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Goliath et demi-Goliath

Ce conflit larvé bien parti pour durer entre l’Inde et la Chine

La visite d'Emmanuel Macron en Inde ce vendredi pourrait mener à de nouvelles ventes d'armes françaises à son hôte. Armes qui pèsent un poids certain dans une concurrence de plus en plus rude entre les deux géants asiatiques dans l'océan Indien, la Chine et l'Inde.

Jean-Luc Racine

Jean-Luc Racine

Jean-Luc Racine est directeur de recherche CNRS, au Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud (CEIAS) de l’EHESS, et vice-président d’Asia Centre. Il est aussi directeur scientifique de la fondation Maison des sciences de l’Homme, où il a dirigé pendant dix ans le programme de coopération bilatérale avec l’Inde.

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Atlantico : Océan souvent négligé pour ses enjeux géostratégiques, l'Indien connait de vraies tensions depuis quelques années. Ces dernières semaines, l'Inde a fait savoir qu'elle comptait construire une base dans les Seychelles et a été active dans la crise politique majeure que connaissent actuellement les Maldives. Pourquoi les îles sont-elles devenues stratégiques pour le gouvernement indien actuel ?

Jean-Luc Racine : Deux remarques préliminaires : tout d'abord, il faut bien noter que l'Inde n'a pas été terriblement active sur les Maldives. L'ancien président des Maldives, qui, en exil, avait demandé une intervention qui n'a pas eu lieu. L'Inde est pour l'instant prudente. Et deuxièmement, il faut savoir que la base sur les Seychelles, prévue par l'accord signée en début d'année, n'est pas énorme. Il s'agit d'une piste d'atterrissage et d'une jetée. Mais c'est plus que ce qu'on appelle généralement des "facilités", c'est-à-dire pouvoir accoster et se ravitailler.

Il y a très clairement une compétition dans l'océan Indien entre l'Inde et la Chine, qui dure depuis plusieurs années mais qui désormais s'intensifie. La Chine a construit un certain nombre de ports "commerciaux" (mais évidemment tout est dans ce que peut devenir un de ces ports dans l'avenir) en Birmanie, au Sri Lanka à Colombo (où ont déjà accosté des navires de guerre et des sous-marins) et à Hambantota au sud. Mais aussi à Gwadar au Pakistan, qui sert de terminal pour le corridor sino-pakistanais, un des axes de la grande stratégie de Xi Jinping de Route de la Soie. Gwadar est important au moins sur le plan emblématique avant que cela ne devienne vraiment majeur en termes d'infrastructures, en tant que porte de la Chine occidentale et du Xinjiang vers la mer d'Arabie. Les Chinois sont aussi plutôt bien en cours aux Maldives, livrent des armes au Bengladesh, devraient bien s'entendre avec le nouveau gouvernement du Népal, ce qui n'a pas grand-chose à voir avec l'Océan indien mais vient confirmer New Dehli dans la crainte d'un encerclement au moins dans les têtes.

Mais New Dehli considère l'Océan Indien comme son "backyard", et y a déjà des stations d'écoutes dans de nombreuses îles : les Seychelles, les Maldives, Madagascar. Mais aussi Oman où le Premier ministre Narandra Modi est passé il y a quelques semaines et a renforcé le potentiel de coopération militaire, place stratégique importante car très proche du Pakistan. De manière générale, la stratégie indienne consiste à faire monter en puissance sa marine. Ils ont pour le moment plus de projets de porte-avions que les Chinois, mais il faut voir comment cela se concretisera. Les Indiens ont mis en chantier un sous-marin nucléaire de leur fabrication (avec certaines technologies étrangères, mais construit en Inde). Il y a donc vraiment une volonté de ne pas laisser le champ libre à la Chine, même si cette dernière a marqué un point en construisant sa première base militaire à l'étranger à Djibouti.

Un autre élément intéressant, peu médiatisé en France, est le "Corridor de l'Amitié", initiative indo-japonaise en direction de l'Afrique, qui serait, si cela se concrétisait réellement (on n'en est qu'à la réflexion) cela pourrait être une sorte de compétition à la Route de la Soie sur l'Océan Indien. Chose intéressante, cela se ferait avec le Japon, c'est-à-dire qu'on retrouverait-là un nouveau concept géopolitique phare, celui d'Indopacifique, comme réponse à la montée de la Chine dans l'océan Indien. Ce concept a été lancé par des chercheurs australiens il y a quelques années, adopté par New Dehli et maintenant par Washington comme discours officiel. Il ne faut pas oublier que la VIIe flotte américaine est dès facto indopacifique, et remonte jusqu'au Pakistan (Inde comprise donc).

On sort maintenant de l'océan Indien, mais il faut noter les partenariats entre l'Inde et le Vietnam, qui là aussi jouent sur les deux océans.

Ces questions vont-elles être abordée lors de la visite d'Emmanuel Macron ?

