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©MYCHELE DANIAU / AFP

Entretien

Camille Beaurain : "Il n’y a pas un responsable mais plusieurs du suicide de mon mari agriculteur"

Camille Beaurain vient de publier avec Antoine Jeandey "Tu m’as laissée en vie" aux éditions du Cherche Midi. Dans cet ouvrage, elle livre un témoignage bouleversant sur le suicide paysan. Camille Beaurain, veuve à 24 ans, et Antoine Jeandey, rédacteur en chef de WikiAgri, témoignent de la détresse et du malaise au coeur des campagnes.

Antoine Jeandey

Antoine Jeandey

Antoine Jeandey est journaliste et auteur de « Tu m’as laissée en vie, suicide paysan veuve à 24 ans ».

Voir la bio »Camille Beaurain

Camille Beaurain

Camille Beaurain a publié avec Antoine Jeandey, "Tu m'as laissée en vie" aux éditions du Cherche Midi, le récit de son quotidien dans le milieu agricole et sur le suicide de son mari. "Conjointe collaboratrice" au sein de l'exploitation, Camille Beaurain garde aujourd'hui des enfants.

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Atlantico.fr : Vous racontez l'histoire dramatique que vous avez vécue et qui a mené au suicide de votre mari, éleveur, Augustin. Pouvez-vous nous raconter ce qui l'a conduit à ce geste ?

Camille Beaurain : C'est avant tout, je pense, une pression administrative qui l'a conduit au suicide. Cette pression administrative, nombre d'agriculteurs la subissent. Les contrôles sont très nombreux, au niveau des dossiers PAC notamment. Mais ce n'est pas la seule, dès lors qu'un agriculteur est endetté les pressions sont multiples. Il y a la pression de la banque, mais également celle de la comptabilité ou encore celle effectuée par les fournisseurs.

Dans notre cas nous avions reçu deux mises en demeure en moins d'un mois et demi, dont la dernière qui nous est parvenue environ trois semaines avant son suicide. Une de nos terres a également été saisie, alors qu'avec seulement 49 hectares nous en avions besoin.

Il y a donc eu un enchaînement de pressions administratives, financières mais aussi familiales.  Je pense que c'est cette dernière qui a rendu la situation d'autant plus difficile à supporter pour lui mais c'est dur de savoir ce qui l'a fait passer à l'acte : il ne m'a rien laissé. Aujourd'hui j'ai accepté que je n'y étais pour rien, que ce n'est pas de ma faute et que j'ai fait tout mon possible pour que l'on s'en sorte. Quoi qu'il en soit, je n'ai toujours pas accepté de l'avoir perdu.

Le nombre de suicides chez les agriculteurs est malheureusement toujours aussi important. Comment expliquer qu’ils en arrivent à ce geste ?

Antoine Jeandey : Il n’y a jamais un seul facteur, et il faut surtout se garder d’analyses simplistes. Dans le cas d’Augustin, on a d’abord une situation familiale complexe, que Camille malgré tous ses efforts ne peut pas faire oublier complètement, d’autant que le couple ne parvient pas à avoir d’enfant. Ensuite, l’installation est bancale financièrement, tant et si bien que l’élevage porcin est à la merci du moindre problème, et il en arrive un… Puis, aprèsl’épidémie, et bien que l’élevage soit reparti, il y a la chute des cours du porc. Enfin, différents partenaires du monde agricoles montrent de l’indifférence ou profitent de la situation, augmentant la pression.

Il n’y a pas un responsable, mais plusieurs. Le fait de s’être ainsi penché, en détails grâce au témoignage que Camille a eu le courage de livrer, sur un seul suicide, remet en cause toutes les formes de catégorisations administratives, qui tendraient in fine à minimiser le rôle de chacun. Plusieurs responsables, cela signifie aussi que si un seul d’entre eux avait agi de manière plus humaine, il n’y aurait peut-être pas eu suicide. Chacun doit se remettre en cause

Face a l'accumulation des dettes, il y a des revenus qui diminuent. Y avait-il des solutions pour sortir de cette spirale infernale ?

