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Attention bombe politique : cette France pétrifiée par la crainte (et la réalité...) du déclassement
©Sebomari.com

Un enjeu de taille

Attention bombe politique : cette France pétrifiée par la crainte (et la réalité...) du déclassement

Baisse des revenus, mais également contraction de la croissance, absence de mobilité sociale, compression du pouvoir d'achat, impossibilité de continuer à vivre dans les centre-villes des grandes métropoles, etc. : autant de facteurs qui expliquent le phénomène du déclassement exploité par certaines personnalités politiques dans leurs discours, à l'instar de Nicolas Sarkozy ce dimanche lors de son grand meeting parisien dans le cadre de la campagne de la primaire à droite.

Julien Damon

Julien Damon

Julien Damon est professeur associé à Sciences Po, enseignant à HEC et chroniqueur au Échos

Fondateur de la société de conseil Eclairs, il a publié, récemment, Les familles recomposées (PUF, 2012), Intérêt Général : que peut l’entreprise ? (Les Belles Lettres),  Les classes moyennes (PUF, 2013)

Il a aussi publié en 2010 Eliminer la pauvreté (PUF).

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Erwan Le Noan

Erwan Le Noan

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et président d’une association qui prépare les lycéens de ZEP aux concours des grandes écoles et à l’entrée dans l’enseignement supérieur.

Avocat de formation, spécialisé en droit de la concurrence, il a été rapporteur de groupes de travail économiques et collabore à plusieurs think tanks. Il enseigne le droit et la macro-économie à Sciences Po (IEP Paris).

Il écrit sur www.toujourspluslibre.com

Twitter : @erwanlenoan

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Atlantico : Ce dimanche, Nicolas Sarkozy tient un grand meeting au Zénith de Paris dont le sujet principal sera le déclassement, terme utilisé par un certain nombre de personnalités politiques dans leurs discours. A quoi le déclassement correspond-il exactement ? Quelle(s) réalité(s) ce terme recouvre-t-il ? Quelle proportion de la population française serait touchée par le déclassement ?

Julien DamonLa France est hantée par le spectre du déclassement. Il n’y a pas là qu’un sentiment d’insécurité sociale, mais des réalités objectives. Si la moitié des Français estiment que leur situation globale est moins bonne que celle de leurs parents, si les Français comptent parmi les peuples les plus pessimistes, il y a certainement des raisons. Le tableau proposé par le sociologue Louis Chauvel dans La spirale du déclassement  (Seuil, 2016) n’est pas reluisant : salaires stagnants, diplômes dévalorisés, enseignement prolétarisé, inégalités amplifiées, classes moyennes effritées, fossé générationnel élargi. Fracture sociale et fracture générationnelle se renforcent pour produire ce que Chauvel baptise la "spirale du déclassement". Si, sur le registre du niveau de vie, l’égalité semble prévaloir et rester stable, sur celui du patrimoine, les inégalités sont grandissantes et, à l’échelle du monde, vertigineuses.

Ce qui était entrevu il y a quelques décennies s’observe nettement aujourd’hui, annonçant des lendemains douloureux. Face à une tendance au déclassement global, avec l’affirmation des classes moyennes des pays émergents, c’est la France qui se déclasse. Concrètement, le déclassement ne caractérise pas simplement le fait de déchoir au bas de l’échelle sociale. Il désigne la masse de ceux qui ne peuvent égaler le niveau de confort de leurs parents, ceux dont la carrière n’est pas à la hauteur de leur diplôme, dont le salaire, en apparence "confortable" car situé au-dessus de la moyenne, ne permet pas de se loger décemment. Multiple, le déclassement est social, intra et intergénérationnel, économique, résidentiel. L’entrée en résonnance des différentes formes de déclassement produit, toujours selon Louis Chauvel, un déclassement systémique. Celui-ci menace notre société dans la mesure où les frustrations qu’il suscite peuvent entraîner vers le fond.

A lire également sur notre site : "Traquer les racines du populisme : l'historien qui voyait beaucoup plus loin que le chômage ou l'immigration pour expliquer l'esprit réactionnaire qui souffle au XXIe siècle"

Erwan Le NoanEn France, le déclassement est un phénomène documenté depuis plusieurs années maintenant. Au-delà de sa réalité même, ce qui importe le plus, c’est la "peur du déclassement" qui marque notre société : un Français sur deux estime que sa situation est moins bonne que celle de ses parents, et 6 sur 10 estiment que ce sera encore pire pour leurs enfants. Comment voulez-vous bâtir un avenir positif si les gens ont une vision aussi pessimiste de leur situation ?

Face à ce constat, il y a deux types de réponses : celles qui ricanent et se moquent de ce sentiment, en remarquant que la situation matérielle des Français d’aujourd’hui est incomparablement meilleure qu’auparavant (ce qui est vrai) ; et celles qui considèrent que, quelle que soit la réalité de cette peur, elle doit trouver une réponse politique. Nicolas Sarkozy a tout à fait raison d’aborder ce sujet : il est crucial pour l’élection, mais aussi pour l’avenir de notre démocratie car aucun régime politique démocratique ne tient bien sans des classes moyennes sereines.

