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Emmanuel Macron Recep Tayyip Erdogan France turquie
Emmanuel Macron Recep Tayyip Erdogan France turquie
©ludovic MARIN / POOL / AFP

Paris - Ankara

Bahar Kimyongür : "Dans sa fuite en avant, Erdogan n'hésitera pas à faire flamber le danger islamiste en France"

Le président turc a multiplié, dimanche, les attaques contre son homologue français, provoquant le rappel de l’ambassadeur de France à Ankara. Bahar Kimyongür, journaliste et écrivain, décrypte les enjeux de ces tensions entre la France et la Turquie.

Bahar Kimyongur

Bahar Kimyongur

Bahard Kimyongur est journaliste. Il a notamment publié "Syriana" et "Fehriye Erdal, Tete de Turque, 2000 jours cachée à Bruxelles, une affaire d'Etat".  

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Atlantico.fr : Erdogan accuse Macron de «régler des comptes avec l’islam et les musulmans». Qu'espère-t-il en instrumentalisation la lutte française contre l'islamisme ?

Bahar Kimyongür : Son calcul est simple et efficace: connaissant la susceptibilité des musulmans à propos de leur prophète, il cherche à se rallier le monde islamique à sa cause. Quand il parle de religion, c’est toujours urbi et orbi, pour enflammer la ferveur des musulmans du pays et du monde et intimider l’Europe.

Erdogan a cependant du mal à se faire respecter en Turquie. Sa propre population souffre comme jamais de la dépréciation de la livre turque, de la récession économique, du chômage et de la gestion calamiteuse de la pandémie de coronavirus. Si la fréquence des manifestations anti-gouvernementales a diminué en raison de la répression et des mesures sanitaires, le nombre de personnes condamnées pour insultes au président est un indicateur significatif de la difficulté qu’il a à s’imposer dans son propre pays. En un an, 36.066 citoyens turcs ont fait l’objet d’enquêtes judiciaires pour « insultes au président de la République » en vertu de l’article 299 du Code pénal. 12.298 d’entre eux ont été poursuivis devant les tribunaux et 3.831 ont été condamnés à des amendes élevées ou à une peine de prison. Sans oublier les plus de 50.000 d’opposants politiques qui croupissent en prison.

Sa conversion de la Basilique Sainte-Sophie et de l’église du Saint-Sauveur-In-Chora en mosquée, son implication militaire en Libye et dans le Haut-Karabakh appelé Artsakh par les Arméniens, ses provocations en Méditerranée orientale, ses discours anti-grecs, anti-arméniens et anti-laïques visent bien entendu à consoler sa base électorale frappée de plein fouet par la crise économique et à entretenir la fièvre islamo-nationaliste dans le pays mais il peine à s’imposer. La dernière enquête d’opinion réalisée par Avrasya Araştırma (Enquête Eurasie) montre que si Ekrem Imamoglu, le maire laïque d’Istanbul se présentait aux présidentielles, il pourrait battre Erdogan.

Alors, pour compenser son incapacité à mobiliser les Turcs, il joue la carte panislamiste.

Et il faut reconnaître que sa capacité de nuisance n’est pas négligeable. Il dispose pour cela de leviers communautaires et de groupes de pressions politiques dans plusieurs pays d’Europe et de troupes supplétives syriennes déployés en Libye et dans le Caucase.

En France, outre sa base turque constituée du courant « Milli Görüs », des Loups Gris, des antennes de son parti l’AKP et du réseau des mosquées DITIB, Erdogan peut compter sur un tissu associatif islamiste non turc comme le CCIF et ses ramifications. Des photos attestent de rencontres au sommet entre les officines fréristes de France et le régime Erdogan. Sa principale influenceuse Feiza Ben Mohamed est à la fois membre du CCIF et de l’Agence Anatolie, son organe de propagande multilingue qui n’hésite pas à faire passer le chef sulfureux de l’ONG BarakaCity pour un héros persécuté. 

Erdogan se sert de ces agents d’influence en France pour montrer qu’il est capable d’affronter son adversaire sur son propre sol. Aujourd’hui, la France est le principal pays d’Europe à tenir tête à ses visées expansionnistes. Il entend bien faire payer Macron pour son effronterie.

