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Naoto Kan a appelé les Japonais à s'unir pour reconstruire le pays.

Catastrophe nucléaire

Japon : Certaines informations favorisent le trouble à l'ordre public

Si la démocratie impose une exigence de transparence dans l'information donnée aux citoyens, il ne faut pas oublier l'éthique de responsabilité qui exige aussi de maintenir l'ordre public. Dans le cas du Japon, malgré les risques de panique, les circonstances imposent de faire confiance à la responsabilité individuelle des gens.

Gérald Bronner

Gérald Bronner

Gérald Bronner est sociologue, spécialiste des questions relatives aux peurs collectives. Il est membre de l'Académie des technologies, et enseigne à l'université Paris 7.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages dont les plus récents sont : L'inquiétant principe de précaution (2010), La démocratie des crédules (2013) et La planète des hommes - réenchanter le risque (2014).

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Atlantico : Malgré les risques de panique, un gouvernement peut-il dire toute la vérité dans une situation de crise extrême comme celle du Japon aujourd’hui ?

Gérald Bronner : C’est une question qui oppose l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. L’éthique démocratique invite à ne rien cacher car on ne voit pas pourquoi certains individus plutôt que d’autres devraient avoir le monopole de l’information. Mais, d’un autre coté, l’expérience montre - et c’est l’éthique de responsabilité - que certaines informations peuvent favoriser le trouble à l’ordre public.

Que conseilleriez-vous au gouvernement japonais ?

Le gouvernement japonais doit faire face à l’injonction paradoxale absolue. Entre deux maux , cacher la vérité ou déclencher une panique dans la population, il doit choisir celui dont les conséquences seront les moins importantes. Le problème, c’est qu’il est à peu près impossible pour  lui d’évaluer les risques. De toute façon, quel que soit le message choisi, le discours officiel aura-t-il plus de poids que le discours de ceux qui le contrediront ?

A mon avis, si on doit raisonner en bilan post crise, le meilleur choix pour le gouvernement japonais reste de dire la vérité. Il existe des instants historiques où il faut faire confiance à la responsabilité individuelle des gens.

Dans le cas de figure japonais, ce qui me semble juste est de donner l’information par un comité d’experts indépendants.

Depuis la révolution de l’information, il est assez vain de croire que l’on peut durablement cacher les choses. Souvenez vous des attentats de Madrid : le gouvernement avait intérêt a faire croire que ce n’était pas le fait d’islamistes en raison de son engagement en Irak. Ils ont tenté de faire croire que c’était l’ETA, à quelques jours des élections… Cela n’a pas tenu ! Nous sommes à l’heure de la dictature de la transparence, qui crée un climat paradoxal : il devient de plus en plus difficile de fomenter un complot sans qu’il soit éventé, mais comme ceux qui tentent cette aventure sont démasqués plus souvent, cela donne l’impression à l’opinion qu’elle est de plus en plus manipulée. Il s’agit là d’une des sources importantes du conspirationisme contemporain.

  

Est-ce que la contradiction entre transparence et ordre public se pose aussi dans des circonstances moins dramatiques ?

Oui, je vais vous citer un exemple : en mars 2000, la presse locale puis nationale - notamment le journal de 20h de TF1 et de France 2 - avaient annoncé que les plages de Camargue étaient dangereusement radioactives. Cela a fait les gros titres, et cette annonce a eu des conséquences très importantes sur le plan économique dans cette région. Pour le tourisme d’abord, mais aussi pour les producteurs de riz, par exemple. Les parents ont pris peur pour leurs enfants ; qu’ils avalent du riz radioactif, par exemple. Dans cette affaire, l’imaginaire conspirationiste s’est mis en branle, soupçonnant la centrale nucléaire de Marcoule d’avoir déversé clandestinement ses déchets nucléaires sur les plages.

En réalité, cette radioactivité était la conséquence naturelle d’un sable noir sur ces plages, charrié sous forme d’alluvions par le Rhône, et les Camarguais le connaissaient très bien. Cette radioactivité avait été déjà relevée en 1955, donc bien avant les centrales nucléaires, par une note présentée à l’Académie des Sciences. Radioactivité tout à fait neutre. Pour vous donner un ordre d’idée : pour que cette radioactivité représente un vrai danger, il faudrait avaler deux tonnes de sable, et lors d’un vol Paris San-Francisco vous êtes quatre fois plus irradié par les vents solaires que lors d’une journée sur la plage.

Tout cela pour dire qu’en fait, ceux qui se nomment eux-mêmes les donneurs d’alerte – dans ce cas précis, la CRIIRAD - qui avaient tiré la sonnette d’alarme, provoquent souvent, sans le savoir, beaucoup plus de mal que de bien. Comme ils affirment que le gouvernement ment, ils se donnent le droit de donner des informations sans en mesurer la portée et les conséquences, revendiquant l’éthique de conviction et non pas l’éthique de responsabilité.

Cet exemple montre que ce n’est pas tant la diffusion de l’information qui prime que sa temporalité. Une information doit toujours pouvoir être diffusée, dans un espace démocratique, à condition qu’on prenne le temps de sa vérification. Le cours de l’actualité ne le permet pas toujours…

J’ajouterai qu’il ne faut pas être naïf sur l’existence de prophéties auto réalisatrices. Dans la crise financière, l’intérêt de tous était de faire admettre que le système bancaire n’était pas en danger.  Si tous croyaient qu’il n’était pas en danger, alors il ne le devenait effectivement pas. Alors que si on avait dit qu’il était en danger, il se serait effondré.

 

Propos recueillis par Jean-Baptiste Giraud

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