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A Calais, des centaines de migrants essaient de franchir le tunnel de la Manche.
A Calais, des centaines de migrants essaient de franchir le tunnel de la Manche.
©Reuters

Impuissance

Calais : quand l’entêtement de l’Etat à ignorer l’échec de l’espace Schengen et à gérer l’immigration comme un enjeu de communication se brise sur le mur de la réalité

La situation est devenue intenable à Calais où des centaines de migrants essaient de franchir le tunnel de la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni, au péril de leur vie. Les politiques publiques ne sont en effet pas efficaces en la matière, faute d'un Etat capable de faire un diagnostic global.

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : Comment expliquer que, année après année, comme cela est le cas à Calais, les réponses proposées par l'Etat sur les questions d'immigration n’évoluent pas, laissant ainsi émerger un sentiment d'impuissance auprès de la population sur une question pourtant prioritaire aux yeux des français ?

Face aux flux migratoires illégaux, l’Etat français se contente d’essayer de réagir au coup par coup aux conséquences immédiates, en intervenant sans anticipation, donc essentiellement en réponse aux événements qui se déroulent périodiquement à Calais et à chaque fois que ces événements font l’objet d’une couverture médiatique. L’Etat semble se refuser d’examiner les causes profondes et de définir une stratégie permettant d’agir sur elles. Par exemple, l’Etat semble ne pas prendre en compte une certaine corrélation entre le fait que les règles concernant les frontières extérieures de l’espace Schengen ne sont pas respectées par d’autres États et les incidents périodiques que se déroulent à Calais.

L’Union européenne et la France maintiennent l’idée que les élargissements de l’espace Schengen, tels qu’ils ont été décidés au fil des années précédentes, étaient la meilleure stratégie, toujours souhaitable. Or, il était aisément prévisible que certains pays de cet espace n’allaient pas être en situation de respecter les règles Schengen et, donc, de faire respecter les frontières extérieures communes, d’où l’arrivée de très nombreux migrants, souvent poussés par des passeurs qui ont parfaitement compris que certains États de l’Union européenne offrent un transit aisé permettant ensuite de rejoindre la France puis le Calaisis.

Ensuite, le Calaisis est vu par nombre d’immigrants comme le point de passage vers un espoir supérieur à celui que pourrait offrir la France pour plusieurs raisons : le Royaume-Uni est jugé beaucoup plus attractif que la France compte tenu de son dynamisme économique et d’un marché de l’emploi beaucoup plus ouvert, notamment en raison de la souplesse de la réglementation du marché du travail ; nombre de migrants ont une connaissance ou des rudiments d’anglais ; les mêmes ou d’autres ont déjà de la famille ou des relations installées dans ce Royaume-Uni qui a été le premier pays d’immigration ces dernières années pour nombre de pays d’origine ; enfin, l’absence de carte d’identité au Royaume-Uni donne une perspective de contrôle limité.

En conséquence, pour nombre de migrants en situation irrégulière sur le sol français, la France n’est pas un pays où ils souhaitent habiter : ils le considèrent uniquement comme un pays de transit. Par exemple, certains migrants préfèrent déposer une demande d’asile au Royaume-Uni qu’en France, malgré les encouragements des autorités françaises à le faire. Cette baisse de l’attractivité de la France pour les demandes d’asile est très nette : pendant des années, la France était le premier pays européen à recevoir des demandes d’asile, avec des chiffres bien supérieurs à ceux de l’Allemagne[1]. Désormais, en raison du dynamisme économique outre-Rhin, les demandes y sont aujourd’hui beaucoup plus nombreuses qu’en France.  

Les moyens financiers et humains sont-ils à la hauteur des enjeux d’une immigration qui tend à s’accélérer depuis début 2014 ?

Dans certains pays européens, les moyens financiers et humains pour conduire une politique migratoire étaient déjà insuffisants avant la déstabilisation de la Libye et de la Syrie en 2011. Or, en matière d’immigration, l’Union européenne a cru pouvoir déroger à ses règles générales appliquées dans toutes ses autres politiques (commerciale, agricole, régionale…).  En effet, le principe de l’Union européenne est qu’un pays ne peut faire partie d’une politique de l’UE que s’il dispose d’une administration capable d’en appliquer les règles communes. Autrement dit, ce n’est pas à l’Union européenne de déployer une administration qui lui serait propre dans l’ensemble du territoire, mais aux pays membres de l’Union d’utiliser leur propre administration pour mettre en œuvre les règles de l’UE, notamment l’application des règlements, qui équivalent à des lois européennes, et des directives[2]. Or, en matière migratoire, ce principe général a été écarté puisqu’une agence spéciale, Frontex, a été créée, façon de reconnaître a priori, mais sans l’avouer, l’incapacité de certains États-membres de faire respecter la politique de l’UE. Or l’application du principe général ci-dessus aurait dû conduire à ne pas élargir l’espace Schengen à des pays dont l’administration n’était pas en état de faire respecter les règles.

