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Boris Vallaud bientôt à l'Elysée

Les trois Mousquetaires

Profession mercenaire ? Boris Vallaud, ancien directeur de cabinet de Montebourg et futur secrétaire général adjoint de l’Elysée

Boris Vallaud, ancien directeur de cabinet d'Arnaud Montebourg à Bercy, devrait succéder à Nicolas Revel comme secrétaire général adjoint de l'Élysée si ce dernier prend les rênes de la Caisse d'Assurance maladie.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Atlantico : Alors que le départ d'Arnaud Montebourg était censé clarifier la ligne du gouvernement, que penser de cette nomination d'un point de vue politique ? Le gouvernement ne serait-il en réalité pas aussi éloigné de la ligne Montebourg qu'il n'a bien voulu le laisser l'entendre ?

Jean Petaux : Boris Vallaud est un haut fonctionnaire qui appartient au corps préfectoral (l’un des corps qu’intègrent les énarques à leur sortie de l’Ecole). C’est donc, par nature et par destination, un « grand commis de l’Etat » (c’est ainsi que l’on désignait les fonctionnaires d’autorité dans les années 50-60) qui est « profilé » pour servir son pays.

Boris Vallaud est, par ailleurs, un haut fonctionnaire qui s’est engagé en politique, au PS. Cela n’a rien d’original. Luc Rouban (CNRS-CEVIPOF) dans ses travaux sur les fonctionnaires ; Pierre Sadran (directeur honoraire de Sciences Po Bordeaux) dans ses recherches sur la politisation de la haute fonction publique, ont montré avec précision combien ce domaine dispose de porosités importantes avec les partis politiques, de droite comme de gauche d’ailleurs. On pourrait même dire d’extrême-droite. Faut-il rappeler que Monsieur Florian Philippot, grand comptenteur de la « classe politique professionnelle et de l’UMPS » (sic)  est lui-même énarque, ancien HEC et haut fonctionnaire à l’Inspection générale de l’Administration...

Le fait que Boris Vallaud ait été un des dirigeants de la campagne d’Arnaud Montebourg pour les primaires ne présente pas pour autant à mes yeux d’incompatibilité avec ses fonctions éventuelles de nouveau secrétaire général adjoint de l’Elysée. Pour une raison simple qui tient en un seul mot : la loyauté. Aussi incompréhensible que cela puisse paraître pour le profane ou celui qui ignore les règles en vigueur dans ce monde restreint de la haute administration se partageant entre les grands corps, les emplois d’autorité de la haute fonction publique et les cabinets ministériels, il existe une règle absolue : vous travaillez pour votre patron du moment et pas pour celui qui a été le patron d’hier.

Boris Vallaud à l’Elysée comme adjoint de Jean-Pierre Jouyet ce n’est pas la ligne politique de l’Elysée qui s’incurve vers celle défendue par le « Vallaud de Montebourg ». Cela n’aurait aucun sens de penser cela. Boris Vallaud à l’Elysée c’est plutôt le recrutement d’une des « premières gachettes » de Montebourg, qui, comme de nombreuses personnes qui se sont engagées aux côtés de l’ancien ministre du « Redressement productif », jadis et depuis 15 ans au PS, a compris, comme d’autres avant lui, que Montebourg n’a aucun avenir et qu’il est littéralement ingérable, pour ne pas dire infréquentable…  Parce que totalement imprévisible et surtout doté d’un égo encore plus surdimensionné que ses camarades (ce qui n’est pas rien…).

Boris Vallaud fut le collaborateur d'Arnaud Montebourg au conseil général de Saône-et-Loire, puis à Bercy, avant d'en devenir le directeur de cabinet en avril, jusqu'au départ d'Arnaud Montebourg du gouvernement. Est-il tout de même crédible qu'à un tel niveau de responsabilité, où loyauté et confiance sont de mises, Boris Vallaud ne puisse être en réalité qu'un haut fonctionnaire apolitique, un mercenaire sans convictions ?

