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Grève insurrectionnelle

Attention danger ? Ce risque de violence qui émerge lorsque l’alternance dans une démocratie paraît bloquée

Le manque d’alternatives possibles dans la démocratie actuelle crée bien souvent le basculement de celle-ci. Cette situation génère une escalade de la violence chez certains citoyens. Explications.

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

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Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque

Sylvain Boulouque est historien, spécialiste du communisme, de l'anarchisme, du syndicalisme et de l'extrême gauche. Il est l'auteur de Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'histoire (Serge Safran éditeur) ou bien encore de La gauche radicale : liens, lieux et luttes (2012-2017), à la Fondapol (Fondation pour l'innovation politique). 

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Aujourd'hui la France fait face à une violence extrême de la part de certains militants dans et hors du cadre des manifestations. Ces épisodes violents ne sont pas sans rappeler les prémices des exactions de la bande à Baader dans l'Allemagne des années 70.

Atlantico : Peut-on faire un lien entre l'absence claire d'alternance politique crédible dans notre pays et la violence sociale actuelle?

Sylvain Boulouque : Non la violence actuelle n’a rien à voir avec ce qui s’est passée en Allemagne dans les années 1970, ne serait-ce que par le nombre et l’ampleur des actions. Le cadre dans lequel s’exerce la violence aujourd’hui est symbolique. Panneaux dégradés, banques tagées, vitrines fracassées… Nous sommes très loin des formes de la violence des années 1970. Le fond idéologique n’est plus le même. De plus aucun des groupes anticapitalistes aujourd’hui en fait l’apologie de la lutte armée. Pour mémoire, deux dirigeants maoïstes Serge July et Alain Geismar dans les années 1970 publiaient Vers la guerre civile. Les militants maoïstes se prenaient pour les Nouveaux partisans. L’absence d’apologie de la lutte armée, même au sein de groupes radicaux en est la preuve. Il s’agit aujourd’hui d’une culture émeutière plus proche de celle du modèle syndicaliste révolutionnaire du début du siècle. Il dénie à l’Etat le monopole de la violence légitime.

De plus, d’une manière générale, une partie de la population importante de la population considère que la violence peut être légitime (environ 20%). De plus en plus de personne murmurent que c’est par ce rapport de force ce rapport de force que les choses peuvent changer. Les Gilets Jaunes l’ont démontré. L’absence de solutions politiques pousse certaines personnes vers ce recours.

Paul-François Paoli : Slogans extrémistes, casse, groupuscules marginaux… Entre la crise sociale des années 70 et aujourd’hui, on retrouve en effet les mêmes ingrédients d’un cocktail explosif. Avec une différence notable: l’absence totale aujourd’hui de débouché idéologique, d’utopie. Et en cela, les actions de cette minorité violente marginalisée trouvent une dimension suicidaire. Ces individus vont à l’encontre d’un modèle sociétal dans lequel ils sont engoncés jusqu’au cou. Exactement comme les étudiants de mai 68, qui rejetaient un modèle de société consumériste, et qui pourtant sont partis sans difficulté en vacances au mois de juin. Il y a cette forme de schizophrénie dans les mouvements sociaux actuels qui empêche toute projection concrète. Cette violence sociale, provoquée par le désespoir démocratique, est aggravée pas ce que l’on peut appeler une « carence d’avenir ». 

A vos yeux, le gouvernement Macron est-il à même de gérer cette crise sociale et politique que traverse le pays ? 

Sylvain Boulouque : Non, pas jusqu’à présent. Emmanuel Macron se contente de mettre un couvercle sur la marmite. Il tente bien parfois d’éteindre la colère sociale là où se trouve son électorat et pratique par ailleurs le saucissonnage des réponses. Mais les techniques de ce gouvernement reste le refus de la négociation dans le sens d’un accord commun entre les parties, dans un certain nombre de cas, le mépris parfois et la répression de tout mouvement de contestation. Les paroles d’Edouard Philippe au 20 heures de France 2 lundi dernier vont dans ce sens. En encourageant les forces de l’ordre à continuer à exercer leur méthode de répression violente, il perpétue le cycle de la violence sociale et exhorte les manifestants à durcir leur mouvement. 

Paul-François Paoli : Je ne le crois pas. Aucun gouvernement ne le peut. A mes yeux, la politique n’est pas faite pour donner de l’espoir, mais pour résoudre des problèmes. Le propre de la démocratie libérale, c’est de permettre à chacun d’avoir sa vision, sa définition du bien commun. Celle d’Emmanuel Macron est différente de celle de Jean-Luc Mélenchon ou de Marine Le Pen par exemple. Mais aujourd’hui, dans notre société, cette notion de bien commun a été remplacée par une capacité individuelle d’accès aux biens. C’est de l’absence de cette capacité d’achat que vient le désespoir social. La crise est métapolitique. La solution ne peut être apportée par le gouvernement. 

Cette situation peut-elle être encadrée? Quelles solutions le gouvernement doit-il mettre en place pour éviter que cette violence ne s'étende d'avantage?

Sylvain Boulouque : Historiquement, il y deux manières de mettre fin à un conflit social : soit par la répression soit par la concertation. Si le gouvernement veut résoudre ce conflit, il faut une grande concertation. Mettre tout le monde autour de la table, syndicats, société civile, pour retrouver ensemble les conditions d’une paix sociale. Pour l’instant le gouvernement choisit l’essoufflement et parfois la répression. Pour l’instant, il est difficile de voir une issue si ce n’est par épuisement complet des grévistes ou par des formes répressives. Mais nous sommes face à deux modèles de société qui semblent difficilement compatible. L’un plus ou modèle inspiré du keynésianisme et de l’Etat social de marché et l’autre fondé sur une société libérale et individualiste, plus fondée sur la réussite individuelle et expliquant comme Margaret Thatcher dans les 1980 qu’il n’y a pas d’alternative. De fait, l’exécutif a choisi de marginaliser une partie de la population et semble être prête à tenir le temps qu’il faudra pour arriver à ses fins.

Paul-François Paoli : Malheureusement je n’en vois pas aujourd’hui. Comme l’a montré Jérôme Fourquet dans son livre «  L’archipel français: naissance d’une nation multiple et divisée », nous avons un tel degré d’agressivité et de haine dans notre société, qu’elles sont devenues presque ontologiques. Emmanuel Macron est haï par beaucoup de ceux qui n’ont pas voté pour lui. Depuis la fin du gouvernement Giscard, à l’avènement de la gauche en 1981, aucun gouvernement n’a réussi à apaiser le corps social. Même au sein des syndicats, à la CGT ou à la CFDT, on ne trouve aucune alternative au système libéral. Philippe Martinez, Laurent Berger ne proposent rien hormis une voix contestataire. C’est bien trop peu pour faire changer une société où s’affrontent, en plus des conflits sociaux, des antagonismes religieux et ethniques .

Paul François Paoli à un livre à paraître ce mercredi intitulé : « Au source de mal-être identitaire français ». 

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