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Que savons-nous vraiment sur les conséquences d'une injection massive de liquidités dans l’économie ?
Que savons-nous vraiment sur les conséquences d'une injection massive de liquidités dans l’économie ?
©Reuters

L'arroseur arrosé

Banques centrales et canons à billets : et si le monde entier se mettait à déverser autant de cash que les Américains ou les Japonais, ça donnerait quoi ?

Les États-Unis pratiquent déjà la technique de l’"hélicoptère monétaire" pour inonder d'argent leur économie. Si toutes les grandes puissances économiques faisaient de même pour se sortir de la crise, les conséquences sur l'économie mondiale pourraient être très risquées.

Nicolas Goetzmann et Simone Wapler

Nicolas Goetzmann et Simone Wapler

Nicolas Goetzmann est conseiller en stratégie d'investissement, gérant de fortune. En 2012, il a crée le site contrintuitif.com.

 

Simone Wapler est rédactrice en Chef des Publications Agora (analyses et conseils financiers).

 

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Atlantico : Alors que Mario Draghi a décidé de maintenir le taux directeur de la BCE inchangé à 0,75%, le débat autour de l’ "hélicoptère monétaire", expression inventée par l'économiste monétariste Milton Friedman, est relancé. Ce dernier consiste à "inonder" de liquidités l’économie afin de stimuler l’activité et relancer la croissance, comme le font actuellement les États-Unis où la croissance est plus forte qu’en Europe. Que savons-nous vraiment sur les effets inhérents à l’injection massive de liquidités dans l’économie ? Que se passerait-il si toutes les grandes zones économiques mondiales se lançaient dans de telles politiques ?

Nicolas GoetzmannLes banques centrales ont deux moyens d’agir lorsque les taux sont à 0%. Le premier consiste à injecter des liquidités avec un montant fixe, et parfois une date de fin. Ces mesures temporaires et chiffrées ont ce défaut même de donner une limite dans le montant du soutien donné au marché. Le second consiste à modifier l’objectif de la banque centrale, par exemple en donnant un objectif de taux de chômage comme aux États-Unis (ou de relever l’objectif d’inflation de 1 à 2% comme au Japon). Ici le marché va réagir de lui-même et se mettre à investir jusqu’à ce que l’objectif soit atteint et ce pour une raison simple : il n’est pas raisonnable de de lutter contre une banque centrale. Son pouvoir d’injection de liquidité est tel que l’objectif sera tenu, et le marché obéit.

L’hyperinflation est une blague, les anticipations d’inflations sont très faibles aujourd’hui. Une banque centrale a un pouvoir immense, celui de déterminer le niveau de la demande agrégée, ou son synonyme la croissance nominale (inflation + croissance) d’une économie. Pour ceux qui ont peur de l’hyperinflation il faut tout de même se rendre compte que depuis Paul Volcker (ancien directeur de la Fed, la banque centrale américaine, de 1979 à 1987, ndlr) toute banque centrale sait comment lutter efficacement contre l’inflation, le risque est inexistant. Il faut une volonté claire et nette pour provoquer un tel évènement, ce n’est pas un phénomène exogène.

Simone WaplerPour le moment, les Etats-Unis ne recourent qu’à l’assouplissement monétaire (quantitative easing ou QE) et non à l’ « hélicoptère monétaire ».  Le QE arrose d’argent factice le système financier en lui rachetant ses mauvaises créances, dont des obligations souveraines. Les banques sont ensuite censées irriguer l’économie dite réelle. L’hélicoptère monétaire, lui, distribue l’argent factice directement dans les poches du consommateur par le biais des allocations. Dans ce cas, la fausse monnaie paye le déficit public, l’accroissement de la dette.

Mais une économie a besoin d’activités lucratives, véritablement créatrices de richesses pas de fausse monnaie. Aujourd’hui, les observateurs pensent que la croissance  américaine repart. Mais de quelle croissance s’agit-il ? De celle de la dette qui grossit plus vite que la croissance du PIB. Le chômage reste toujours à un niveau très élevé, le revenu médian des ménages est de 8% inférieur à ce qu’il était en 2000.

La multiplication de ces opérations est donc stérile sauf pour le secteur financier. L’assouplissement quantitatif gonfle les prochaines bulles : obligations souveraines, crédit étudiant,… Le décollage de l’hélicoptère monétaire - qui finance directement les déficits – donc l’accroissement de la dette - nous indiquera que le principal, le stock de dettes, ne sera jamais réellement remboursé.

Si l’injection de cash dans l’économie peut avoir des effets positifs, comme nous le constatons aux Etats-Unis ou au Japon - qui souhaite ainsi dévaluer sa monnaie pour relancer son économie depuis l’élection de Shinzo Abe en décembre 2012 - ces politiques monétaires ne peuvent-elles produire leurs effets que si la zone euro garde le cap d’une rigueur monétaire ? Autrement dit, les politiques monétaires expansives ne sont-elles qu’un jeu à sommes nulles où il n’y a d’ "économies gagnantes" que s’il n’y a des "économies perdantes" ?

