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Syndrome de Stockholm?

Bannon : fidèle malgré tout à Donald Trump ou traître hypocrite ?

La "déchéance" du plus célèbre des conseillers de Donald Trump a pris un tournant intéressant avec les excuses publiques de Steve Bannon parues dimanche 7 janvier, où il réaffirme malgré tout son soutien à celui qui l'a violemment critiqué.

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa

Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis (Eyrolles, 2015), Qui veut la peau du Parti républicain ? L’incroyable Donald Trump (Passy, 2016), Trumpland, portrait d'une Amérique divisée (Privat, 2017),  1968: Quand l'Amérique gronde (Privat, 2018) ainsi que Et s’il gagnait encore ? (VA éditions). 

Son dernier livre « Joe Biden : le 3e mandat de Barack Obama » est sorti chez VA éditions en novembre 2019.

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Que s’est-il passé ? Comment Steve Bannon, le quasi-fils prodigue, s’est-il finalement retrouvé dans la position de Brutus, celui qui poignarde César ? C’est bien la question qui aurait pu se poser pour quiconque aurait acheté comptant la version fournie par Michael Wolff dans son dernier livre.

Car, à en croire, les propos reproduits dans le bestseller anti-Trump intitulé « le feu et la fureur à la Maison-Blanche », Steve Bannon  s’en serait pris violemment aux enfants du président et à son gendre. Plus grave encore, il aurait qualifié la rencontre entre Donald Trump Jr. et des officiels russes de « trahison », « d’antipatriotique » et de « belle connerie » avant de dire que le président ne serait pas mentalement apte à exercer son mandat. Ce serait donc une attaque en règle contre le trumpisme par celui même qui, il y a quelques mois encore, en était le chef d’orchestre. La presse s’est déchaînée sur ce thème et on le comprend bien.

La réponse du camp Trump a été immédiate et assénée avec une brutalité que l’on n’attendait pas davantage de la part du président envers son ancien protégé. Donald Trump en personne a déclaré que Steve Bannon « a perdu la raison en perdant son emploi », et l’entourage du président est revenu à de nombreuses reprises et sur tous les médias sur ces déclarations, pour les condamner, ainsi que son auteur. Même Steven Miller, le quasi-bras droit de Bannon lorsqu’il était à la Maison-Blanche, a déclaré sur CNN que ces propos étaient « sans fondements », « sans lien avec la réalité », « vindicatifs » et « grotesques ». Cette affaire fait depuis les gros titres des journaux et occupent les commentateurs toute la journée sur les chaînes d’information aux Etats-Unis. Tout cela, est-il besoin de la préciser, a saisi sur place tant les observateurs politiques que les élus eux-mêmes, car il n’y avait eu aucun signe avant coureur d’une telle déferlante, qu’elle vienne d’un côté ou de l’autre. L’hostilité a atteint un tel niveau que les excuses de Steve Bannon n’ont plus beaucoup de sens s’il est vrai qu’il a véritablement voulu nuire à son ancien mentor.

Mais on peut aussi penser que la version présentée par Michael Wolff est un peu romancée, ou arrangée. Bien entendu, les commentaires quant aux relations entre les deux hommes seront teintés des aprioris politiques, suivant que l’on penche du côté des démocrates ou des républicains. Pour les uns, on ne doit rien croire de ce qui est dit dans la presse et Bannon reste l’inspirateur du programme « l’Amérique d’Abord » et de la lutte contre l’Etat profond. Il est xénophobe et d’extrême droite. C’est un ennemi à abattre et son chef l’est tout autant. Pour les autres, Bannon est le pourfendeur de l’establishment sous toutes ses formes. Il est également leur ennemi parce qu’il leur veut du mal. Mais ils le distinguent de Donald Trump, et pensent pouvoir écarter l’un en ramenant l’autre dans un chemin plus droit. 

Pour la base de Donald Trump, qui aime également Steve Bannon, toute cette histoire n’a ni queue ni tête, ou est le fruit d’un « pétage de plomb » de Steve Bannon au moment de son limogeage. En tout cas, ils estiment que cela n’est pas très grave et que tout va rentrer dans l’ordre rapidement. Dans cette hypothèse, les choses sont alors très différentes et les excuses présentées par Steve Bannon deviennent beaucoup plus logiques : il était alors nécessaire de reconnaître publiquement que le chef est bien Donald Trump et qu’il est bien à sa place à la tête de l’Etat ; c’est une continuité notamment avec la déclaration faite quelques jours auparavant, affirmant que Donald Trump « est un grand homme ».

Les excuses de Steve Bannon vont pourtant inquiéter les uns et les autres. Car elles rappellent que si une séparation a déjà été opérée en août, après les événements de Charlottesville, cela n’avait visiblement pas ralenti l’activité de Bannon, qui se déclarait plus libre encore et déclarait une guerre tout azimut à Mitch McConnell et ses semblables, les élus du congrès auxquels il ne fait aucune confiance et qu’il accuse de garder le pouvoir pour eux-mêmes, au détriment du peuple.

