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THE DAILY BEAST

Aveuglement au Sud Soudan : ces viols collectifs qui interviennent dans l'indifférence sous la "protection" de l'ONU

Les Nations Unies doivent protéger les civils au Sud Soudan, en théorie. Mais alors que la guerre civile semble sur le point de reprendre, les soldats du gouvernement s’en prennent aux femmes quotidiennement, sans que l'ONU semble réagir.

Justin Lynch

Justin Lynch

Justin Lynch est chargé de rédaction à la New America Foundation. Il est journaliste, basé au Sud Soudan.

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Copyright The Daily Beast - auteur  Justin Lynch

Juba, Sud Soudan.

La jeune femme, que nous appellerons Mary pour protéger son identité, affirme qu’elle a été violée par des soldats du gouvernement sud-soudanais alors que les Casques bleus de l’ONU se trouvaient à moins de 100 mètres d'eux.

Le 8 juillet dernier, des combats ont éclaté entre les soldats du gouvernement de l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) du président Salva Kiir, et les forces rebelles de Riek Machar,  évincé récemment de son poste de vice-président.

D’après de nombreux témoignages recueillis par The Daily Beast, peu après le début des combats, les soldats gouvernementaux ont commencé à violer des civiles vivant dans une zone "sous protection de l’ONU" alors qu’elles allaient chercher de la nourriture.

Selon un des dirigeants de ce camp de l’ONU, qui regroupe plus de 15 000 personnes, il y aurait eu plus de 100 femmes violées ou disparues pour la seule journée du 8 juillet. Les Nations unies avaient interdit l’accès du site aux journalistes durant deux semaines après le début des combats. Quand les journalistes ont finalement pu accéder au site, des femmes ont  affirmé avoir été violées alors que les soldats des Nations Unies étaient sur place.

Les soldats de l’ONU ont mandat pour utiliser la force s'il faut protéger les civils, mais une fois en dehors du camp, ce mandat ne semble plus être valable. "J'ai essayé de courir jusqu'au portail du camp de l’ONU en passant devant des magasins, mais je me suis fait attraper juste avant d’y arriver" raconte Mary.

"J’étais à moins de 100 mètres et j’ai vu des gardes privés et même la police des Nations Unies au portail principal". Cinq soldats couraient après Mary, il lui ont pris son téléphone portable et ont commencé à la frapper. Mary a essayé de s’enfuir mais elle a été rattrapée et ils l’ont trainée le long de la route. Quatre des cinq soldats l’ont violée.

Si les Nations unies "trouvent une personne en train de se faire violer, ils devraient intervenir" dit-elle.

"Deux véhicules sont passés à côté de moi alors que je me faisais violer près du camp de l’ONU et personne n’a rien dit". Beaucoup de civils ont fui vers ce camp pour s’y réfugier lorsque la guerre civile a éclaté en décembre 2013. La guerre a fait des dizaines de milliers de morts et prend désormais des relents de guerre inter-ethnique : les Dinkas soutiennent en majorité Kiir, et les Nuer soutiennent Machar. Près de 29 000 personnes vivent aujourd'hui dans le camp. La majorité est de l’ethnie Nuer. Le SPLA "me voit comme faisant partie du peuple du Docteur Riek Machar, c’est pour ça qu’ils m’ont violée" dit Mary.

"Ils ne me considèrent pas comme sud-soudanaise". Trois mois après que Kiir et Machar ont formé un gouvernement d’unité nationale et enterré leurs différends, les conflits ont repris. Au moins 500 personnes sont mortes dans les premiers combats, essentiellement autour de ce camp. Un homme à l’intérieur du camp a montré au reporter du Daily Beast ce qui est probablement la carcasse d’un obus RPG-7, une arme anti-chars, qui a détruit sa maison et tué un enfant. "On peut supposer que c’était ciblé" dit Shantal Persaud, la porte-parole de la mission des Nations unies au Sud Soudan.

