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Autorité, sécurité, Immigration, islam politique... : ces enquêtes qui montrent comment la droite s'est montrée incapable de gagner sur des idées pourtant majoritaires dans le pays
©Thomas SAMSON / AFP

Echec

Autorité, sécurité, Immigration, islam politique... : ces enquêtes qui montrent comment la droite s'est montrée incapable de gagner sur des idées pourtant majoritaires dans le pays

Son principal tort : être rester dans un discours trop défensif et la nostalgie d'une France disparue, incapable de transmettre le patrimoine de la nation.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Selon un sondage Ipsos Le Monde publié en 2016, 88% des français considèrent que la France "a besoin d'un vrai chef pour remettre de l'ordre, alors que 84% d'entre eux pensent que l'autorité est une valeur qui est trop souvent critiquée. Dans le même temps, un nouveau sondage Ipsos Sopra Steria indique que 65% de français estiment qu'il y a trop d'étrangers, 61% pensent que ces derniers ne sont font pas assez d'efforts pour s'intégrer, et que seuls 40% d'entre eux considèrent que l'Islam est compatible avec les valeurs de la société française. Au regard de tels résultats, comment expliquer la victoire d'Emmanuel Macron sur des valeurs telles que le "progressisme " ou la "tolérance" ou, plus frontalement, comment expliquer que les candidats qui ont porté des thèmes apparaissant comme majoritaires ne sont pas parvenus à remporter la Présidentielle ?

Edouard Husson : Les sondages donnent un instantané, une vision statique, à un moment donné, de l'opinion. De l'opinion sur un sujet, une question. Une campagne politique se développe de manière dynamique et elle inclut, en ce qui concerne la présidentielle, la question de l'adéquation entre la société et une personne. Pardonnez-moi ces évidences. Mais si 65% des Français estiment, dans un sondage, qu'il y a trop d'étrangers, il en reste 35% à ne pas partager cette opinion. Emmanuel Macron, en admettant que ses électeurs aient tous été xénophiles, a rassemblé seulement 24% des voix au premier tour, c'est-à-dire, raporté aux inscrits, à peu près la moitié de ce gisement d'électeurs. 
Regardez aussi combien le chiffre des hostilités diminue au fur et à mesure que les ressortissants d'autres pays présents sur le territoire français sont replacés dans leur contexte: 39% des Français interrogés ne pensent pas que les efforts des étrangers pour s'intégrer soient insuffisants; 40% ne voient pas d'incompatibilité entre l'Islam et la République.  
On ne fait pas de politique avec de bons sentiments. Mais on n'en fait pas non plus en étant seulement négatif. La structure d'un discours politique est aussi vieille que l'humanité: il y faut deux ingrédients, un bouc émissaire et, par contraste, les valeurs qui soudent la communauté, son identité. Une identité ne peut pas être seulement contre, elle doit aussi faire appel à la soif de positif qui habite toute communauté humaine. La force du discours de Macron, c'est qu'il a fait appel à tous les "hommes de bonne volonté" contre les passéistes et les xénophobes. En face, la faiblesse de la droite, c'est qu'elle cumule, durant la campagne présidentielle,deux discours négatifs. Fillon ne se contente pas de dénoncer le totalitarisme islamiste; il promet une cure d'austérité. Quant à Marine Le Pen, elle ne dénonce pas seulement l'euro, elle veut aussi "remettre la France en ordre", ce n'est pas très exaltant. Dans les deux cas il n'y a aucun idéal, aucune exaltation de ce qui fonde positivement la nation. 

Maxime Tandonnet Il faut remarquer qu’Emmanuel Macron a été élu avec un niveau d’adhésion au premier tour assez faible : 17% des électeurs inscrits. Idem aux législatives : compte tenu du taux d’abstention considérable, de plus de 50%, En Marche a obtenu une majorité absolue en sièges à l’Assemblée nationale avec 16% des participants. Le camp conservateur était probablement majoritaire dans le pays en termes d’idées. Il a perdu en raison de la puissance électorale du fn de 20 à 25 qui lui enlève une grande partie de son potentiel. Depuis 1980, c’est à cela que sert le fn très médiatisé : faire perdre le camp républicain. Il a perdu aussi en raison du gigantesque scandale touchant François Fillon, qui a broyé le débat d’idées. De fait les questions de fond ont été totalement évacuées de cette campagne présidentielle. C’est là toute l’absurdité du présidentialisme français. On vote pour une image, en fonction des passions du moment, attisées par les médias. Les idées et les projets n’ont plus grand-chose à voir avec le scrutin dans un contexte de conditionnement collectif qui fait peine à voir…  

Quels ont été les erreurs commises par ces candidats "conservateurs" vis à vis de l'électorat ? Faut il y voir une incapacité d'apparaître comme des candidats "acceptables", un trop plein d'idéologique, ou de "populisme" ? ​  Quel a été le rôle des personnalités elles mêmes dans cette défaite ?

