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©SYLVAIN THOMAS / AFP

Catastrophe naturelle

Inondations meurtrières dans l’Aude : pourquoi nos choix d’urbanisation sont tout aussi coupables que les orages

La terrible catastrophe et le très lourd bilan des intempéries survenues dans l'Aude soulèvent de nombreuses questions.

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas

Isabelle Thomas est professeur d'urbanisme à l'Université de Montréal, spécialiste des zones exposées aux risques naturels, présente à la Nouvelle Orléans lors du passage de l'ouragan Katrina.

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I Du risque à la catastrophe

Le risque est constitué de deux éléments complémentaire, d’un côté l’aléa et de l’autre la vulnérabilité. L’aléa peut se traduire par exemple par un ouragan comme dans le cas de l’ouragan Katrina,  un tsunami, dernièrement destructeur en Indonésie,  ou encore des orages entrainant des pluies torrentielles comme la France vient de connaitre dans l’Aude. Ces évènements ne seraient pas si catastrophiques s’ils  ne s’accompagnaient pas d’une forte vulnérabilité accentuée par une concentration de la population et d’infrastructures de même qu’un aménagement irresponsable dans les territoires à risques. Ainsi, l’urbanisation intense dans des espaces naturels fragiles participe amplement à la saturation des sols et l’aggravation des dommages. La région de Carcassonne souffre depuis longtemps des conséquences d’un l’étalement urbain non maitrisé. L’artificialisation et l’imperméabilisation du territoire, le mitage du littoral et de l’arrière-pays engendrent un accroissement du ruissellement sur l’ensemble du bassin versant dont les conséquences sont redoutables.  La crue actuelle de l’Aude aurait atteint un niveau qui rappelle celle de 1891 avec des hauteurs d’eau de plus de 7,90 m. La différence notable est que ce territoire comprend aujourd’hui des collectivités, des infrastructures essentielles plus nombreuses, et des citoyens manifestement peu préparés au risque. Le bilan humain très lourd est d’une tristesse sans nom sur ce territoire qui attire pourtant pour ses aménités. Alors il est nécessaire d’agir; ainsi, «… la vulnérabilité nous offre une nouvelle occasion de repenser l’aménagement et l’urbanisme….Les acteurs locaux sont ainsi appelés à se mobiliser à la fois sur le plan de la connaissance et de l’action pour tenter de maitriser leurs métabolisme énergivores par des mesures d’atténuation assurant l’impérative transition énergétique, mais aussi pour réduire leur vulnérabilité aux impacts des CC par des mesures d’adaptation capables de reconstituer la résilience locale face à la convergence des contraintes induites par les changements planétaires annoncés … » (Da Cunha A., Thomas I., dans 2017, La ville résiliente: Comment la construire? Chap. 1 p. 20). Il est donc urgent de penser en termes de stratégies de reconstructions durables et résilientes pour que ce type de situation cesse de se produire. 
 

II Aménagement du territoire et incertitude : de la connaissance à l’action résiliente et durable

L’adaptation aux changements climatiques apporte un nouveau paradigme. : vivre avec l’eau, arrêter la construction d’infrastructures lourdes comme les barrages qui permettent de s’installer dans les zones à risques et donc de fragiliser nos sociétés. De nombreuses analyses  sont effectuées pour comprendre les enjeux de vulnérabilités et d’accessibilité. Rappelons ainsi que Trèbes détient un Plan de Prévention des Risques d’Inondation approuvé le 30 novembre 2012 dans lequel sont documentés tant l’aléa que les enjeux de vulnérabilité. On y explique : «En conclusion, les dispositions règlementaires du présent PPR (zonage et règlement) permettent de «laisser vivre l’existant». Elles ne contribuent pas à accroitre la vulnérabilité dans la zone inondable dans la mesure où le potentiel constructible (constructions nouvelles) reste limité et qu’il est lié au respect de prescriptions particulières» (http://www.aude.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_approuv_cle2da6c1-1.pdf, p. 51). À la lumière des derniers évènements, il convient non seulement de mener une réflexion stratégique sur l’adaptation des bâtiments et infrastructures existants, tout en assurant la prévention et la protection maximale par l’arrêt de toute nouvelle construction dans les secteurs les plus à risques.
 
Au-delà des analyses et des rapports, un nécessaire leadership aux différentes échelles de gouvernance s’impose pour utiliser les diagnostics et aménager le territoire de manière résiliente tout en améliorant le cadre de vie des citoyens.  «La résilience urbaine est la capacité des personnes, communautés, institutions, entreprises et systèmes urbains au sein d’une ville à résister, s’adapter et de se développer, quels que soient les types de stress chroniques et de chocs aigus qu’ils subissent» (https://www.100resilientcities.org/).  Il est donc urgent de revoir les modalités d’aménagement du territoire et de mener des actions concrètes de stabilisation et reconstruction des écosystèmes à différentes échelles en tenant compte des particularités locales. 
 