C’est justement l’inverse. Boris Vallaud a, à l’évidence, des convictions et un engagement. Au Parti Socialiste. Que je sache, même si cela paraît difficile à admettre ou à comprendre, Arnaud Montebourg est encore dans le même parti que François Hollande ou que Manuel Valls. Et Boris Vallaud lui aussi est dans cette même formation politique. On peut aussi considérer qu’il n’est pas le clone de Montebourg ou, en tout état de cause, sa créature… Autrement dit il doit penser et agir comme bon lui semble, en parfaite autonomie par rapport à celui qu’il a soutenu, aidé et qui fut son patron…

Je ne sais pas si on peut considérer B. Vallaud comme un mercenaire, mais il me semble quand même qu’il n’est pas allé se mettre au service du « camp d’en face » politiquement parlant… Et quand bien même… Jusqu’à preuve du contraire les ministres, de gauche comme de droite sont des démocrates et des républicains. Travailler pour l’un ou pour l’autre ce n’est pas vendre son âme et passer « du côté obscur de la force ».

Ce qui compte, in fine, c’est la mise en conformité entre ses valeurs et ses actes. Je ne pense vraiment pas que le travail aux côtés d’Arnaud Montebourg et une pratique professionnelle aux côtés de François Hollande (à l’Elysée donc) soit véritablement incompatibles. On a connu bien plus élargi comme « grand écart » idéologique (ou éthique)… On a même vu, à une autre époque, le procureur Mornay qui avait prêté serment d’allégeance au Maréchal Pétain, sous Vichy, en septembre 1940, être le représentant du ministère public et le principal accusateur, en tant qu’avocat général, du Maréchal Pétain à son procès devant la Haute Cour en  juillet 1945… Voilà un cas de grand écart remarquable...

En 2011, Aquilino Morelle est directeur de campagne d'Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste, puis devient conseiller politique auprès du président de la République François Hollande en 2012. Il est nommé « chef du pôle communication » de l'Élysée en 2014, puis démissionne en avril suite à des accusations de trafic d'influence. Marche arrière ensuite, il compare alors son éviction et celle d'Arnaud Montebourg au génocide du Rwanda, et ne manque pas de tirer à boulets rouges sur le gouvernement. Un comportement imputable à Aquilino Morelle uniquement ou à l'ensemble des conseillers politiques de gauche ? Et de droite aussi ?

Vous faites bien de rappeler qu’Aquilino Morelle a intégré l’Elysée en 2012 après avoir été l’un des principaux conseillers de Montebourg en 2011 (il y côtoya Boris Vallaud alors) . Mais pour être complet il faut rappeler que ce médecin et énarque (c’est assez rare quand même…) fut l’une des « plumes » de Lionel Jospin à Matignon de 1997 à 2002.  Il faut aussi préciser qu’Aquilino Morelle fut l’un des rédacteurs des « drafts » des discours du candidat Hollande à la présidentielle, d’octobre 2011 à mai 2012, une fois que ce dernier eût battu Montebourg (et d’autres) dans la compétition des primaires. Cette fonction valut d’ailleurs à Morelle d’intégrer, dès la victoire de Hollande en mai 2012, l’équipe des proches conseillers élyséens du nouveau président. Donc, au vu de ce « caryotype » politique, au PS et dans les cabinets, de qui peut-on dire que Morelle est le « fils politique » ? Pas plus de Jospin, que de Montebourg, que de Hollande. Aquilino Morelle, son parcours l’a montré, est le « fils politique » d’Aquilino Morelle.. Autrement dit : « Voyez mes plumes je suis paon, voyez mes poils je suis chat, voyez mes écailles… : je suis croco (comme mes chaussures…) ».

Quant au comportement après avoir été « remercié », il est d’une médiocre banalité hélas coutumière. La correction et la loyauté s’arrêtent souvent à la porte de sortie d’une fonction, d’un palais gouvernemental ou à la descente du plus petit strapontin de la République. La « classe », celle qui consiste à ne rien dire, à ne pas mordre la main qui vous a nourrit et qui a fait que vous avez quitté votre petite vie de haut fonctionnaire pour tutoyer les sommets et les puissants, n’est pas forcément une qualité partagée par une majorité de personnes…

Aquilino Morelle a jappé sur ses maîtres d’hier… : rien de nouveau sous le soleil, hélas. Ce n’est pas le premier « cabot » à mordiller les chevilles de son ancien maître. Toutes celles et tous ceux qui ont écrit leur « Mémoire », se prenant pour Saint-Simon alors qu’ils n’étaient que « Saint Jean bouche d’or », à droite comme à gauche, sont légions. Leur seul fait d’arme aura été d’être « porte-serviette », au sens de « porte-coton ». Contrairement à ce que l’on croit cette fonction n’est pas celle dévolue à celui qui transporte le porte-documents du Prince, c’était celle du préposé à la cour, sous Louis XIV, chargé d’essuyer le fondement  du roi après qu’il eut « fait ses besoins »… Pas de quoi en faire ni un plat ni un livre !