Comment expliquer que l’Etat laisse toujours certaines zones et populations, souvent les mêmes, en prise avec le problème de l’immigration ? 

Les zones géographiques en prise avec le problème de l’immigration irrégulière correspondent à des goulots migratoires, parfaitement identifiables mais dont on ne s’intéresse que lorsqu’ils sont médiatisés. Par exemple, le fait que de migrants irréguliers qui arrivent en Italie et qui ne souhaitent pas rester dans ce pays se retrouvent donc à la frontière franco-italienne au niveau de Vintimille (côté Italie) et Menton et dans les trains qui longent le littoral est connu depuis l’entrée de l’Italie dans l’espace Schengen en 1997. Or cette réalité, pourtant ancienne, ne s’est trouvée largement médiatisée qu’à la mi-2015. C’est alors seulement que le gouvernement français a voulu donner l’impression qu’il contrôlait la situation en envoyant des forces de sécurité supplémentaires à la frontière entre Menton et Vintimille. Pourtant, cela fait presque vingt ans que cette question aurait dû être examiné au fond. En effet, les règles de Schengen ou leur mauvaise application entraînent inévitablement des goulots migratoires clairement localisés.

Quelles sont les solutions à apporter à ce phénomène ? 

Le problème de l’immigration suppose d’être complètement repensé si l’on veut trouver des solutions. Il faut commencer par distinguer deux types de migration qui voient en l’Europe un eldorado. Le premier type est dû à des exodes liés à des conflits civils, comme cela se passe en Syrie depuis 2011. C’est une situation que l’analyse géopolitique doit considérer comme nouvelle par rapport à d’autres exodes passés car le conflit en Syrie qui pousse des populations à chercher ailleurs tout simplement leur survie n’a rien à voir avec la question des boat people dans les années 1975-1979. A l’époque, ni l’Europe ni la France n’étaient responsables de l’exode des populations vietnamiennes. Mais aujourd’hui, l’Union européenne et la France ont une lourde responsabilité dans l’exode des populations syriennes compte tenu des politiques conduites ces dernières années.

L’Union européenne et la France devraient donc modifier leur position géopolitique vis-à-vis de la Syrie[3] et des pays moyen-orientaux qui attisent le conflit, comme la Turquie qui, en cet été 2015, consacre des moyens à bombarder des Kurdes, y compris en Syrie, en servant les intérêts de l’Etat islamique. D’ailleurs, la France ne s’est nullement mobilisée pour arrêter l’Etat islamique lorsqu’il s’est lancé contre Palmyre, offensive qui a déclenché de nouvelles une vague d’exodes, en faisant planer un risque de bataille de Damas.

La France devrait donc revoir sa politique étrangère pour endiguer les exodes, mais cela reste quasiment impossible lorsqu’on refuse de dialoguer avec certaines parties du conflit. Par exemple, la France a retiré son ambassadeur en Syrie depuis plusieurs années… Ou la France œuvre incontestablement pour la résolution du conflit syrien, ou elle le favorise, directement ou indirectement, et doit alors accueillir les populations qui subissent l’exode.

Le second type de migration est de nature économique. En l’espèce, la solution à mettre en œuvre est notamment d’engager plus résolument des politiques qui participent à l’amélioration de la gouvernance des pays de départ.

Pourquoi aucun gouvernement (qu'il soit de gauche ou de droite) ne s'attaque aux racines du mal quand bien même le diagnostic est connu de tous ? 

Il conviendrait de faire l’effort de dresser de justes diagnostics plutôt que se contenter des poncifs que l’on trouve fréquemment dans l’exposé des motifs des lois françaises, poncifs fondés soit sur des concepts erronées, soit sur un système d’information statistique qui est non seulement insuffisant, mais se détériore. Par exemple, l’instauration de registres municipaux de population[5] devrait être considéré comme impérative pour établir les diagnostics et mettre en œuvre des politiques adaptées. Il serait souhaitable que le principe de réalité, c’est-à-dire la primauté donnée à l’examen objectif des faits et de leur géographie, l’emporte sur des affirmations idéologiques. Enfin, raisonner utilement suppose de ne pas se complaire systématiquement dans le temps médiatique des chaînes d’information continue, dont le caractère de quotidienneté conduit, trop souvent, à se limiter à l’écume des choses.   


[1] Dumont, Gérard-François, « La France championne européenne de l’asile », Population & Avenir, n° 703, mai-juin 2011.

[2] Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe : de l’Atlantique à l’Oural, Paris, PUF, 2015.

[3] Dumont, Gérard-François, « Syrie : de la géopolitique des populations à des scénarios prospectifs », Géostratégiques, n° 37, 3e trimestre 2012

[4] Cf. Lise Bourdeau-Lepage Problèmes économiques, n° 3093, La Documentation française, août 2014.

[5] Cf. Pour une politique des migrations transparente, simple et solidaire (rapport Mazeaud), Paris, La Documentation française, 2008.

 

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