 

III Les retours d’expériences : l’essentiel apprentissage des erreurs et des enjeux du passé

Chaque épisode d’inondation est l'occasion d'apprendre à réduire les risques et à renforcer la capacité d'adaptation des collectivités dans une perspective de prévention. Pour y arriver de manière efficace, une méthodologie de REX (retours d’expérience) adaptée aux inondations en contexte local est essentielle. Comme il a été constaté suite aux inondations de mai 2017 au Canada, une grande partie du Québec est concernée par les inondations et leurs conséquences dommageables pour les personnes vulnérables et les activités économiques, ceci dans un contexte de changements climatiques entraînant une aggravation des évènements affectant ces territoires. Un cadrage est en cours afin d’établir des retours d’expériences éclairés visant à atténuer les risques d’inondation sur les territoires en s’adaptant selon les spécificités locales. Une démarche impliquant des chercheurs Français du CEREMA d’Aix en Provence et Québécois de l’université de Montréal et du ministère de la sécurité Publique vise à construire une méthodologie de REX (COPARI.info) qui permette de tirer les leçons des catastrophes passées. Financée par le Ministère des Relations Internationales et de la Francophonie (MRIF) et le Ministère de la Sécurité Publique Québécois (MSP), ce projet s'inscrit dans la Politique québécoise de sécurité civile 2014-2024 Vers une société québécoise plus résiliente aux catastrophes, adoptée en décembre 2013 et du plan d’action de mars 2017. L’objectif est d’établir des analyses de retours d’expérience afin d’accroître la résilience et réduire la vulnérabilité des citoyens et du territoire face aux inondations. Ce processus doit impliquer l’ensemble des parties prenantes. Ainsi, «la ville efficiente, adaptative, résiliente fonde son action sur des indicateurs et des méthodes collaboratives répondant aux enjeux de contextes locaux spécifiques, dans une visée d’adhésion inclusive des acteurs politiques et économiques, mais aussi des professionnels et des habitants.» (Thomas I., Da Cunha A., 2017: La ville résiliente, comment la construire? PUM, p. 298).  Les résultats ont le potentiel d’apporter des réponses aux nécessaires stratégies d’aménagement du territoire dans les deux pays. 
 

IV Vivre avec l’eau : une communication efficace des enjeux par des outils complémentaires et adaptés aux réalités locales du territoire

À la lumière des événements qui se sont déroulés en France, au Québec et ailleurs ces dernières années, menant parfois à des catastrophes majeures comme les inondations du printemps 2017, ou celles de l’Aude actuellement, il convient de mettre en place des outils de sensibilisation adaptés aux risques  locaux afin de permettre aux citoyens de se préparer aux futurs sinistres. Ainsi certains citoyens ne sont pas prêts à faire face aux crises et se mettent même en danger en allant par exemple, comme dans le cas de  Trèbes, dans des maisons à l’aube d’être inondées pour récupérer leurs biens essentiels. Ces comportements révèlent un manque d’éducation et d’information réel concernant la préparation aux risques pourtant connu d’inondation. Un effort concernant la communication des risques doit accompagner celui d’un aménagement plus durable du territoire. Le Québec développe des efforts en ce sens suite aux inondations de 2017. «Pour sensibiliser adéquatement la population et les municipalités, il est essentiel d’adapter les messages aux différents contextes locaux et régionaux. …. L’objectif premier de ces actions de communication ciblées sera d’accroître l’autonomie des citoyens pour faire face à tout type de sinistre. ….. Les municipalités seront appelées à enrichir leur plan de sécurité civile en y prévoyant des activités de communication avec leur population et la production de guides d’information. » (https://www.securitepublique.gouv.qc.ca/fileadmin/Documents/securite_civile/inondation/Plan_daction_inondations_2018.pdf, p. 17). Ainsi, la résilience des collectivités sujettes aux risques de sinistres implique la création d’outils de sensibilisation appropriés localement afin de favoriser des comportements durables d’adaptation. La ville de Montréal, en collaboration avec le Ministère de la sécurité Publique, l’université de Montréal et l’agence de communication CRI ont mené une réflexion afin de définir une démarche de communication et une gamme d’outils de sensibilisation adaptés localement pour améliorer, auprès des élus et des citoyens, leur connaissance des risques dans leur communauté.  C’est ainsi par une gamme d’outils de communication appropriés aux enjeux locaux et aux populations susceptibles d’être impactées que les changements de comportement seront les plus susceptibles d’être adéquats. Ce type de réflexion stratégique en termes de communication ciblée est nécessaire puisqu’elle vise à inciter les citoyens à se préparer et à s’adapter aux risques. 
 
La catastrophe qui se déroule actuellement en France appelle à l’empathie auprès des populations impactées de même qu’au courage auprès des acteurs locaux afin qu’ils posent les gestes nécessaires à l’élaboration d’un aménagement résilient de leur territoire en connaissance des risques.  
 

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