Nicolas Goetzmann : Ce n’est pas un jeu à somme nulle. L’enjeu ici est que chaque pays redresse sa demande intérieure, et non pas sa compétitivité par rapport aux autres pays. Si toutes les zones économiques retrouvent une demande intérieure convenable, l’ensemble de la planète s’en portera mieux. La guerre monétaire est une notion absurde, l’objectif n’est pas de prendre au voisin mais d’optimiser son marché intérieur. Nous parlons de dévaluation alors que la baisse de la monnaie n’est qu’une conséquence du redressement de l’économie et donc de l’inflation (d’inexistante elle devient légèrement positive au Japon).

Une croissance plus forte au Japon signifie une croissance plus forte dans le Sud-Est asiatique et par ricochet, pour l’économie mondiale. La croissance n’est pas un gâteau à se partager, il y a aujourd’hui une marge de manœuvre importante pour chaque zone et notamment pour l’Europe. Le Royaume-Uni, les États-Unis, le Japon soutiennent aujourd’hui leur demande. Seule la Zone euro s’abstient sous couvert d’un indéfendable prétexte de "sérieux". Il se trouve que l’Europe est la seule zone dont les perspectives sont encore négatives, cet aveuglement idéologique devient scandaleux.

Simone Wapler : Les effets positifs sont éphémères. Le Japon est en réalité en dépression avec une dette publique de plus de 200% de son PIB. Les effets secondaires seront destructeurs.

Mettons quelques chiffres en face de la rigueur monétaire de la Zone euro. Les encours de dettes publiques avoisinent les 10 000 Mds€, ceux des pays en difficulté se situent autour de 3 800 Mds €. Entre octobre 2008 et octobre 2011, la Commission européenne a approuvé 4 500 Mds€ de plans d’aides aux institutions financières, soit l’équivalent de 37% du PIB de l’Union Européenne. Plus d’un tiers ont été utilisées, soit plus de 12% du PIB sans que les problèmes de fond soient résolus.

Dans cette fuite en avant, il n’y a que des perdants. Ce n’est pas parce que vous sombrez moins vite que le bateau d’à côté que c’est une réussite.

Au final, l'injection de monnaie est-elle le résultat d’une demande réelle de crédit de la part des différents acteurs économiques (particuliers, entreprises, États, collectivités locales…) ou simplement "arme", voire un "artifice" qui ne résulte d’aucun besoin réel, que les banques centrales ou les gouvernements souhaitent utiliser pour stimuler l’activité sans réformer ?

Nicolas Goetzmann C’est le jeu de l’offre et de la demande. Aujourd’hui les investisseurs sont massivement positionnés en cash et en obligations pour se protéger des mauvaises conditions économiques. La demande en cash et en obligations est donc énorme, d’où des taux très faibles. En injectant de la monnaie, une banque centrale ne fait que répondre à cette demande, ce qui incitera les acteurs économiques à investir dans l’économie et à enfin sortir de leur position de repli. C’est aussi simple que ça. Il ne s’agit absolument pas d’une croissance artificielle, mais bien de donner au marché le cash dont il a besoin pour retrouver son équilibre.

Les réformes budgétaires sont nécessaires mais elles agissent sur le chômage structurel et aujourd’hui en Europe nous avons environ 5% de chômage purement conjoncturel, c’est-à-dire qu’il est sous la responsabilité de la BCE. Il me semble plus opportun de réformer lorsque ces problèmes conjoncturels seront en voie de se résorber. Sinon nous ajoutons une austérité budgétaire à une austérité monétaire. Un double étau qui ne donne aucune chance à la Zone euro.

Simone Wapler : Nous ne vivons pas une crise de liquidité, nous vivons une crise d’insolvabilité. L’origine de la crise est le surendettement. Surendettement des ménages aux États-Unis, surendettement public de pays peu compétitifs de la zone euro. Il s’agit donc d’une indigestion de dettes. Tant que les mauvaises créances n’ont pas été purgées, que les pertes n’ont pas été actées, la véritable croissance ne peut pas repartir.

La fausse monnaie n’a qu’un seul but : maquiller l’insolvabilité de ceux qui l’émettent. La croissance de la dette n’est pas la croissance du revenu par habitant. La fausse monnaie n’a jamais apporté la richesse. Une mauvaise créance n’est pas du capital. Mais distribuer de la fausse monnaie permet plus facilement d’acheter des voix que d’engager de véritables réformes auxquelles les élus n’ont jamais préparé leurs électeurs.

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