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Cardinal Barbarin : pourquoi il faut éviter que les lourdes fautes passées de l’Eglise viennent polluer l’évaluation des responsabilités présentes
©Reuters

Pédophilie

Cardinal Barbarin : pourquoi il faut éviter que les lourdes fautes passées de l’Eglise viennent polluer l’évaluation des responsabilités présentes

Les victimes du diocèse de Lyon doivent absolument être entendues et leurs plaintes traitées par la justice en toute indépendance. Néanmoins, les raccourcis médiatico-politiques faits dans cette affaire soulèvent de délicates questions.

Florence Rault

Florence Rault

Florence Rault est avocat associé au sein du Cabinet de Castelnau.

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Christophe Dickès

Christophe Dickès

Historien et journaliste, spécialiste du catholicisme, Christophe Dickès a dirigé le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la politique étrangère et à la papauté (L’Héritage de Benoît XVI, Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde). Il est enfin le fondateur de la radio web Storiavoce consacrée uniquement à l’histoire et à son enseignement.

 

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Atlantico : Le cardinal Philippe Barbarin est aujourd'hui accusé de n'avoir pas sanctionné immédiatement deux prêtres, Bernard Preynat et Jérôme Billioud, dont il a appris entre 2007 et 2009 qu'ils avaient commis des abus sexuels sur mineurs une quinzaine d'années plus tôt. Les faits remontent donc au tout début des années 1990. Où en était alors l'Eglise concernant les cas de pédophilie en son sein ? La médiatisation de ces affaires était-elle comparable ?

Christophe Dickès : Dans les faits, les actes de pédophilie dans l’Eglise commencent bien avant les années 1990. En effet, l’Eglise n’a pas été épargnée par le mouvement de libération des mœurs de la fin des années 1960 et du début des années 1970, années pendant lesquelles la frontière entre le bien et le mal avait comme disparu. Quand vous regardez la courbe des cas d’abus sexuels aux Etats-Unis reportés par le John Jay report, la référence en la matière, on voit très clairement que le pic des abus se situe entre 1970 et 1980. Or, le droit pénal ecclésiastique, même s’il était imparfait, n’a plus été appliqué dès le milieu des années 1960. Benoît XVI disait : « Il y a eu dans le passé une altération de la conscience qui a provoqué un obscurcissement du droit et masqué la nécessité de la punition. »

Il a fallu attendre les années 1990 pour que les affaires apparaissent sur le plan médiatique. De nombreux pays - comme les Etats-Unis, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Irlande - étaient touchés. Mais aussi l’Australie, la Tanzanie et les Philippines. Néanmoins, le nombre d’actes restait toujours bien inférieur  à ce qui était constaté dans l’univers scolaire ou bien dans d’autres confessions religieuses. Ce qui n’excusait en rien ces actes naturellement. Mais, par exemple, des imams ont été condamnés pour des faits similaires sans que cela fasse les gros titres des journaux.

Que reprochent précisément les plaignants, qui se disent victimes des prêtres Bernard Preynat et Jérôme Billioud, au cardinal Barbarin ? Et qu'exigent-ils aujourd'hui ?

Florence Rault : Selon les informations qui circulent, le cardinal Barbarin aurait dû « sanctionner » les prêtres abuseurs alors qu’il aurait été informé de leurs méfaits 16 ans plus tard.

Il faut d’abord préciser que le cardinal n’est pas juge et qu’il ne lui appartient pas de décréter qui est coupable ou pas. Au nom de quoi le ferait-il ? Rien dans la loi pénale n’autorise un individu, quel que soit son rang et sa fonction, à s’ériger en juge et à s’immiscer dans les affaires de justice.

Quant à sanctionner, il aurait dû sanctionner quoi exactement ?

Des abus sexuels ? Pour sanctionner ces agissements il aurait fallu que les victimes déposent plainte, ce qu’elles n’ont jamais fait jusqu’à ce début d’année 2016, choisissant pour des raisons qui leur appartiennent de ne pas saisir les autorités judiciaires compétentes et désignées pour poursuivre toute infraction. S’agissant de plaignants très largement adultes, âgés de 40 à 50 ans il n’est pas envisageable de penser qu’ils n’aient pas eu connaissance de la notion de prescription et de sa durée. Une victime d’abus sexuels peut porter plainte jusqu’à l’âge de 38 ans, soit 20 ans après sa majorité. C’est l’une des prescriptions les plus longues. C’est plus que pour un homicide. Cela laisse le temps de réfléchir à tous les paramètres et de prendre une décision en pleine conscience, ce que ne peuvent pas toujours faire des enfants ou des très jeunes adultes.