Chaque femme que le Daily Beast a rencontrée affirme que le manque de vivres à l’intérieur du camp les oblige à faire un dangereux périple pour aller au marché et prendre le risque de se faire violer. La plupart des hommes refusent de faire ce trajet, disant que ce n’est pas leur rôle d’aller chercher la nourriture. La pénurie de nourriture est une cause directe des combats.

Les soldats des Nations unies étaient incapables de se déplacer librement juste après les combats car les soldats du gouvernement bloquaient les routes et la distribution de nourriture a été retardée de 10 jours. Un hangar des Nations unies contenant des millions de dollars en nourriture a été pillé par des "hommes en armes". Les provisions en nourriture à destination de Juba ont aussi été retardées car les forces rebelles de Machar avaient coupé certaines des routes vers la capitale. Le programme alimentaire mondial (PAM) a commencé la distribution de nourriture le 22 juillet mais les civils qui avaient fui le camp durant les derniers combats n’ont pas encore reçu leurs rations car les Nations unies ne les avaient pas encore enregistrés.

Même ces femmes qui ont reçu de la nourriture continuent de faire ce trajet dangereux jusqu'au marché. Les femmes "veulent stocker de la nourriture car elles ne savent pas ce qui arrivera par la suite", dit un observateur de terrain du programme alimentaire mondial qui gère la distribution aux femmes et aux enfants. "Les stocks du programme alimentaire mondial ont été pillés, alors si cela arrive de nouveau elles n’auront nulle part où aller".

La plupart des viols ont lieu le long d'un même chemin, qui fait environ 1,5 km et qui va vers le camp des Nations Unies. L’épuisante journée commence à un arrêt de taxi, les chauffeurs n’osant pas aller plus loin par peur de représailles de la part des soldats gouvernementaux. Des hordes de femmes en habits coloriés marchent en se balançant le long de cette route en portant des provisions sur leur tête. Les soldats du SPLA font des rondes dans leurs pick-ups ou se reposent, paresseux, sous un arbre.

Un reporter du Daily Beast a vu un soldat en train de battre une femme sur cette route. Ce voyage qui retourne l’estomac s’arrête près d’une file de magasins, un lieu simplement appelé "checkpoint", qui se situe juste avant le camp de l’ONU. C’est ici qu’une jeune femme que nous appellerons Sara, 15 ans, a été violé par 6 soldats le 18 juillet. Deux soldats ont tiré Sara hors du groupe des femmes et l’ont amenée dans "une petite maison dans ''Checkpoint". Là-bas, quatre autres soldats attendaient. "C’est là-bas que je me suis fait violer" dit-elle. Et tous les 6 y ont pris part. Mme Persaud, la porte-parole de la mission de l’ONU, affirme que la protection a été renforcée le long de la route utilisée pour aller chercher du bois, un autre point sensible. Ces derniers incidents ont eu lieu après des rapports antérieurs qui dénonçaient l’incapacité des soldats de l’ONU à utiliser la force pour protéger les civils.

Une enquête menée par The Daily Beast montre que les forces de maintien de la paix ont fui leurs postes quand les forces gouvernementales ont attaqué la base de l’ONU à Malakal. On ne sait pas si les soldats gouvernementaux violaient les femmes en raison de leur appartenance ethnique. Elizabeth, dont nous avons changé le nom, ne sait pas si elle a été violée par les soldats du gouvernement parce qu’elle vit dans un camp ou simplement "parce qu’ils le voulaient". "Si tu avais été une Nuer, nous t’aurions tuée" a dit un soldat gouvernemental à Elizabeth après l'avoir violée avec d'autres soldats. "Ils m’ont demandé "Pourquoi tu restes dans ce camp ? Tous ceux qui vivent dans ce camp méritent ce que nous t’avons fait". Le soldat de l’ONU "qui était en haut [de la tour de contrôle] pouvait me voir quand je me faisais violer".

Personne n’est venu à son secours, affirme-t-elle.

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