Camille Beaurain : C'est quand même incroyable qu'aujourd'hui en France un agriculteur travaille presque non-stop du lundi au dimanche pour ne gagner en moyenne que 350 euros pas mois voire moins. Dans notre cas, nous ne gagnons que 300 euros à deux. Ceci étant loin d'être suffisant, j'ai été forcée d'aller travailler en extérieur 30h par semaine pour que nous puissions nous en sortir.

Il est nécessaire de mettre plus en avant les aides qui sont accordées aux agriculteurs. Mon mari et moi-même avions, par exemple, bénéficié de tickets alimentaires d'un montant de 200 euros tous les trois mois. Ensuite, il y a bien évidemment le RSA. Accepter de toucher le RSA lorsque l'on travaille est terrible, mais il faut passer outre et le demander même s'il ne s'agit que d'une aide supplémentaire de 50 ou 100 euros. On peut également demander la CMU et il faut le faire. Nous l'avions demandée, et grâce à celle-ci, nous n'avions plus à payer 52 euros de mutuelle chaque mois. Et si l'on peut penser qu'une cinquantaine d'euros c'est bien peu, pour nous et pour nombre d'agriculteurs c'est une somme non négligeable. Ne pas avoir 50 euros prélevés sur son compte bancaire lorsqu'on ne gagne que quelques 300 euros, c'est énorme ! 

Mais encore une fois, faire ces démarches, lorsque l'on a un emploi, est extrêmement difficile et inadmissible mais il faut le faire.

Antoine Jeandey : La question du revenu agricole n’est que la résultante d’une dérive générale de notre société qui a perdu au fil des années la notion de la valeur. Quand un éleveur tel Augustin vend son porc entre 1 € et 1,50 € le kilo selon les cours, le consommateur le paye (non transformé, juste la tranche de porc, sinon c’est plus cher) au minimum 8 € en linéaires ou sur les étals. Entre les deux, les services rendus par les uns et les autres valent-ils la différence ? Comment se fait-il qu’Augustin, qui produit des porcs de qualité dans une ferme de taille familiale, nourris par ses soins avec ses propres cultures, se retrouve sur les cours mondiaux au même titre qu’un élevage industriel (de qualité moindre et avec des économies d’échelle importantes),et donc face à une concurrence contre laquelle il n’a pas les moyens économiques de lutter ?

La qualité de son élevage n’aurait-elle pas dû lui apporter une valorisation sous une forme ou une autre ? Bien sûr qu’il existe une solution : revoir toute la chaîne de valeur. Il ne s’agit pas seulement du sempiternel débat sur la répartition des marges, mais d’aller jusqu’à déterminer la valeur que l’on donne aux choses, celles qui moralement méritent une valorisation, pour des raisons de qualité, de respect environnemental, etc. Aujourd’hui, c’est ce qu’est prêt à payer le consommateur qui fixe le prix. N’existe-t-il pas d’autres critères ?

A coté  de cette question financière, est-ce que vous pensez qu'il y a aussi un problème de considération de toute la profession ? Dans le livre vous évoquez par exemple les doutes de la société face au produits phytosanitaires et à leur emploi...

Camille Beaurain : Je pense qu'aujourd'hui les agriculteurs sont extrêmement mal perçus. Le monde de l'agriculture dans son ensemble dispose d'une image assez négative, qui plus est l'Etat ne sait plus comment aider les agriculteurs ni réformer l'agriculture. Prenons l'exemple des pesticides : une partie de la population s'imagine que les agriculteurs empoisonnent la nourriture. Ce qui en plus d'être faux est ridicule : plutôt que parler de la pollution des campagnes regardons celle des villes...

D'autre part, pousser les agriculteurs à faire de l'élevage intensif participe également à la diffusion d'une image négative. La plupart des agriculteurs veulent rester dans le bien-être animal et une agriculture plus traditionnelle mais ils sont poussés à faire de l'élevage intensif. Un élevage intensif qui, qui plus est, demande, de la part des agriculteurs, un certain nombre de mises-aux-normes, de contrôles, d'investissements financiers.. Mais comment demander à un agriculteur d'investir davantage, alors qu'il ne s'en sort pas à l'heure actuelle ?

