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La photo montrant les victimes du Bataclan a été censurée.
La photo montrant les victimes du Bataclan a été censurée.
©Reuters

Censurée

Aylan, la photo que vous aviez le droit de voir et de revoir, les corps à l’intérieur du Bataclan, celle qu’on ne devait pas regarder...

Certains refusent que soient publiées les photos des victimes des attentats terroristes du 13 novembre au Bataclan, tandis que la photo du petit Aylan, cet enfant de migrant retrouvé mort sur une plage, a fait la une des journaux du monde entier.

Nathalie Krikorian-Duronsoy

Nathalie Krikorian-Duronsoy

Nathalie Krikorian-Duronsoy est philosophe, analyste du discours politique et des idéologies.
 
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Samedi matin, le journaliste Julien Pearce, présent dans la salle du Bataclan au moment de l’attaque témoigne sur Europe1: "L’un des deux assaillants semblait très jeune, son visage juvénile paraissait extrêmement déterminé, calme et effrayant de facilité dans ce qu’il était en train d’entreprendre. On a couru sur la scène devant ces terroristes qui nous regardaient, en train de recharger leurs armes. Et c’est là que j’ai regardé la fosse … j’ai vu des dizaines et des dizaines de corps enchevêtrés dans une marre de sang, criblés de balles."

Vendredi 13 novembre 2015, la photographie est prise à l’intérieur du Bataclan. Je regarde une vingtaine de corps jonchant le sol, par groupes de trois ou quatre, espacés, entourés de traces de sang assez larges, qui font comme un chemin autour des corps. Le sol a sans doute été nettoyé pour faciliter le travail des secours, après l’assaut, après que les vivants et les survivants blessés, aient été évacués.
 
Dimanche après-midi, la diffusion de cette image, qui courait sur Twitter, et Instagram, et qui a été publiée "floutée", par le magazine américain Dailymail, fait l’objet de critiques indignées, de la part de certains internautes français : "Signalez les comptes diffusant l’image de l’horreur au Bataclan. C’est tout simplement une honte sans nom".

Selon le magazine 20minutes qui relaye l’information, "le cliché sanglant", appelé aussi "cliché très choquant", méritait d’être signalé aux autorités de Facebook et Twitter afin d’être supprimé de la vue de quiconque.

On apprend, par le même magazine, que la Police Nationale, "alertée", a tweeté à 14H17, ce message : "Par respect pour les victimes et leurs familles, ne contribuez pas à la diffusion des photos des scènes de crime". Et le ministre de la Justice, Christiane Taubira publie, dans le même esprit, un message étrange: "J’ai appris la diffusion d’images de corps. J’appelle au respect de la dignité des personnes décédées, de leurs familles." A 14H30, le compte incriminé est supprimé… la photo court encore, mais elle ne sera sans doute pas publiée par les médias français.

Face aux milliers de photographies de guerres qui les dénoncent, à celles qui montrent l’horreur des attentats, partout dans le monde, et confrontés que nous avons été, à celle d’un petit corps d’enfant échoué sur la plage, qui fut diffusée et rediffusée, et surtout, dont chacun, politiques, médias et intellectuels, se réjouissait qu’elle le fut, mentionnant, pour la plupart, qu’elle avait été à l’origine d’une prise conscience salvatrice et nécessaire du drame des migrants… Pourquoi, la police nationale et le ministre de la Justice s’offusquent-ils de l’existence de celle du Bataclan, pourquoi redoutent-ils à ce point sa diffusion? Il est donc des corps qui sont à montrer et d’autres pas?

A cette question légitime, en dehors de la souffrance des familles qui est incommensurable, dans un monde où les images sont devenues des vecteurs de communication aussi usités que les mots, je vois deux motifs de compréhension.

La photo de l’enfant était macabre, mais hautement symbolique dans son esthétisme. L’identité de l’enfant n’ayant pas été révélée tout de suite, il ne semblait pas appartenir d’abord à une famille. In-identifié, le petit corps était perçu, et montré, pendant plusieurs jours comme le vecteur universel d’une Idée de la souffrance et du malheur. L’ image du corps, échoué sur la plage avait, dans l’horreur absolue qu’elle désignait, un but en soi.

Celui de provoquer et d’amener une réaction. L’innocence totale de la petite victime propageait la vision d’une injustice absolue qui, elle-même, rendait inéluctable l’idée d’une aide à la souffrance de populations migrantes paraissant,  plus que jamais, abandonnées.

Mais pour macabre qu’elle soit, la photo de cet enfant noyé, échoué sur la plage, illustre une réalité dont le sens est déjà connu.  Alors qu’inversement, la photographie, d’après le carnage du Bataclan, montre une réalité à laquelle personne n’a encore donné sens.

Ce vide de sens, et le sentiment d’absurdité qui l’accompagne sont, du reste, perceptibles dans la prise de vue originale, choisie par "le regard du photographe". L’image non coupée, non zoomée, impose en effet, une perspective de lecture qui donne, à celui qui la regarde, le sentiment d’irréalité, d’une scène, pourtant tirée du réel. Au premier plan, les rangs de fauteuils rouges du balcon, créent un rempart, autant qu’une voie d’accès à la vue, plongeant sur la fosse, où reposent les corps d’hommes et de femmes assassinés par les tueurs. Alors que, publiée floutée et zoumée, par le Dailymail, la photographie devient trash. Elle est re-cadrée de telle sorte, que le regard s’approche des corps et que le floutage oblige le spectateur à se sentir voyeur.

Quoi qu’il en soi, à la différence de la photo surexposée de l’enfant mort sur la plage, dont l’objectivation était acceptable, l’image du Bataclan est jugée impubliable, et donc i-regardable, parce qu’elle dévoile une réalité, que certains refusent de voir, et donc de dire. Et, bien que le mot "guerre" ait été prononcé par le Président de la République, et repris depuis, par toutes les chaines de télévisions pendant trois jours, il est demeuré vide de sens.

Cette image donne à voir, en feed back, le regard porté par les assassins, sur leurs victimes. Elle nous dit que le but de cette guerre, guerre de conquête d’un genre nouveau, est de réduire ses ennemis au silence, en les exterminant. Et de régner par la terreur. Que sa fin est de faire des cadavres, non pas en tuant des innocents, comme nous souhaiterions le penser lorsque nous employons encore le terme "terrorisme", pour décrire ces actes barbares. Car pour ceux qui les ont tués, ces morts sont coupables.
Coupables du simple fait d’exister et d’être ce qu’ils sont : des citoyens français, européens, occidentaux. Des hommes et des femmes vivant selon des croyances, des coutumes et des lois que leurs exterminateurs condamnent. L’erreur serait de voir dans cette photographie celle d’un attentat. C’est sans doute l’argument qui sous-tend le choix de ne pas la publier.

Au contraire, cette image, donne son sens à une guerre nouvelle, une guerre mondiale. Mais l’Occident, l’Europe et la France, ne sont pas prêts à regarder cette vérité en face. Nous n’avons pas à faire face à un acte terroriste, et l’objectif de cette guerre n’est pas de combattre un ennemi, comme le ferait une guerre classique, mais de l’exterminer. Car ce que l’Etat islamique (EI), qui nous attaque, désigne comme ennemi, c’est celui qui ne pense pas comme lui.

Comme Hitler en son temps, au nom d’une idéologie totalitaire, l’EI, de nos jours, déclare un conflit mondial, dont cette photographie pourrait bien être le symbole.

 

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