Comme les faits n’ont pas été dénoncés à la justice, aucune enquête n’a pu être menée, aucune instruction ordonnée.

Ce n’est qu’au terme de cette procédure que les juges peuvent décider, et eux seuls, d’une culpabilité. Mais seulement après un débat contradictoire, un procès équitable, qui doit respecter des principes essentiels : la charge de la preuve qui revient à l’accusation, la présomption d’innocence qu’il convient de ne pas massacrer, la recherche de la vérité qui doit se garder de céder à l’émotion et aux pressions de toute nature, une instruction à charge ET à décharge. Un procès n’est pas un lynchage en règle, sinon nous ne sommes plus en démocratie mais dans un pays totalitaire.

Enfin, que ces faits aient été dénoncés en 2007 quand ils sont portés à la connaissance du cardinal Barbarin n’aurait rien changé, ils auraient quand même été prescrits parce que trop anciens et jamais dénoncés à la justice. Et puis il semble bien que le cardinal n’ait jamais dissuadé quiconque de prendre ses responsabilités. Il semble même que ceux qui sont venus le trouver ont reçu le conseil sans équivoque de déposer plainte, quel que soit l’effet produit sur l’Eglise. Pourquoi ce conseil n’a-t-il pas été suivi ? On comprendrait que face à des enfants dénonçant de tels faits cet homme les ait signalés aux autorités compétentes, mais ce sont des adultes accomplis et responsables qui semblent l’avoir informé. Pourquoi attendre 16 ans ? pourquoi ne s’en prendre qu’à lui ? N’y avait-il donc personne à part l’Eglise pour entendre les victimes 16 ans trop tard ?

Si c’est une mise à l’écart qui était attendue, il faut se poser les mêmes questions : pourquoi attendre tant d’années, pourquoi laisser passer la prescription, pourquoi n’avoir pas demandé à ceux qui avait le pouvoir au sein de l’Eglise de l’écarter de ses fonctions au moment même où cela était possible, donc en 1991, pour les faits les plus récents ?

En dehors des poursuites judiciaires, l’Eglise, comme toute institution, pouvait à l’époque prendre des mesures disciplinaires. Encore devaient-elles être fondées, justifiées. Et en l’absence de toute réclamation, même ces sanctions ne pouvaient pas être prises. On ne sanctionne disciplinairement personne sans faute. Et pour établir la faute il faut une réclamation, une plainte.

Enfin, en quoi, à cette époque, le cardinal Barbarin pouvait-il être concerné ?

Que lui reprochent en 2016 les plaignants ? Sans doute ce qu’ils se reprochent à eux-mêmes : leur silence, leur défaillance ou leur choix de taire ce qu’ils avaient subi. Ils attendent peut-être que cet homme prenne pour eux les responsabilités qu’il s n’ont pas pu assumer. Accepter l’idée qu’un tiers puisse être responsable sans aucune raison objective des actions ou des carences d’autrui, quelle qu’en soit la raison ou la cause, ouvre directement la porte à l’arbitraire le plus terrifiant et le plus dangereux pour une société.

Si le phénomène de la pédophilie semble avoir été pris en compte tardivement au regard de la très longue histoire de l'Eglise, n'a-t-il pas tout de même fini par être reconnu dans toute sa gravité à la suite des révélations du Boston Globe, aujourd'hui mises en scène par le film Spotlight ? A quel moment ?

Christophe Dickès : En fait, il existe à partir du début des années 1980 une corrélation nette entre la baisse des actes de pédophilie dans l’Eglise et l’arrivée du cardinal Ratzinger à Rome en tant que préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi.  Nommé par Jean-Paul II, le cardinal Ratzinger va prendre à bras le corps ces questions. Mais d’un pays à l’autre, la situation est différente : les Etats-Unis réagissent dès 1985 en mettant sur pied un ensemble de réformes afin de contrer le phénomène. En Irlande, ce fut plus tardif. Toutes ces affaires ont eu de graves conséquences pour l’Eglise en terme d’image : des évêques ont dû démissionner, des fidèles ont quitté l’Eglise et les dons se sont raréfiés. Au début des années 2000, il y eut même des tensions entre les pouvoirs publics et le Saint-Siège. Au sein de l’Eglise, certains souhaitaient apporter une réponse forte quand d’autres voulaient que ces affaires se règlent dans la discrétion en interne.

Le Premier ministre Manuel Valls respecte-t-il la règle démocratique de la séparation des pouvoirs lorsqu'il appelle publiquement l'archevêque à "prendre ses responsabilités", alors que la justice n'a pas tranché cette affaire ? Et justement, où en est la justice dans ce dossier ?