Edouard Husson : En France, la grande faiblesse des "conservateurs", c'est qu'ils restent dans le discours défensif. Ils sont soit dans la nostalgie d'une France disparue soit dans la dénonciation de tous les ennemis qui assiègent la nation. En fait, ce ne sont pas de vrais "conservateurs" au sens qu'a ce mot dans la tradition politique britannique. Le conservatisme politique n'a pas pour but premier de conserver mais de transmettre. Il s'agit de maintenir bien vivant le patrimoine de la nation et même, de le moderniser. Depuis trente ans, la famille Le Pen dénonce les ennemis de la nation, les forces qui menacent d'en détruire la susbstance mais ni le père ni la fille n'ont vraiment développé l'image d'une France positive, modernisée, reprenant l'initiative. La droite dite de gouvernement, elle, quand elle présente une face conservatrice, se concentre sur quelques valeurs "bourgeoises" et 'familiales" mais elle exalte rarement la créativité du pays - Fillon; quand elle ne veut pas rester sur la défensive, cette même droite est prête à jeter par-dessus bord le passé pour participer à la modernité - Juppé. Le seul qui a réussi, ces dernières décennies, à formuler un authentique conservatisme à la française, c'est Charles de Gaulle, le Disraeli français. Mais remarquez comme il est capable de faire vivre le passé d'une part; et de donner un contenu moderne à cette France dont il exalte l'histoire millénaire, d'autre part. Chez de Gaulle, on identifie une troisième dimension du conservatisme: l'acceptation du monde tel qu'il est. De Gaulle ne rejette ni la société industrielle ni l'existence du bloc soviétique: il se demande comment la France pourra continuer à exister, à grandir, dans un monde façonné par ces manifestations de la modernité. Il passe un compromis avec elle afin d'en contenir l'expansion et de disposer d'un espace où peut se déployer "sa" France. 

Maxime Tandonnet En dehors des maladresses de communication lors du scandale, oui de nombreuses erreurs ont été commises. Le candidat républicain, à mon sens, en a trop fait sur l’aspect identité chrétienne, par exemple quand il a déclaré "je suis chrétien". C’est peut-être vrai mais ce n’est pas l’objet de l’élection présidentielle, dans une République indivisible et laïque. On n’imagine pas le général de Gaulle, catholique pratiquant, déclarer lors des présidentielles de 1965 "je suis chrétien". La religion est personnelle. Et puis, peu importe la croyance d’un candidat, la seule chose qui doit compter, dans une République démocratique, c’est l’orientation politique qu’il donne, la ligne qu’il entend faire suivre au pays. Donc, il me semble que M. Fillon s’est trop enfermé dans une posture traditionnelle. Un candidat aux présidentielles devrait parler de sa vision du pays, et le moins possible de lui-même. Il aurait pu parler davantage de la politique migratoire de la France et de l’intégration des populations étrangères dans notre pays. Il avait un excellent programme pour cela. Un discours de réalisme et de fermeté, foncièrement républicain est possible sur ces sujets, sans dériver dans l’identitaire, le "je suis chrétien" maladroit dans une République qui ne reconnaît aucune distinction d’origine ni de religion. Je pense que in fine, cela l’a desservi. 

Inversement, et toujours au regard de ces sondages, comment expliquer que la majorité des électeurs aient pu porter la victoire d'Emmanuel Macron, incarnant volontairement le ni-droite ni-gauche, ou le "pragmatisme" face à l'idéologie ? Comment LREM a t elle pu séduire ces électeurs "majoritaires" ?

Edouard Husson : Historiens, sociologues, vous diront qu'un courant idéologique ou un parti politique rassemblent rarement plus de 20% des individus adultes dans une société. Que vous soyez xénophile ou xénophobe, vous aurez seulement de 15 à 20% de l'opinion derrière vous. Il vous faudra conquérir, si vous voulez la majorité, une part de l'immense zone grise qui constitue le coeur d'une société. Instinctivement, la plupart des politiques identifient un ennemi, dont la dénonciation leur assure l'adhésion d'une minorité compacte puis ils développent un discours positif pour enrober la dénonciation de l'ennemi et puiser dans la "zone grise", en jetant les filets le plus loin possible. Macron a fait quelque chose d'inhabituel: il a décidé de s'installer au coeur de la "zone grise" et réussi à conquérir le pouvoir sans un ennemi très identifié, sinon le parti du passé et de l'exclusion. Vous remarquerez son mal à fixer ses électeurs aux législatives. En 2007, Nicolas Sarkozy avait manié une xénophobie feutrée pour constituer un socle électoral; puis il avait exalté, positivement, la France du travail. Hollande, en 2012, a joué sur un autre ressort, classique à gauche, celui de la dénonciation de l'argent; puis il a vanté sa capacité à réconcilier les Français et il a pu ainsi se construire une majorité, présidentielle puis parlementaire. Macron, lui, se retrouve avec une énorme majorité, élue au centre, uniquement parce qu'il a cassé les règles d'un jeu qui veut qu'habituellement la gauche affronte la droite. Le contenu de la campagne de Macron, c'est "ni xénophobie ni haine sociale". La droite et la gauche sont provisoirement privées de leurs ressorts inavouables. Mais pour durer, il faudra que Macron identifie un ennemi plus consistant que les ectoplasmes dénoncés durant sa campagne présidentielle et qu'il structure une vision plus substantielle de la France telle qu'il l'imagine. 

Maxime Tandonnet Encore une fois, il faut relativiser l’adhésion initiale à LREM qui a bénéficié du contexte chaotique de 2017. Mais je crois surtout que le principe du succès de ce mouvement tient en un mot : le dégagisme. L’affaire Fillon est venue après une succession de scandales qui profondément traumatisé les Français : DSK, Cahuzac, Thévenou, "les sans dents", les livres de confidence du président Hollande, puis, cerise sur le gâteau, cet épouvantable psycho-drame qui a entaché les présidentielles. Il me semble que les votes de 2017, présidentielles puis législatives, ont été dominés par un immense mouvement d’humeur contre la classe politique. M. Macron a su avec un talent formidable, incarner le renouvellement à un moment donné. Sur cette vague de mécontentement, il a triomphé. Toutefois les visages ont changé mais les problèmes et les inquiétudes des Français demeurent. A aucun moment, sur un cycle électoral de six mois, les questions de fond n’ont été abordées. Tout s’est joué sur fond de polémiques, de postures et d’images. Nous sommes encore dans la phase d’éblouissement. Mais la France risque de payer un jour ces élections sans débat démocratique. 

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