Le phénomène du déclassement est très souvent analysé sous le seul prisme de la baisse des revenus. Pourquoi n'est-ce pas suffisant pour expliquer ce phénomène ? Quels sont les autres éléments à prendre en compte pour pouvoir appréhender le déclassement dans sa globalité ?

Julien DamonLe déclassement est à la fois un sujet d’actualité dans la compétition politique et un concept relativement récent dans les travaux de sciences sociales. Il désigne des phénomènes différents, mais convergents, et appelle, en raison de sa relative nouveauté, une réflexion innovante sur un État-providence incapable d’assurer ce qu’il promettait, soit une certaine sécurité de destin. Une littérature et des controverses spécialisées existent maintenant autour de la notion de déclassement. La définition, la nature et l’ampleur du phénomène sont discutées. Certains aspects et explications du déclassement, comme la qualité et l’utilité des diplômes, ont suscité des polémiques. Alors que le déclassement paraissait, il y a quelques années encore, quasi-synonyme de déqualification, le vocable s’est imposé, avec une charge sémantique peut-être plus forte tant il semble moins technique et plus connoté politiquement. Il fait en effet référence aux classes sociales et aux positions que l’on peut y occuper. L’affirmation du mot est concomitante de l’apparition d’autres expressions à succès comme les "pannes" de l’ascenseur social. Le déclassement désigne aujourd’hui en sociologie et en économie une fréquence plus élevée de trajectoires sociales descendantes et/ou disqualifiées. Dans son ouvrage issu de sa thèse, le sociologue Camille Peugny (Le Déclassement, 2009) le définit, à raison, avec simplicité, comme étant l’impossibilité de "maintenir la position sociale de ses parents". 

La question des variables à prendre en considération pour apprécier les positions sociales se pose alors. Des nomenclatures peuvent aussi permettre d’établir des correspondances entre qualification obtenue et emploi occupé. De la sorte, on évalue des inflexions globales des trajectoires individuelles, ou bien la seule divergence entre un diplôme et l’insertion professionnelle de son titulaire. Ainsi, s’ils s’accordent sur les caractéristiques générales du déclassement, les spécialistes de la question débattent toujours de détails techniques. Il peut présenter des formes variées, dans sa nature et son intensité. Quelques distinctions, qui ne valent probablement pas typologie ni partition parfaite, permettent d’établir une certaine classification :

- D’un point de vue temporel, distinguer le déclassement social du déclassement générationnel, tout comme le déclassement conjoncturel du déclassement structurel pour un individu donné, est nécessaire ;

- Sur le contenu même de ce déclassement, il est certainement judicieux de différencier le déclassement scolaire (occuper un emploi qui ne correspond pas à son diplôme), du déclassement professionnel (passer après une période de chômage à un emploi moins gratifiant), du déclassement salarial (accepter des emplois faiblement rémunérés, des stages), et du déclassement statutaire (passer d’un contrat à durée indéterminée à des formes d’emploi plus précaires). Ces dimensions entretiennent automatiquement de fortes concordances.

Erwan Le NoanLa première évaluation du déclassement consiste effectivement à constater que la génération suivante vit moins bien, en termes financiers, que la génération précédente. C’est une mesure objective et identifiable. Mais elle ne recouvre pas tout : on sent bien que dans notre société, comme dans toutes les sociétés occidentales contemporaines, le déclassement est aussi un phénomène culturel. C’est un ressenti, une impression d’être remis en cause dans ses fondements. La mondialisation l’illustre assez clairement : durant les Trente Glorieuses, l’ouvrier français était clairement embarqué dans un mouvement économique de croissance, qui forgeait une identité sociale forte ; aujourd’hui, au mieux il stagne, au pire son industrie est en crise profonde, et il voit à l’inverse ses concurrents asiatiques ou africains qui, eux, sont en pleine ascension… 

Parmi les éléments permettant d'expliquer et de comprendre le phénomène du déclassement, ne pourrait-on pas considérer l'absence de perspectives du fait du ralentissement/ de l'arrêt de la mobilité sociale comme étant le plus angoissant pour les individus, et donc celui qui alimente le plus ce sentiment de déclassement ? Dans quelle mesure les personnalités politiques s'emparent-elles de cette peur ? 

Julien DamonC’est probablement le déclassement scolaire qui nourrit le plus les réflexions et les prises de position. Les "sur-diplômés", quasi synonymes statistiquement de "déclassés", voient leur nombre progresser notablement. La "démocratisation scolaire"  a renforcé le ressentiment à l’égard du déclassement, l’absence de débouchés générant de la désillusion. Le déclassement, dans le débat public, ne se limite toutefois pas à ces travaux. Le déclassement est également affaire de ressenti et de ressentiment. Bien entendu, les craintes principales portent sur la mobilité sociale. Celle-ci s’entend personnellement et générationnellement. Personnellement, chacun (ou presque) s’inquiète de son avenir. Générationnellement, les cohortes établies craignent pour l’avenir de leur descendance. Tous les responsables politiques mesurent ces inquiétudes. La phrase facile est de dire qu’elles surfent sur les peurs. Elles ne font que légitimement prendre le pouls de la population et chercher les remèdes. 