Jean-Luc Racine : Dans ce contexte, ces questions vont être abordées, car la France a des intérêts dans l'océan Indien comme dans le Pacifique, avec pour commencer une présence dans les départements d'outre-mer mais aussi dans le Golfe avec Abu Dhabi. On sait que certains stratèges indiens verraient d'un bon œil des facilités offertes à l'Inde dans le Golfe, leur permettant d'aller au-delà d'Oman et au-delà de ce qui peut être prévu dans le port iranien de Chabahar où les Indiens ont en charge de la première phase de la construction de ce port, qui sert à l'Inde de contourner le Pakistan pour atteindre l'Afghanistan et éventuellement l'Asie centrale. Pour rappel, le Pakistan permet aux camions afghans d'aller déposer leurs produits en Inde, mais ne leur permet pas de revenir chargés. Les Indiens n'ont pas d'accès routiers et encore moins ferroviaires (il n'y a pas de chemin de fer au-delà de Peshawar). D'ailleurs, il est intéressant de noter que sur ce port-là aussi la concurrence est rude. Et quand les travaux trainaient il y a un an, Pékin avait fait un signe à Téhéran pour manifester son intérêt. Tout le monde s'agisse, tout le monde ne pourra avoir des bases militaires, mais le but est surtout d'avoir des "facilités".

Les Etats-Unis ont d'ailleurs signé en 2016 un accord qui permettrait aux Indiens d'accoster dans les ports indiens de la Navy. Ils ont aussi signé un accord pour des facilités avec Singapour, ce qui est un juste retour des choses puisque l'armée singapourienne fait ses exercices de terrains sur le sol indien. Singapour illustre cependant bien qu'il ne s'agit pas de choisir entre la Chine et l'Inde, mais d'ajustements avec les deux, avec pour certains des penchants plus pour l'un que pour l'autre.

Autre île importante, celle de Maurice, dont la population est hindou et qui sert de paradis fiscal pour bon nombre d'investisseurs sur le sol indien. Et ce n'est pas un hasard, quand Narandra Modi a pris ses fonctions en mai 2014, qu'il ait invité aux côtés des pays immédiatement voisins le président de Maurice.

Il y a bien une compétition entre ce qu'on appelle "le collier de perles" chinois et l'Inde, qui entend être plus présente aussi bien dans leur voisinage immédiate – même si les manœuvres sont assez limitées. Ils sont actifs en Iran, ont des intérêts non-militaires au Bengladesh, aimeraient récupérer la gestion de l'aéroport de Hambantota au Sri Lanka pour contrebalancer la gestion du port par les Chinois. Et il y a les intérêts indiens en Afrique orientale. Narandra Modi a fait un voyage dans différents pays de cette région il y a un an, ce qui ne fait que raviver des liens anciens puisque dans ces états, du Kenya à l'Afrique du Sud, il y avait une diaspora indienne de commerçants.

De quelle capacité de résistance face à la montée de l'influence de l'adversaire chinois dans une zone considérée comme zone d'influence naturelle l'Inde dispose-t-elle ?

Isabelle Saint-Mézard :

Étant donné l'état actuel de la concurrence entre la Chine et l'Inde, serait-il excessif de parler de guerre froide entre les deux géants ?

Jean-Luc Racine : Oui, parce ce qu'il y a de très remarquable, c'est qu'en même temps la Chine est devenue un partenaire commercial majeur, deuxième partenaire juste derrière l'Union européenne, et en tout cas devant les Etats-Unis. Pour ce qui est des tensions, il est vrai que les Chinois ont tenté en juillet dernier de pousser leur avantage dans un territoire qu'il se dispute avec le Bouthan. Contrairement à ce qu'ils attendaient semble-t-il, les Indiens ont réagi. Cette situation où chacun tient ses positions et empêche l'autre d'empiéter sur ses territoires est-il une indication de ce qui arrivera par la suite ? En tout cas tout cela est très contrôlé. Il y a eu des visites bilatérales des deux côtés, avec la réception de Xi Jinping à New Dehli et de Narandra Modi en Chine. Et ils se retrouvent régulièrement que ce soit au G20 ou dans les réunions des BRICs, dans le triangle Russie-Chine-Inde.

La carte de l'Inde se joue à mon sens plus subtilement dans ce concept d'Indopacifique, que ce soit avec le Japon ou l'Australie, mais aussi avec les pays d'Asie du Sud-Est. On est dans un monde civilisé : les Chinois comprennent que cela vient rééquilibrer leur montée en puissance, mais ne viennent pas l'utiliser comme argument politique. Et il ne faut pas oublier que c'est un jeu à partie inégales : le PNB chinois vaut 5 fois le PNB indien.

Cependant, si on regarde ce qui se passe dans les think-tanks chinois, on observe qu'ils commencent à prendre les Indiens au sérieux. Une grille d'analyse de plus en plus citée distingue les trois adversaires de la Chine : l'adversaire passé, l'adversaire présent et l'adversaire futur : respectivement, et l'ordre est intéressant, les Etats-Unis, le Japon et l'Inde. Et les analystes indiens qui suivent de près la Chine reprennent avec attention cette analyse. Car il faut bien dire que l'Inde a vraiment accru son savoir sur la Chine ces dernières années.

Tout le monde se suit donc de très près. L'Inde a intégré l'idée que la Chine montait en puissance mais qu'il lui restait des marches de manœuvre. Idem pour les Chinois.

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