Ses propos ne montrent-ils pas que l'islamisme, au-delà d'être un problème de sécurité intérieure, est aussi une menace qui se trouve aux portes de l'Europe ?

Oui certainement. En tant que phénomène planétaire, l’islamisme se trouve tant à l’intérieur de l’Europe qu’à ses frontières.

Le danger le plus immédiat pourrait venir non pas de la mer Egée mais des côtes libyennes qui sont désormais sous contrôle turc. Sachant que des mercenaires syriens sous-payés par Erdogan sont tentés de traverser la Méditerranée et que les groupes djihadistes liés à l’Etat islamique gagnent du terrain du Mali à la Corne de l’Afrique, un danger de débarquement d’islamistes mêlés à des réfugiés sur les côtes italiennes n’est pas à exclure.

Par ailleurs, Abdoullakh Anzorov, le bourreau de Samuel Paty était lui-même un grand fan d’Erdogan et en contact avec un djihadiste d’Idlib en Syrie.

Cette interconnexion entre l’écosystème islamiste dans lequel a baigné l’assassin tchétchène en France, la toxicité de la propagande d’Erdogan et l’activité djihadiste qui se déploie sous le parapluie turc dans le Nord syrien doivent nous interpeller.

La Turquie est-elle désormais à l'affût du moindre acte islamophobe pour mettre le feu aux poudres ?

Absolument. La moindre déclaration d’un responsable français sur la barbarie djihadiste, la moindre remarque déplacée d’un citoyen français envers un musulman est montée en épingle par les agents d’Erdogan en France et relayée dans les médias turcs, souvent de manière tronquée, dans le but de susciter l’émoi et de mobiliser les musulmans contre la France. Son obsession de l’islamophobie vise en réalité l’ensemble du monde occidental. En Allemagne, les administrateurs de la mosquée de Mevlana à Berlin ont escroqué l’Etat en détournant des dizaines de milliers d’euros provenant du fonds coronavirus. Le ministre turc du culte sunnite Ali Erbas a présenté la perquisition dans cette mosquée comme un acte islamophobe. La victimisation à outrance, la polarisation, l’invective sont les armes préférées de la dictature islamiste. En Turquie, les seuls médias pro-Erdogan qui ont évoqué Samuel Paty ont injurié sa mémoire, le décrivant comme une personne malveillante et perverse au penchant pédophile. Les mensonges et les calomnies du régime sont d’une efficacité redoutable, amplifiées par les fanfaronnades de celui qui s’érige en nouveau calife. Ses provocations ont débouché sur des appels au boycott des produits français. Une partie de la rue arabe a suivi le mouvement. Désormais, le président Macron est décrit comme le chef des infidèles, l’ennemi numéro 1 des musulmans dans le monde. Les réseaux djihadistes se sont joints à la mêlée. Erdogan verse des torrents d’huile sur le feu, augmentant le risque d’attentat islamiste en France. De sombres jours nous attendent.

Jusqu'où cela peut-il aller  ?

En novembre 2015, Erdogan a failli déclencher une guerre avec la Russie en abattant un avion de guerre russe au large des côtes turco-syriennes. Son caractère irascible peut conduire à une dangereuse escalade.

La crise économique que traverse le pays le pousse dans une logique de fuite en avant, ce qui le rend très imprévisible. Mais il ne doit surtout pas nous intimider.

Nous devons garder à l’esprit que la France et la Turquie sont respectivement le pôle occidental et oriental de la laïcité. Quoique l’on pense de l’ensemble de l’œuvre de Mustafa Kemal, sa révolution politique et culturelle inspirée de la France des Lumières a sorti les Turcs de l’obscurantisme et rayonné sur le monde arabe. Après l’indépendance, le président égyptien Nasser et son homologue tunisien Bourguiba ont puisé dans le répertoire kémaliste pour bâtir leur Etat moderne.

Ce n’est donc pas par hasard qu’Erdogan s’acharne avec autant de hargne sur les valeurs laïques, universalistes et républicaines de la France, valeurs partagées par l’opposition turque majoritaire.

Erdogan peine à soumettre les Turcs. Les métropoles du pays lui échappent.

Si la France tient bon, la tyrannie obscurantiste sera vaincue en France et en Turquie.

Les musulmans des deux pays cesseront d’être les otages politiques des semeurs de haine.

Et les deux pays pourront reconstruire un avenir commun.

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