Steve Bannon, rappelons-le, reste pourtant dans la fidélité au chef : d’abord, parce que c’est sa formation de militaire. Steve Bannon est un ancien officier de marine qui a toujours mis en avant son patriotisme, son amour du drapeau et des règles militaires. Pour lui, un soldat ne doit jamais trahir, et mourir pour son chef s’il le faut. Sans exagération. S’il ne fallait qu’une seule raison pour douter qu’il ait tenu les propos qui lui sont attribués, celle-ci suffisait certainement. Mais il y en a beaucoup d’autres qui amènent à douter de ce que Michael Wolff a rapporté.

La deuxième raison de cette fidélité de Bannon envers Trump est qu’il y croit sincèrement : il a passé de longues années à chercher le candidat idéal qui pourrait porter son message nationaliste et populiste. Pendant un temps, il a imaginé que cela pourrait être Michele Bachman, la député du Minnesota, avant de soutenir très fortement Sarah Palin, qui a fait sa route jusqu’à une candidature à la vice-présidence.  Donald Trump est sa grande réussite, car il est persuadé qu’il a fait plus que contribuer à sa victoire : il l’aurait fabriqué et porté à bout de bras. N’est-ce pas lui qui lui a ouvert tout grand les ondes de ces radios qui sont très écoutées par ceux qu’on qualifie désormais de sa base indéfectible ? Et dès 2015 il n’hésitait plus à clamer que Breitbart pourrait être renommé « Trump central ». 

On ne peut pas passer sous silence non plus qu’il y a dans le contrat de Steve Bannon une clause de non-dénigrement envers Donald Trump. Il a signé un tel contrat lorsqu’il est devenu directeur exécutif de la campagne du candidat et a renouvelé un tel engagement lorsqu’il est entré à la Maison-Blanche, en récompense de ses bons et loyaux services. C’est à cela que faisaient allusion les avocats du président lorsqu’ils ont menacé de poursuites en justice : il ne s’agissait donc pas de problème avec le 1er amendement et la liberté d’opinion, mais bien de droit des contrats et de rupture illicite d’un contrat signé entre deux parties. De telles clauses sont très courantes aux Etats-Unis, à tel point qu’on les retrouve dans les contrats de beaucoup d’employés. Pour les faire accepter plus facilement, beaucoup de grandes compagnies proposent une rallonge financière dans le cadre de la négociation lors de l’embauche : cela fait passer cette petite pilule, qui évitera bien des désagréments à l’entreprise en cas de séparation douloureuse avec cet employé, plus tard. Les Cours de justice les font appliquer avec beaucoup de sévérité, et Bannon pourrait risquer très gros financièrement dans un tel procès.

Le risque le plus grand pour lui est cependant politique parce que les Mercer se sont rapprochés de Trump et menaçaient de le lâcher : Rebekha Mercer, la fille du milliardaire, qui le protège depuis de très nombreuses années, a visiblement changé de camp et préfère entretenir sa nouvelle très grande amitié avec le président des Etats-Unis. Cela met Steve Bannon dans une situation intenable car, sans elle, il ne possède plus aucun moyen de diffuser ses idées, sachant qu’elle finance Breitbart et l’ensemble des activités menées par Bannon.

On n’est donc pas surpris des excuses qui sont arrivées avec cinq jours de retard, un temps nécessaire certainement pour les peaufiner : Donald Trump Jr. est qualifié désormais de grand patriote ; il n’y a plus de problème avec Ivanka ni Jared ; et tous les propos rapportés dans le livre ont été transcris avec inexactitude puisque les faits qualifiés visaient Paul Manafort, un des protagonistes déjà inculpé dans l’affaire russe, et que Bannon juge sévèrement pour ses liens désormais reconnus avec cette puissance « ennemie ».

Que l’on croit ou pas à ces excuses, que l’on croit ou pas aux propos premiers, tels que les a retranscrits Michael Wolff, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi cette affaire est arrivée si brusquement, maintenant, et sous cette forme. Et pourquoi le président a-t-il réagi à l’annonce de ce livre en particulier et en visant Steve Bannon tout spécialement ? Ces questions, bizarrement, semblent moins cruciales que de savoir si le président regarde la télé pendant plusieurs heures ou mange des hamburgers. Pourtant, elles pourraient renfermer la clé de cette affaire très bizarre. D’ailleurs, « bizarre », c’était le premier mot prononcé par la presse lorsque la colère du président a éclaté.  Bizarre, ces excuses le sont tout autant. « Bizarre, bizarre, comme c’est bizarre, » comme disait l’autre…. Et si la rupture avec Bannon n’en n’était pas vraiment une ? C’est certainement là une histoire à suivre. Alors on suivra…

 

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