Pour changer les choses, il faudrait revenir aux sources c'est-à-dire ré-ouvrir des commerces de proximité où les agriculteurs vendent directement leurs produits aux consommateurs. Cette solution permettrait de rétablir les liens entre l'opinion publique et le monde agricole.

Antoine Jeandey : L’acte de production est déconsidéré dans une société où les services prennent de l’ampleur. C’est vrai pour de nombreux domaines, les plus touchés en apparence étant l’industrie et l’agriculture, on pourrait en citer d’autres. Dans le cas d’Augustin, clairement, les services à l’origine créés par les agriculteurs (banque, centre de gestion, coopérative…) n’ont plus la considération du producteur de matière première. En d’autres termes, le para-agricole lui-même s’affranchit de ses propres agriculteurs pour prospérer. Même si un exemple (mais quel exemple tout de même !) n’autorise pas une généralisation, oui, il y a un problème.

La souffrance du monde agricole vient-elle aussi de la solitude des agriculteurs ?

Antoine Jeandey : L’enceinte (ferme, hangars, maisons d’habitation) dans laquelle Augustin à la fois vivait et travaillait est décrite par Camille comme un lieu clos coupé du monde extérieur, où se développe leur amour, mais aussi les antagonismes familiaux. J’ai reçu par ailleurs, en tant que journaliste, plusieurs témoignages allant effectivement dans le même sens. Avoir la maison de parents (père et mère ou autres) adjacente à la sienne au beau milieu du territoire de la ferme, ce n’est pas évident. Le choc des générations, une conjointe qui de plus en plus souvent travaille aussi à l’extérieur et est donc ouverte à un monde plus large, tout s’entrechoque.

Dans le cadre des transmissions d’exploitations, bien souvent les parents conservent leur maison d’habitation sans chercher à sortir de la zone de travail des enfants qui s’installent. Un éleveur a toujours tendance à habiter au plus près des bêtes qu’il doit soigner et baigne donc sans cesse dans son activité ; un céréalier en revanche acceptera plus facilement d’habiter plus loin, « en ville », pour venir travailler sur son exploitation en voiture, et aura donc plus de chances de s’ouvrir au monde qui l’entoure.

Pensez-vous  qu'il y ait une incompréhension entre ces deux territoires, entre la ville et la campagne ? 

Antoine Jeandey : Par rapport au destin d’Augustin, l’incompréhension ville-campagne n’apparait pas, c’est le para-agricole qui ne joue pas son rôle, nous ne sommes pas dans une adversité urbains-ruraux. Plus généralement, en ce moment, un phénomène se développe, celui que les agriculteurs appellent « l’agribashing », le dénigrement de toute pratique agricole gênante pour le voisin. Gênante parce qu’estimée (à tort ou à raison, très souvent des références scientifiques strictes manquent) polluante, ou bruyante, ou poussiéreuse… On déplore de plus en plus d’exemples d’interventions musclées de personnes d’horizons très différents contre des agriculteurs… Mais encore une fois, Augustin et Camille n’ont pas été confrontés à ce phénomène.

Ce que vous décrivez c'est au fond une forme de mépris : mépris des banques, mépris de l'Etat, désintérêt et doutes du reste de la société. Pensez-vous qu'il est possible d'y remédier ? Si oui, comment ? 

Antoine Jeandey : Je reviens à l’échelle des valeurs qu’il convient de redéfinir complètement par rapport à notre époque, et en considérant ce que doit être notre avenir. J’évoquais plus haut des valeurs économiques, mais ce ne sont bien sûr pas les seules. Quelles sont les valeurs morales auxquelles notre société doit obéir ? N’est-il pas temps de remettre l’être humain au centre de toute décision stratégique ? Le chantier des valeurs est monumental. Mais politiquement aujourd’hui, qui s’y intéresse ?

Camille Beaurain et Antoine Jeandey viennent de publier "Tu m’as laissée en vie" aux éditions du Cherche Midi 

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