuvent décider d'entrer dans l'illégalité et de rester sur place.

2) Ces 4-5 dernières années, les compagnies aériennes européennes ont ouvert de très nombreux vols directs entre les pays d'Amérique Centrale et les principales capitales européennes. Par conséquent, quand avant il fallait passer par les États-Unis et donc avoir un visa pour entrer sur le sol étasunien pour transiter vers l'Europe, aller en Europe depuis l'Amérique Centrale était coûteux en transport et il fallait le visa étasunien, démarche qui de facto freinait la possibilité d'aller finir de migrer vers l'Europe. Depuis que les compagnies européennes desservent les principales capitales centraméricaines (Iberia dessert San Jose, Ciudad de Guatemala, San Salvador, etc; Air France dessert San Jose, Panama; etc.), il suffit juste de pouvoir payer un billet, on n'entre plus aux États-Unis et on n'a pas besoin d'un visa Schengen donc potentiellement, c'est plus facile d'aller vers l'Europe depuis les pays centraméricains que vers les États-Unis. Le billet coûte plus cher mais il n'y a pas de frais de visa et surtout, il n'y a pas d’éventuels passeurs à payer.

3) un bémol toutefois: les migrants migrent aussi parce qu'ils peuvent bénéficier une fois arrivés sur place de réseau d'intégration, d'accueil ou d'aide. Presque toutes les familles centraméricaines, (famille au sens large : cousins, grandS-oncleS, etc.) ont un membre de la famille aux États-Unis qui les aidera une fois sur place. En Europe, c'est beaucoup moins le cas et donc, je pense qu'il est plus difficile de rester illégalement en Europe qu'aux États-Unis pour les Centraméricains.

CITOYENNETE

2009

2010

2011

2012

2013

2014

2015

2016

2017

2018

Costa Rica

5

5

5

5

0

5

10

5

20

25

El Salvador

95

135

150

170

175

330

595

1 880

3 235

5 310

Guatemala

40

20

40

45

30

20

30

50

100

235

Honduras

40

85

85

80

60

90

235

480

1 500

2 870

Mexico

60

50

55

75

60

65

100

85

105

150

Nicaragua

65

25

35

35

35

45

45

65

195

1 950

Panama

5

5

5

0

5

5

5

5

10

20

Total

310

325

375

410

365

560

1 020

2 570

5 165

10 560

Demandeurs d'asile en provenance d'Amérique centrale dans les pays de l'Union Européenne (Source Eurostat, mai 2019)

Quelles sont les raisons qui expliquent la crise migratoire centraméricaine et cette croissance par pays ?

Guatemala, El Salvador et Honduras forment le triangle nord de l'Amérique centrale. Ils ont un accord avec les États-Unis justement d'aide financière pour ces Etats en échange d'un contrôle de leurs migrants car ils sont le principal réservoir de migrants centraméricains. Cet accord date d'avant l'arrivée de Donald Trump au pouvoir et il n'a pas spécialement durci ses conditions.

Au Guatemala, la répartition des richesses est particulièrement inégalitaire. Sans trop exagérer, soit on est très riche, soit on est très pauvre, il n'y a pratiquement pas de classe moyenne (peut-être 2 millions maximum sur 17 millions d'habitants). La situation économique n'est pas trop mauvaise mais elle ne crée pas assez d'emplois et surtout d'emplois vraiment rémunérateurs. Ce sont les populations indigènes qui sont les principales candidates à la migration car elles n'ont rien. Elles migrent principalement vers les États-Unis car elles jouent beaucoup sur les réseaux communautaires. Quand elles réussissent à migrer, c'est souvent des migrations temporaires, sans les enfants qui restent sous la surveillance d'autres membres de la famille et elles envoient énormément d'argent vers leur village pour faire vivre ceux qui restent. Leurs réseaux sont assez structurés et je ne pense pas qu'elles réussissent facilement à structurer des réseaux de migration aussi efficaces en Europe très rapidement. Le Guatemala a la particularité d'avoir comme voisin le Mexique, membre de l'ALENA (North American Free Trade Agreement, NAFTA). Le Mexique joue donc le rôle de garde-frontière entre l'Amérique Centrale et les États-Unis. J'ai tendance à penser qu'il est plus difficile pour des Centraméricains d'aller au Mexique que d'aller aux États-Unis. De fait, l'obtention d'un visa pour les Guatémaltèques pour aller au Mexique est obligatoire et presque plus difficile à obtenir que le visa pour les États-Unis. Comme le Mexique joue le rôle de garde-frontière, la frontière Guatemala-Mexique est très difficile à traverser pour tous. Résultat: les trafiquants de drogue ont du mal à faire passer à leur marchandise cette frontière et recrutent et exploitent donc les migrants venus par terre de toute l'Amérique du Sud et centrale, d'Asie et d'Afrique (ces derniers entrent beaucoup par le Brésil, l’Équateur en exploitant des exemptions de visa) en les aidant à passer côté mexicain par les forêts primaires du Petén (Nord-Est), à condition de passer de la drogue, ce qui explique aussi la grande violence dans ce pays, violence qui se distille des grands cartels de la drogue vers de petites bandes de criminels qui n'hésitent pas à tuer pour extorquer plus fragiles qu'eux, et que les Guatémaltèques, notamment les plus pauvres incapables de s'en protéger, cherchent logiquement à fuir, avec quand même encore en priorité vers les Etats-Unis.

Je pense que la situation au Salvador s'est beaucoup améliorée par rapport à ce qu'elle était il y a quelques années mais les bandes de petits criminels continuent à s'entretuer, et souvent font des victimes collatérales. Là aussi, les perspectives économiques ne sont pas très bonnes et par désespoir, les Salvadoriens cherchent à migrer, mais encore en priorité vers les Etats-Unis où ils comptent des réseaux d'entraide (il y a plus de Salvadoriens qui vivent aux Etats-Unis qu'au Salvador).

Au Honduras, il y a globalement très peu d'emplois donc de sources de revenus. Par conséquent, il y a une très forte insécurité au Honduras qui touche toutes les catégories de population, les plus pauvres étant les moins aptes à s'auto-protéger. La petite criminalité locale est importante, et il n'y a pas de contrôle des armes, les criminels n'ont rien à perdre, tout à gagner et donc, le Honduras connaît probablement le taux d'homicide le plus élevé en ce moment en Amérique centrale.

Hors du triangle Nord:

Au Nicaragua, la population a un schéma migratoire ancien vers le Costa Rica voisin, beaucoup plus riche, illégal mais accepté par les Costariciens pour obtenir de la main-d’œuvre bon marché peu qualifiée dont le Costa Rica a un fort besoin. Les NIcaraguayens considèrent assez peu la migration vers les Etats-Unis comme une option viable. Par conséquent, même en ce moment où la situation politique (parce que le Président Ortega est très contesté car considéré comme plus du tout démocrate) est tendue, les Nicaraguayens candidats à la migration se tournent en priorité vers le Costa Rica. Si le début des années 1980 a favorisé des liens de soutien entre les Sandinistes au pouvoir et des pays européens ayant des gouvernements de gauche (France, Belgique, etc.) qui ont pu générer des liens favorisant les migrations de Nicaraguayens vers l'Europe, cela reste vraiment dans des proportions anedoctiques par rapport aux mouvements migratoires vers le Costa Rica.

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