Erwan Le Noan Des rapports récents viennent encore de le rappeler : la France est l’un des pays où le système éducatif est le plus inégalitaires de tous les pays développés. L’ascension sociale par l’école n’est pas permise, sauf exception, et sauf à avoir des parents qui détiennent le capital culturel (les enseignants) ou financier (les cadres) pour réussir. Sur le marché du travail, le chômage est endémique depuis des décennies : sur les 166 trimestres qui nous séparent de janvier 1975, il a été supérieur à 8% pendant 102 (25,5 ans) et à 9% pendant 48 (soit 12 ans). C’est une catastrophe. A cela, il faut ajouter la croissance, nulle… Aucune chance de créer de nouvelles opportunités. La mobilité en masse n’est donc possible ni par l’école, ni par le marché du travail, ni par l’entreprise. Il ne reste que l’héritage ou le copinage.

Dans ce contexte sclérosé, vous savez que, dès le départ, les dés sont pipés. Vous savez aussi que vous êtes assigné à vie à votre position sociale (ou presque) et vos enfants aussi. Vous savez enfin que si une réforme vous affecte, vous risquez d’être une victime sans alternative positive. Il y a de quoi alimenter des peurs légitimes !

La question politique est de savoir comment on y répond. La première piste, c’est de redistribuer pour assurer que les Français soient peut-être déprimés, mais au moins à égalité :c’est le socialisme. Une deuxième piste consiste à prétendre qu’on va réussir à vivre isolés du monde et de ses défis : c’est le nationalisme frontiste. Une dernière piste considère qu’il faut rétablir une dynamique forte, de mobilité sociale et d’enrichissement : c’est la voie libérale.

Comment expliquer qu'aujourd'hui, certains revenus, sans avoir subi de baisse significative au cours des dernières années/dernières décennies, ne permettent plus de vivre au sein de grandes villes comme Paris ? Quel effet ce déclassement de nature territoriale produit-il ? 

Julien Damon Un autre point d’entrée pour saisir le déclassement est assurément celui du territoire. Les lieux d’habitation, affectés par des mouvements de dégradation ou de montée en gamme (en termes de qualité du bâti, de réputation et/ou de prix de l’immobilier) permettent de mieux comprendre le déclassement social et le déclassement générationnel. Certains territoires sont déclassés. Leurs habitants veulent les fuir. D’autres, dont Paris, sont surclassés, leurs habitants en sont socialement chassés. L’augmentation du coût de la vie, alimentée essentiellement par l’augmentation du coût des logements, à Paris, rend plus difficile d’y venir et rend compliqué d’y rester. Le sujet pour Paris est économiquement simple à expliquer : l’offre est limitée et la demande presqu’infinie. Mais au sujet du déclassement, il faut bien avoir à l’esprit cette dimension territoriale qui fait que des investissements s’avèrent perdants (lorsque son pavillon ne vaut plus rien) quand d’autres s’avèrent très rentables et font de certains des rentiers. Le déclassement se caractérise aussi par un retour des rentiers que jalousent ceux qui travaillent dur…

Erwan Le NoanL’Insee a montré que les dépenses "contraintes", comme le logement, ont pris une part croissante dans le budget des Français. Cela s’explique certainement en partie par l’inflation des prix de l’immobilier, particulièrement intense. Dans ce contexte, pour retrouver une respiration financière, vous êtes obligé de quitter les zones les plus chères. 

Le déclassement est-il seulement associé à une seule classe sociale (les classes moyennes) ou répandu plus largement ? De même, peut-on considérer le déclassement, dans ses origines et modalités d'expression, comme étant identique dans tous les pays développés ? 

Julien DamonDepuis le milieu des années 1990, la crainte du déclassement est analysée et présentée comme une caractéristique objective et subjective des classes moyennes . Des données barométriques (issues d’enquêtes répétées dans le temps) et comparatives (situant la France dans un contexte international, en particulier européen) informent du niveau particulièrement élevé de cette inquiétude en France. La peur face à la pauvreté et l’exclusion, et les importantes appréhensions françaises à l’égard de l’avenir le soulignent. La France est marquée à ce titre par un niveau de pessimisme spécialement élevé. Ces données attribuent aux classes moyennes un rapport particulier face au déclassement. Affectées par le déclassement, c’est-à-dire par de graves changements, elles ne sont pas hypocondriaques. Il y a bien une classe moyenne autour du revenu moyen. Mais la donnée moyenne n’a aucun intérêt en matière patrimoniale, tant la dispersion est élevée. Dans une société qui voit reprendre, avec force, le rôle du patrimoine, les jeunes sont particulièrement défavorisés. En un mot, les jeunes des classes moyennes sont les déclassés. C’est vrai dans la plupart des pays développés. C’est particulièrement saillant maintenant en France. 

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