De la démondialisation à ligne Macron, le fossé est pourtant... abyssal. Et au-delà des lignes idéologiques, c'est tout le contenu même de la réflexion, sa matérialisation qui en sont bouleversés. Est-il aussi question d'opportunisme politique ? Sur des lignes aussi opposées, par conséquent comment conseiller et produire efficacement ?

Libre à vous de croire encore qu’il n’est pas possible de développer successivement avec conviction voire talent des thèses opposées. Que dites-vous d’un avocat qui est tantôt le conseil des parties civiles (les parents de l’enfant sauvagement et atrocement assassiné) et tantôt, dans une autre affaire, l’avocat de la défense qui va tout faire pour expliquer, justifier, l’inqualifiable et injustifiable crime de son client en essayant de lui éviter la perpétuité assortie d’une peine incompressible de 22 ans ? Et encore, je vous prends ici deux cas extrêmes et totalement antinomiques…

La « démondialisation » à la sauce Montebourg est bien plus facile à contredire que ce que j’évoque dans mon exemple puisque c’est essentiellement une posture. Une sorte de rôle de composition dont on peut penser que Montebourg y adhère et encore, rien n’est moins sûr. Il fut, en son temps, le pourfendeur du cumul des mandats et ne manqua pas d’être, à la fois, député de Saone-et-Loire et président du Conseil général de ce même département, dès qu’il en eût l’opportunité. Manière de démontrer l’ampleur de ses convictions…

Boris Vallaud, par ailleurs époux de la ministre de l'Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, est issu de la promotion de l'Ena Leopold Sédar Senghor (2004) comme l'actuel ministre de l'Économie Emmanuel Macron, qui fut lui aussi secrétaire général adjoint de l'Élysée, et le chef du pôle communication de la présidence, Gaspard Gantzer. Le monde politique français semble petit... Des amitiés énartiques, un réseau et des liens plus forts que les convictions politiques ?

Je ne vois rien de scandaleux là-dedans. Bien sûr que le monde politique français semble petit… Mais il est aussi tout petit dans l’establishment britannique avec ses anciens d’Eton, la public school britannique par excellence, avec ses anciens « d’Oxbridge » ; il est tout petit aussi à Washington DC avec les « alumni » de Yale, de Harvard ou de Columbia…

Les Français ont le génie de pourfendre ce qu’ils ont créé. Il n’est pas inutile de rappeler que l’Ecole Nationale d’Administration a été fondée en 1945 par le général de Gaulle et Michel Debré pour former les hauts fonctionnaires de l’Etat. Ceux qui s’étonnent de trouver des énarques dans tous les postes de la haute fonction publique d’Etat, dans les cabinets ministériels, dans les « grands corps » devraient aussi s’étonner de rencontrer beaucoup d’anciens séminaristes au Vatican, de nombreux Saint-cyriens parmi les officiers supérieurs de l’Armée de Terre et pratiquement que des anciens apprentis bouchers dans les boucheries françaises… Pour revenir aux « trois Mousquetaires » que vous citez dans votre question, encore une fois comme ils me semblent travailler pour le même patron politique (François Hollande), leurs liens amicaux sont donc en phase avec leur coloration politique…

Quant au statut matrimonial de Boris Vallaud, ce n’est ni le premier ni le dernier couple où les deux composantes exercent des responsabilités… Et encore s’agit-il là d’un couple connu et reconnu comme tel. Vous imaginez ce que l’on peut ouvrir comme perspectives de recherche si on se met à « cartographier » tous les couples clandestins et cachés de Paris et de la proche banlieue occupant telle ou telle fonction officielle…

Un commentaire pour conclure ?

Un tout dernier. Intégrer Boris Vallaud dans l’équipe élyséenne, outre la reconnaissance d’une vraie compétence et l’apport d’un professionnalisme avéré au sein de l’équipe présidentielle, c’est aussi une manière de « neutraliser » un « frondeur » potentiel. Tant il est vrai qu’en politique, selon la formule chère aux boy-scouts et en vigueur depuis Baden Powell : « Il est préférable de faire rentrer dans la tente celui qui veut t’uriner dessus que de le laisser faire ça sur ton sac de couchage en étant, au sec, à l’extérieur »… Comprenne qui pourra !

 

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