Florence Rault : De quoi parle exactement Manuel Valls ? il s’agit sans doute d’une posture pour satisfaire l’opinion. Si des responsabilités devaient être prises, il aurait été mieux de ne pas attendre aussi longtemps et beaucoup étaient sur les rangs avant Philippe Barbarin. Ce n’est pas le rôle d’un Premier ministre de hurler avec les loups, sans savoir de quoi on parle.

La justice n’a pas tranché. Elle est saisie de deux plaintes, nous dit-on. Très bien, elle fera son travail comme d’habitude et les magistrats de Lyon ou d’ailleurs n’ont nul besoin de leçons ou d'injonctions.

Il est regrettable que les politiques s’agitent sur un dossier dont, en principe, ils n’ont pas à connaitre. Rappelons encore qu’en droit français l’enquête préliminaire et l’instruction d’une affaire sont secrètes. Le secret de l’enquête et celui de l’instruction sont consacrés par le code pénal. Le premier ministre ne serait-il pas égal à ses concitoyens face à la Loi ?

Quelles mesures a mis en place le pape Benoît XVI, qui a été le premier à aborder ouvertement le sujet, au cours de son pontificat ? Quels effets cette attitude nouvelle a-t-elle produits ?

Christophe Dickès : Benoît XVI est le pape qui s’est véritablement attaqué au problème de la pédophilie, tout en étant la cible d’attaques absolument injustifiées. En fait, de nombreux éditorialistes ont voulu établir un lien entre le célibat des prêtres et les actes de pédophilie, comme si les célibataires étaient des pédophiles en puissance... ce qui est absurde puisque 90% des actes de pédophilie ont lieu dans les milieux familiaux. La réalité est que Benoît XVI a autant agi dans le fond que dans la forme avec une absolue fermeté. Il a rencontré à plusieurs reprises des victimes dans des gestes publics forts ; il a réduit à l’état laïc des centaines de prêtres (près de 400 en 2011-2012) ; il s’est adressé aux catholiques d’Irlande dans des termes sans ambiguïté. Il a surtout revu les procédures canoniques en 2010 : il s’agissait d’abord de prendre soin des victimes, ensuite d’empêcher de tels faits par une sélection plus stricte des candidats au sacerdoce. Enfin, le Saint-Père a imposé une collaboration active avec les autorités civiles afin que « les criminels soient punis et qu’on leur ôte toute possibilité de récidiver ». Dans les nouvelles normes, on peut notamment lire que « l’acquisition, la détention ou la divulgation […] d’images pornographiques de mineurs de moins de quatorze ans » font partie des délits les plus graves qu’un prêtre puisse commettre. 

Le cardinal Philippe Barbarin a fait ce mardi une déclaration depuis Lourdes. Il a répondu à Manuel Valls qu'il prenait ses responsabilités, et notamment expliqué qu'il n'avait "jamais couvert le moindre acte de pédophilie". Que pèse sa parole par rapport à celle des plaignants dans cette affaire ? Et à quel dénouement peut-on s'attendre ?

Florence Rault : Selon les termes des plaintes déposées contre le cardinal il faudra démontrer qu’il savait, qu’il a couvert, empêché de dénoncer et donc commis une infraction d’une particulière gravité. Cela risque d’être compliqué puisqu’il semble au contraire établi qu’il a conseillé, quand on l’a sollicité 16 ans après les derniers faits, de déposer plainte.

Il reste à espérer qu’il ne suffit pas qu’une parole de plaignant, au motif qu’elle est relayée par tous les médias (qui ne se posent aucune des questions essentielles), suffise à accabler un homme qui n’est l’auteur d’aucun des faits dont se plaignent les victimes.

Il est quand même paradoxal de constater qu’on en oublierait presque l’auteur des abus sexuels dénoncés, qui pourtant les a reconnus, au moins en partie.

Depuis l'élection du pape François, les choses ont-elles encore évolué sur ce sujet dramatique ? Dans quel sens ?

Christophe Dickès : François a travaillé dans la continuité de Benoît XVI en créant notamment une commission pour la protection des mineurs. Sur le site du Vatican, dès la page d’accueil, un lien permet d’accéder à l’ensemble des textes publiés sur le sujet : normes législatives, interventions publiques, lettres aux évêques, etc. Le Saint-Siège joue la transparence. Mais la presque totalité des documents datent du pontificat précédent, si bien que l’on peut dire qu’une fois François arrivé au pouvoir l’essentiel avait été fait. Cela ne signifie pas que l’Eglise soit à l’abri de nouveaux cas. Cela signifie que désormais la tolérance zéro est devenue la règle.

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